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« Lorsqu’il s’agit de vivre avec les petites filles, il se pourrait bien que la biologie ait moins d’importance que nos attitudes et nos attentes, les jouets que nous leur achetons et les comportements que nous encourageons ».

Comment élever des petites filles dans une société demeurée sexiste malgré le féminisme? Comment leur donner la chance de s’épanouir? Comment les considérer en tant que personnes sans toutefois nier leur féminité? Eux-mêmes parents de trois fillettes, le pédiatre américain David Laskin et sa femme Kathleen O’Neill explorent le sujet de long en large dans leur récent ouvrage Les petites filles. Fins observateurs, les auteurs démontent les mécanismes de la discrimination sexuelle et dispensent de nombreux conseils pour ouvrir grandes les portes de la vie devant les filles. Un bel exercice à faire ou à poursuivre à la québécoise.

Sexe et personnalité

Bébés, les jumeaux Raphaëlle et Thomas semblaient faire un pied de nez aux idées préconçues. La costaude Raphaëlle, motrice et déterminée, faisait des cabrioles tandis que le doux Thomas parcourait un livre, bien calé dans le canapé. Aujourd’hui, alors qu’ils viennent de fêter leur deuxième anniversaire, leur mère, Diane Fortier, constate un retournement de situation. Raphaëlle passe son temps à bercer des poupées et à jouer à la dînette. Son frère s’est découvert une passion pour le hockey et les camions. Dès qu’il aperçoit sa sœur au volant de leur auto-jouet, Thomas l’oblige à s’asseoir à l’arrière!

Pour de nombreux parents, convaincus d’élever leur fille de la même manière que leurs frères, il est indéniable que leurs enfants se développent, non seulement en fonction de leur personnalité mais aussi de leur sexe. « Les ballons de ses frères ne l’ont jamais intéressée; elle ne jure que par les Barbie » , disent-ils. « Lorsqu’il s’agit de vivre avec des petites filles, il se pourrait bien que la biologie ait moins d’importance que nos attitudes et nos attentes, les jouets que nous leur achetons, les comportements que nous encourageons et nos interactions » , pensent Laskin et O’Neill. Inconsciemment, des parents encouragent leurs filles à se comporter selon les rôles sexuels traditionnels. « Comme on trouve mignon l’attrait de Raphaëlle pour les bébés, chaque fois qu’on en voit un, on le lui signale » , reconnaît Diane Fortier.

C’est une fille!

« Si c’est une fille, je vais davantage pouvoir la catiner » , a lancé une future mère à une autre, à leur cours prénatal. « Une petite fille, c’est tellement plus mignon à habiller », rêve une troisième. Toutefois, habiller nos poupons en robes fuchsia à frou-frou les empêche de marcher à quatre pattes et de grimper les escaliers et entrave donc leur motricité et leur goût d’explorer. Quant à notre « poupée » ou notre « princesse », on risque davantage, en l’appelant ainsi, de la traiter comme si elle était en porcelaine!

Les fabricants de jouets ont tendance à exacerber les caractères sexuels traditionnels. « Une Barbie ou des figurines Power Rangers revêtent une signification bien différente de celle d’une vraie poupée ou d’un camion » , estime Francine Duquet, sexologue et consultante en éducation non sexiste. Quoi de plus passif, par exemple, que de coiffer la crinière mauve d’une pouliche! « Je n’empêche pas ma fille de jouer avec les Barbie qu’elle a reçues, mais lorsque je suis disponible, je ne joue jamais à cela avec elle; je lui propose autre chose » , explique Louise Roux, mère de Florence, sept ans. Il importe donc d’offrir aux filles une gamme de jouets faisant appel à leur dextérité, leur motricité et leurs capacités intellectuelles. Une fillette peut donc s’intéresser à la fois au piano et au hockey, dormir avec une collection de nounours et jouer au meccano, se déguiser en fée et enfiler son survêtement pour enfourcher sa bicyclette.

Bien dans son sexe

Il ne s’agit plus d’essayer de transformer nos filles en gars, comme c’était un peu le cas il y a quinze ans. « Je me sens bien comme femme; c’est agréable de leur montrer que c’est super d’être une fille! », dit Paule Brière, maman de deux filles de 10 et 5 ans. Les éducateurs doivent éviter de piéger les enfants dans les modèles du vrai gars ou de la bonne fille et leur montrer que, s’ils sont différents, ils sont avant tout égaux.

Selon Laskin et O’Neill, le mieux serait de « les laisser être des enfants, d’encourager les préférences individuelles plutôt que les étiquettes sexuelles porteuses de jugements de valeur [… ], d’essayer de découvrir ce qui intéresse votre enfant et ce à quoi elle réagit, plutôt que de supposer qu’en sa qualité de fille, elle doit aimer la musique et les caresses, mais montrer peu de goût pour les mobiles et les chahuts » .

« Une amie, qui voyait Anouk jouer à la poupée, m’a déclaré avec fierté : « La mienne ne s’intéresse qu’aux toutous » , raconte Paule Brière. Je trouve dommage que l’on dévalorise les jeux traditionnels des filles. Il y a quelques années, je n’habillais Anouk qu’en pantalon et j’étais contente qu’on la prenne pour un garçon. Aujourd’hui, je suis plus souple. Il y a deux ans, Léa a été invitée à une parade de mode. Pour Anouk, j’aurais dit non, tandis que j’en ai parlé à Léa. Elle a bondi de joie! Pour Léa, dynamique et agressive, se raccrocher à ces signes extérieurs de féminité doit être d’autant plus important! »

Relève-toi

« Lorsque mon aînée m’a annoncé qu’elle sera la seule fille à s’inscrire dans l’équipe de baseball, ça m’a dérangée, raconte Diane Fortier. Passe encore pour une excellente sportive, mais j’avais l’impression que Marie-Christine, elle, rencontrerait des difficultés. Je lui ai tellement répété : « Penses-y comme il faut » qu’elle a fini par changer d’idée ». D’après les études américaines, de nombreux parents auraient tendance à surprotéger leur petite fille et à pousser leurs garçons à se débrouiller seuls. « Le périmètre de jeu des garçons est vite plus étendu que celui des filles », note Manon Théorêt, psychologue et chercheuse à l’Université de Montréal. Paule Brière se rappelle que l’ami d’Anouk-trois ans à l’époque-était tombé de la balançoire. « Si sa mère n’avait pas été là, ma réaction aurait été de bondir pour le ramasser. Mais la mère en question a lancé : « Relève-toi et arrête de pleurer! » J’ai réalisé que j’ai dû susciter plus d’une fois les pleurs d’Anouk par mon attitude. J’ai davantage encouragé l’autonomie de Léa; c’est une fonceuse! ».

« Si vous ne voulez pas que votre petite fille reste dans vos jupes, si vous préférez qu’elle joue davantage toute seule, livre ses propres batailles et cesse de vous réclamer aussi souvent aide et attention, réfléchissez à votre propre comportement, proposent Laskin et O’Neill. Etes-vous enclins à vous interposer lorsqu’un conflit l’oppose à un autre enfant? La réprimandez-vous quand elle se montre turbulente? Lui laissez-vous autant de responsabilités qu’à son frère? [… ] Laissez-la s’habiller seule et s’occuper d’un animal familier. Encouragez-là à chercher elle-même une solution à ses problèmes » .

Élargir les horizons

« Le meilleur moyen d’encourager notre fille à l’indépendance, c’est d’être soi-même un modèle! » , estime Louise Roux, agente de recherche à la Coordination à la condition féminine au ministère de l’Éducation. Quand une mère aime sa profession, quel meilleur modèle d’égalité, d’autonomie et de réalisation de soi peut-on proposer pour une petite fille? Diane Cantin côtoie cependant des adolescentes qui disent : « Je ne suis pas prête à me faire mourir au travail comme ma mère; dans de telles conditions, je préférerais rester à la maison avec mes enfants! » De nombreuses femmes ont de très lourdes responsabilités professionnelles ou occupent un emploi précaire, peu rémunérateur et guère motivant. De surcroît, elles courent continuellement après leur temps. « Je suis inquiète des effets qu’aura cette situation sur nos filles », avoue Louise Roux.

On peut aussi donner en exemple à nos filles des sportives qui ont remporté une médaille et leur faire remarquer lorsque c’est une femme qui joue au hockey ou conduit l’autobus. « Ma fille rêve d’être astronaute, raconte la mère de Jeanne, 3 ans. L’autre jour, je lui ai dit d’observer, dans le journal, la photo de Julie Payette et d’une de ses collègues ». Montrer aux filles des femmes, mais aussi des hommes qui vivent des situations non traditionnelles, leur ouvre des horizons, elles auront moins tendance à s’autolimiter dans le choix de leurs activités et, plus tard, dans celui d’une carrière.

Vigilance à l’école

« Les directrices d’école m’affirment que les pièces de théâtre et les autres animations sur l’égalité des chances, comme on en faisait il y a dix ans, n’ont plus leur raison d’être rapporte Louise Boivert responsable des communications à la commission scolaire Chutes-de-la-Chaudière. Les enseignantes demandent tant l’aide des filles que des gars pour déplacer un banc et les élèves, eux, sont conscients qu’ils sont égaux » . Cependant, selon Laskin et O’Neill ainsi que des spécialistes québécoises, le sexisme n’aurait pas totalement disparu de nos écoles. En classe, on fait encore une différence entre les garçons et les filles. Des enseignantes lancent encore aux garçons : « Vous ne pourriez pas faire comme les filles? Regardez leur rang, comme il est beau! » Ou bien : « Tu es aussi mémère qu’une fille! ». Des gamins s’amusent à soulever les jupes des filles, à tirer leurs tresses ou à les menacer de leur arracher leur boucle d’oreille, même si elles ont les oreilles percées.

Diane Cantin, enseignante en maternelle à l’école Marie-Victorin à Varennes et conseillère pédagogique, a participé pendant huit ans et jusqu’il y a deux ans à la belle aventure, unique au Québec, du Groupe de recherche sur le sexisme en éducation (GRSE). Conférences pour parents et personnel enseignant à travers le Québec, thème annuel, pièces de théâtre pour enfants, le GRSE avait le vent dans les voiles. « Beaucoup d’éducateurs, sceptiques au départ, ont développé une réelle vigilance et des attitudes non sexistes », se rappelle avec fierté Diane Cantin. Lorsque la commission scolaire de Varennes a disparu et que les membres du GRSE se sont éparpillés dans deux autres commissions scolaires, elle a tout fait pour poursuivre les activités du GRSE. Il y a deux ans le ministère de l’Éducation lui a demandé de rajeunir le programme « Pareille pas pareils », qui est devenu « Vers qui, vers quoi? ». Ce cahier de sensibilisation à l’éducation non sexiste pour les élèves de quatre à huit ans, leurs parents et le personnel enseignant, a été distribué dans toutes les écoles du Québec et fait l’objet de sessions de perfectionnement.

Stimuler la confiance

Entre elles, les filles se succèdent au micro-ordinateur de l’école ou du club de loisirs. En présence de garçons, elles sont portées à leur laisser la place. Des études américaines ont montré qu’à l’école, lorsque les tâches sont sensées être neutres, les garçons prennent la plupart du temps le leadership; dans les activités dites féminines, les garçons et filles le partagent plus. « Lorsqu’on veut favoriser la neutralité à tout prix, on encourage les valeurs en vigueur dans la société, qui ne sont pas au profit des petites filles!, assure Manon Théorêt. A une fille, il faut montrer à prendre sa place, mais jamais moins que sa place. A un garçon, jamais plus que sa place! »

On a tendance à encourager la tranquillité et la gentillesse de nos filles; on devrait aussi les laisser galoper et crier dans le parc! Il s’agit aussi de veiller à leur présenter davantage de défis, leur répéter qu’elles sont compétentes, parler avec satisfaction aux autres de ce qu’elles ont accompli, valoriser davantage la démarche que le résultat, et accepter que celui-ci ne soit pas toujours parfait. Le père de Jeanne ne rate pas une occasion d’inviter sa fillette à l’aider à repeindre la balançoire rouillée, à dévisser la balayeuse pour voir pourquoi elle ne fonctionne plus… et aussi à préparer un gâteau. « Jeanne se sent utile; elle ne s’en vante pas, mais ses yeux brillent. Je la sens fière d’elle-même, fière d’être capable, fière qu’on lui fasse confiance » . Cette éducation porte ses fruits : la petite Jeanne se montre pleine d’idées, adroite et responsable.

Dans le quartier Saint-Henri à Montréal, plusieurs fillettes se rendent aux Scientifines après l’école. Depuis six ans, cet organisme communautaire se donne le mandat de stimuler chez les filles de 9 à 11 ans, à travers l’apprentissage de compétences non traditionnelles comme le bricolage, les sports, les sciences et l’informatique, la curiosité intellectuelle, l’effort et la confiance en soi. « Les fillettes en sortent gagnantes! », assure Manon Théorêt. « Il faut croire en nos filles pour qu’elles croient en elles, et elles seront alors bien armées pour affronter le sexisme qu’elles pourraient rencontrer » , concluent les auteurs de l’ouvrage Les petites filles.

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