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A la tombée de la nuit, lorsque « je sors du cégep et que je m’engouffre dans le métro je reste continuellement sur mes gardes!, raconte Julie Moon-Tremblay, une étudiante sourde de 22 ans. Si un homme s’approche de moi, je fais des signes; la plupart du temps, il s’éloigne et je me sens protégée par ma langue » . Julie n’entend pas les gens qui marchent derrière elle. Mais elle craint également que s’il lui arrive quelque chose elle ne se sente terriblement impuissante. Crier, appeler à l’aide? Les passants la prendraient sans doute pour une folle. Composer le 911? Le préposé, en entendant crier ou taper sur le combiné, pensera qu’il a affaire à un plaisantin. Se rendre au poste de police? Sans interprète, pas moyen de se comprendre!

Épaulées par Développement québécois pour la sécurité des femmes , un organisme montréalais, Louise de Serres et des femmes du Centre de la communauté sourde du Montréal métropolitain ont mis sur pied le projet Problèmes des femmes sourdes dans la rue la nuit. On y prépare actuellement un guide qui permettra aux gens de venir en aide à une femme sourde. « En situation d’urgence, pour se comprendre, il faut oser un troisième langage », affirme Michèle Charland, coresponsable du DSQF. D’autres idées germent, comme faire précéder le 911 d’un chiffre-code indiquant que l’appel provient d’une personne sourde, ou installer un tableau à côté des chauffeurs d’autobus. Une personne sourde pourrait ainsi pointer « aide, interprète, peur, hôpital ou danger », selon son besoin.

« Dire que Louise De Serres et moi pensions simplement organiser une conférence sur la sécurité dans les espaces publics!, se souvient Michèle Charland. Quelques mois plus tard, des femmes sourdes veulent mettre sur pied leur propre centre de ressources! Dès que les femmes sourdes ont réalisé que l’une des leurs devenait un point de repère, plusieurs d’entre elles sont sorties du silence » . En attendant d’inaugurer « son » centre, Louise De Serres a suivi une formation sur les droits des personnes sourdes et a fondé un groupe de femmes sourdes. Elle y travaille bénévolement à titre de conseillère familiale.

Une situation précaire

Aux États-Unis, la théorie du « double péril » ou « double défi des femmes sourdes » souligne leur situation sociale et professionnelle particulièrement précaire. Selon Jacqueline Labrèche, directrice des Services professionnels à l’Institut Raymond-Dewar, un centre montréalais de réadaptation en déficience auditive, de nombreux problèmes des femmes sourdes, tels la violence, l’isolement et la pauvreté, découlent de leur sous-scolarisation. Depuis quelques années, les personnes sourdes ont accès à des services dans quelques cégeps et universités. Cependant, elles sont encore très peu à y poursuivre leurs études. A l’encontre du mouvement d’intégration scolaire, les gens sourds revendiquent un enseignement dans leur langue et leur culture dispensé dans des écoles spéciales par des professeurs sourds. D’après Danièle Robichaud, de la Commission des droits de la personne, les sourdes comme les sourds sont non seulement sous-scolarisés, mais aussi coupés de la vie en société. N’ayant que peu accès aux médias, tout un pan de connaissances leur échappe.

Les femmes sourdes sont nombreuses à vivre du chômage ou de l’aide sociale. Lorsqu’elles occupent un emploi, on les cantonne souvent dans des tâches répétitives qui nécessitent un minimum de communication comme le ménage, la photocopie, la couture, la comptabilité ou encore la saisie des données informatiques. Pourtant, à part leur difficulté de communication, les personnes sourdes sont aptes à travailler. N’étant pas dérangées par le bruit, elles peuvent se concentrer davantage sur leur travail, en outre, elles sont très visuelles.

Un peu partout au Québec, les personnes sourdes bénéficient de services d’interprétation gratuits pour aller chez le médecin et pour communiquer avec les services gouvernementaux. « Nos services améliorent indéniablement la qualité de vie des personne sourdes, affirme Ginette Lefebvre, responsable du Service d’interprétation visuelle et tactile de Montréal. Malheureusement, une personne sourde ne peut faire appel à nous pour se rendre à la banque ou au théâtre. Nos budgets, serrés et précaires, ne nous permettent pas de répondre à tous les besoins d’interprétation ». Fréquenter les autres par interprète interposé n’est cependant pas parfait!

Elles se débrouillent très bien

Lucie Demers, 39 ans, mère de quatre enfants entendants, enseigne la langue des signes québécois trois fois par semaine à l’Institut Raymond-Dewar et travaille comme bénévole à la bibliothèque de l’école. « Avec mes enfants, je n’ai pas de problèmes de communication : je parle à ma façon et j’utilise la LSQ. Mais à l’école, ce n’est pas évident de communiquer avec les professeurs! Parce qu’on le fait par écrit, ils ont tendance à résumer; connaître les détails me permettrait pourtant de mieux comprendre une situation. Lorsque je communique avec quelqu’un, il arrive plus d’une fois qu’une autre personne nous interrompe et commence à parler. C’est comme si ce que la personne entendante avait à dire était plus important, comme si je n’existais plus! A la bibliothèque, les deux autres femmes parlent entre elles tandis que je m’occupe seule. Elles rient souvent sans que j’en comprenne la raison. Avant, je me sentais souvent rejetée, blessée et frustrée, mais aujourd’hui, c’est moins pire, je me forge une carapace. J’éprouve le besoin de communiquer avec d’autres personnes sourdes. C’est avec elles que je me sens le mieux! »

Manon, une jeune femme sourde de 26 ans qui vit à Québec, a fréquenté l’école régulière jusqu’à l’université. Elle est aujourd’hui optométriste. « Mon employeur, surpris par mon handicap, m’a cependant fait confiance. Par contre, la plupart de mes patients ne sauront jamais que leur optométriste est sourde! Je parle et je lis sur les lèvres. si j’éprouve de la difficulté à comprendre une personne à cause de son accent ou de sa moustache, je l’avise de ma surdité. Je n’en ai pas honte mais malheureusement beaucoup de gens sont gênés, se mettent à me parler plus fort (ce qui fait que je les comprends moins bien) et me considèrent même parfois comme une idiote! » Fait très rare parmi les sourdes, Manon a un conjoint entendant. « Nous avons appris à vivre avec ma surdité, bien qu’il soit parfois un peu tanné de répéter! » Maman d’un petit garçon d’un an, il est arrivé que Manon apprécie sa surdité lorsque Nicolas pleurait la nuit! « Lorsque je suis seule avec mon fils, j’utilise un intercom à voyants lumineux s’il n’est pas dans la même pièce. Bien sûr, il n’est pas toujours facile d’être sourde, mais mon handicap n’a pas que de mauvais côtés. Il m’a aidé à persévérer, à me dépasser et à réaliser mes rêves… et ce n’est pas fini! »

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