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Délogées de leurs institutions et privées d’une certaine notoriété, les religieuses ont dû réajuster leur action sociale et leur vie communautaire. Malgré les changements, on les reconnaît, mais dans le fond, on les connaît bien peu.

Depuis douze ans que sœur Jeannine Berger dirige un centre d’aide aux devoirs, elle s’est souvent fait demander par des écoliers… combien elle avait eu d’enfants! « On a beau leur dire qu’on est des religieuses, plusieurs ne savent pas ce que ça signifie. Ils nous prennent pour des grands-mères » .

Des cégépiens s’étonnent souvent qu’une femme sereine et chaleureuse comme Réjeanne Martin, sœur de Sainte-Anne et animatrice de pastorale au cégep Bois-de-Boulogne, soit religieuse : « Ça veut dire qu’ils pensent que d’habitude les sœurs ne sont pas intéressantes! »

Elles ont éduqué des générations d’enfants, pris soin de tous les malades et de tous les éclopés, fondé et dirigé des écoles et des hôpitaux. Puis délogées de leurs institutions et privées d’une certaine notoriété, les religieuses ont dû se réajuster tant dans leur vie communautaire que dans leur action sociale. Elles ne sont plus que 19 000. Aujourd’hui, c’est sous un voile de discrétion qu’elle poursuivent leur œuvre. Quant à l’image désuète de la sœur austère, elle continue à leur coller à la peau même si elle ne correspond plus à ce que les religieuses sont devenues. On les reconnaît, mais on les connaît bien peu.

Énergique et engagée, Dolorès Coulombe, 54 ans, sœur grise, travaille bénévolement à temps plein dans une œuvre qu’elle a elle-même fondée il y a quatre ans, la Maison grise, qui héberge des femmes alcooliques, toxicomanes, itinérantes. Forte d’une trentaine d’années d’expérience en travail social et d’une maîtrise en criminologie, elle ne vise ni les gros salaire ni les postes prestigieux. Sa priorité, c’est l’aide aux défavorisés : « Ma vie est donnée aux pauvres ». Contrairement à d’autres sœurs, elle ne tente pas de les amener à partager sa foi. « Je veux simplement leur donner le goût de vivre ».

Au Carrefour, le local de pastorale du cégep Bois-de-Boulogne, Réjeanne Martin s’affaire. Avec des étudiantes qui entrent et sortent, elle planifie la décoration des murs en vue d’une semaine thématique. Elle a une multitude de projets en tête et raconte avoir mis les cégépiens en contact avec de jeunes itinérants et le père John Emmet qui les accueille dans sa roulotte, la nuit à Montréal. « Je veux faire disparaître leurs préjugés envers les plus démunis », assure-t-elle.

Partout où des besoins se font sentir, dans l’aide aux jeunes, aux femmes et aux enfants, aux itinérants, aux décrocheurs, aux sidéens, aux immigrants, dans les cuisines collectives, dans les groupes d’alphabétisation, les religieuses sont présentes. Elles instaurent des projets ou s’engagent comme travailleuses dans des organismes déjà existants. A Québec, des sœurs ont même fondé un centre de consultation sur les nouvelles religions. Et les congrégations soutiennent financièrement une foule d’organismes communautaires. « Autrefois, les gens venaient à nous, maintenant c’est nous qui allons vers les gens » , observe sœur Jeanne Dusseault, directrice de l’Office des religieux à l’Archevêché de Montréal.

Mission : éduquer

A 15h10 tous les jours, une douzaine de sœurs retraitées retournent à la passion de leur vie, l’enseignement. Elles aident 72 écoliers à faire leurs devoirs au Baluchon, un centre d’accompagnement éducatif de la Petite-Bourgogne à Montréal. Lors de ma visite, sœur Madeleine Gascon exhibait fièrement un cahier où une fillette de troisième année avait accompli un petit exploit : aligner une trentaine de mots sans faute. « On essaie d’allumer cette petite flamme qui donne le goût d’apprendre » , explique la directrice, sœur Jeannine Berger.

Dans l’atmosphère feutrée de son bureau où trône un grand portrait de René Lévesque, Réjeanne Martin vante « l’importance des religieuses dans la défense de la nation québécoise. Instruire les jeunes, c’est vital dans une société! » Elle relate que, récemment, les sœurs de Sainte-Anne ont offert une bourse à une jeune mère seule de cinq enfants qui aurait été incapable de poursuivre ses études autrement. « En 24 ans, ma communauté a fourni plus de 100 000 $ pour venir en aide aux élèves du cégep ». Les religieuses, dont la principale activité jusqu’aux années 60 a été l’enseignement, poursuivent ainsi sans bruit leur mission d’éducation. Un millier d’entre elles sont encore enseignantes.

De la charité à la solidarité

Les mots « justice sociale » et « lutte à la pauvreté » reviennent souvent dans la bouche des religieuses modernes. Jeanne Dusseault estime qu’il est nouveau que des sœurs osent « œuvrer dans des organismes qui se définissent comme agents de changement » . Contrairement à l’époque où elles se limitaient à soulager les souffrances, plusieurs tentent maintenant de changer les conditions de vie des personnes démunies. Elles sont en quelque sorte passées de la charité à la solidarité et du dévouement à l’engagement.

Ces religieuses sont essentiellement des femmes de terrain qui ne prennent presque jamais la parole publiquement. Elles ne citent qu’un seul exemple de prise de position publique, toujours le même, qui commence à dater : un mémoire sur l’appauvrissement remis à Robert Bourassa par la section québécoise de la Conférence religieuse canadienne, l’organisme qui représente l’ensemble des communautés religieuses.

Dans une société individualiste où la parole l’emporte souvent sur les gestes concrets, les religieuses voguent à contre-courant : malgré toutes les raisons qu’elles auraient de pavoiser, elles demeurent humbles et discrètes. Et laissent ainsi à d’autres le loisir de tracer leur portrait, rarement à leur avantage. L’affaire des « enfants de Duplessis » a sérieusement entaché l’image des sœurs. Nicole Laurin, sociologue et professeure à l’Université de Montréal, déplore qu’on ait généralisé les faits rapportés. « Il faut absolument que justice soit faite dans cette histoire, mais de là à plaquer une image négative sur toutes les religieuses, il y a une marge. On est en train de massacrer la mémoire collective et d’oublier que les religieuses ont éduqué des générations d’enfants ». A la veille de la diffusion de la télésérie Miséricorde, des religieuses craignaient qu’on les « fasse encore passer pour des matrones ». Pourquoi alors ne prennent-elles pas la parole de manière à mieux se faire connaître? Aucune des religieuses à qui j’ai posé la question n’a été capable d’y répondre.

Ce silence des religieuses est une faiblesse, selon Jeanne Lemire, fille de Saint-Paul, une communauté qui dit ouvertement vouloir influencer l’opinion publique : « On ne dit pas assez fort ce qu’on pense. Pour devenir crédible, on va devoir apprendre à dénoncer l’intolérable. C’est un des défis qui nous attend dans l’avenir » .

Sans doute est-ce à cause de sa petite dimension, seulement 16 membres au Québec alors que certaines en ont 2000, cette communauté ressemble aux femmes qui la composent : des religieuses « jeunes » elles ont entre 42 et 61 ans-et résolues. Elles travaillent toutes dans un domaine original pour des sœurs, les communications. Elles tiennent entre autres une librairie et une maison d’édition, Médiaspaul, qui publie en éducation biblique, en sciences humaines et en littérature-jeunesse. Cette maison a également fondé Vidéo-Presse, un magazine d’intérêt général destiné aux jeunes.

Des filles de Saint-Paul militent à Amnistie internationale, à l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture, ou, dans un tout autre registre, luttent pour le maintien de la bibliothèque d’un quartier populaire. « Chacune de nous a ses propres convictions, résume Lise Labarre, mais nous convergeons toutes vers la solidarité envers les démunis et les femmes » .

Pour l’égalité dans l’Église

« Colère, révolte, frustration, souffrance », les mots manquent à Louise Stafford, fille de Saint-Paul, pour décrire ce qu’elle a ressenti quand le pape s’est prononcé contre l’ordination des femmes en juin 1994. « C’est incompatible avec la justice sociale de ne pas reconnaître que les femmes sont égales aux hommes! » . Autour d’elle, dans la vaste salle à manger des filles de Saint-Paul, le sentiment de colère est palpable. Lise Labarre poursuit : « Si je n’étais pas convaincue que l’Église, c’est aussi moi, et pas que le pape, je serais obligée de la quitter! »

Religieuse et féministe

Au début des années 70, Monique Dumais a mené ses études de maîtrise et de doctorat aux États-Unis, là où les religieuses affichent leur féminisme. Aujourd’hui professeure à l’Université du Québec à Rimouski, cette ursuline se dit à son tour ouvertement féministe. Comment peut-elle concilier son désir d’autonomie comme femme et les contraintes de la vie religieuse? « L’autonomie, c’est la possibilité de se réaliser. C’est parfaitement compatible avec la vie religieuse d’aujourd’hui. Je suis arrivée à me sentir libre et confiante là-dedans, comme d’autres le sont dans leur famille ou leur couple » .

Certaines de ses prises de position sont pour le moins audacieuses. Sans appuyer ouvertement l’avortement, elle se déclare solidaire des femmes qui le vivent. « On ne doit pas condamner les femmes ni faire en sorte qu’elles se sentent coupables » .

Comment peut-elle par ailleurs être féministe et travailler au sein d’une Église qui ne reconnaît pas l’égalité des femmes? « C’est une contradiction, admet-elle. Mais je veux participer au mouvement de changement de l’intérieur de l’Église! » . Avec des militantes chrétiennes, elle a fondé L’Autre parole, un collectif qui revendique en faveur des femmes en Église.

Pour Gisèle Turcot, elle aussi religieuse féministe, membre de Femmes et ministères, ancienne rédactrice en chef de la revue Relations, l’égalité entre les hommes et les femmes est la plus grande révolution que l’humanité ait eu à vivre. « Une telle transformation crée des résistances, pas seulement dans l’Église, mais aussi dans les milieux politiques, syndicaux, universitaires. C’est par l’action des femmes qu’on obtient des résultats. Comme religieuse, c’est dans l’Église que je me suis engagée ». « Le mur de Rome est plus solide que celui de Berlin », lance pour sa part Monique Dumais, ursuline et théologienne. « Ce qui me dérange le plus, c’est que le pape ait dit que le débat était clos » .

Pour ces religieuses éprises de justice, l’égalité des femmes semble aller de soi. Elles revendiquent donc aux côtés de leurs consœurs laïques pour l’égalité des femmes dans l’Église. Elles militent au sein de Femmes et ministères et de L’Autre parole. « Nous avons déjà un peu fait notre place dans l’Église, souligne Monique Dumais, notamment par la théologie, ouverte aux femmes depuis le concile Vatican II. Au début, ce sont surtout des religieuses qui ont investi ce secteur jusque-là réservé aux prêtres » .

« Plusieurs religieuses occupent des postes importants au sein du diocèse de Baie-Comeau, note sœur Micheline Charbonneau, elle-même coordonnatrice de la pastorale dans ce diocèse. Notre évêque,Mgr Morissette, nous fait beaucoup de place » . Comme elles sont exclues des lieux de décision dans l’Église, les religieuses et les autres militantes chrétiennes doivent compter sur les évêques pour porter leur message. Elles recueillent beaucoup d’appuis chez ceux du Québec.

Et le message commence à porter. En octobre dernier, le synode des évêques a insisté sur une participation plus importante des religieuses « aux consultations et à l’élaboration des décisions dans l’Église » . Intention louable, sans proposition concrète toutefois.

A la défense des femmes

A l’image des sœurs, l’Association des religieuses pour la promotion des femmes travaille surtout sur le terrain. « On veut faire avancer la cause des femmes dans l’Église et dans la société » , explique sa présidente, sœur Françoise Gagnon, de Chicoutimi. L’Association présente, par exemple, des sessions de sensibilisation à la violence avec des groupes de femmes et soutient financièrement des recherches universitaires sur les femmes et l’Église.

La promotion des droits des femmes ne fait toutefois pas l’unanimité chez les religieuses. Les directions des congrégations sont très conservatrices sur la question, selon Nicole Laurin. « Des sœurs sont actives dans les mouvements pro-vie, rappelle-t-elle, même si elles se portent à la défense des femmes par leurs œuvres » . Cette ambiguïté des congrégations au sujet des femmes a de tout temps existé, aux dires de la sociologue. A l’époque où les femmes étaient confinées à leur cuisine et aux soins des enfants, les religieuses avaient accès à l’université et à la direction des écoles et des hôpitaux. Pourtant, elles se soumettaient au pouvoir des hommes d’Église, qui dictaient les moindres détails de leur vie, jusqu’à la tenue vestimentaire.

Dans le vrai monde

L’autorité inébranlable des supérieures, le style de vie monastique, les horaires stricts et semblables pour toutes, les grandes périodes de silence, tout cela est révolu. Que signifie dans un tel contexte le vœu d’obéissance prononcé à l’entrée en religion? « J’obéis si la demande se tient, répond Réjeanne Martin. Il m’est donc permis d’argumenter et j’exige qu’on respecte ma liberté et ma conscience » . « Il s’agit d’un consentement éclairé et non d’obéissance aveugle » , ajoute Gisèle Turcot de la congrégation Notre-Dame-du-Bon-Conseil.

Plusieurs religieuses ont quitté leur couvent et vivent maintenant parmi le monde. En appartement, seule ou avec une autre sœur, comme Réjeanne Martin. Ou à dix dans une grande maison aménagée pour elles, comme les filles de Saint-Paul. Ou à cinq dans un cottage anonyme de banlieue, comme Ghislaine Roquet, sœur de Sainte-Croix, ancienne enseignante qui a siégé à la Commission Parent et travaillé au ministère de l’Éducation. Ces petites communes s’appuient sur un fonctionnement démocratique. « Comme une famille » , de dire Ghislaine Roquet. Sauf que les règles y sont mieux établies. Dans chaque maison, on nomme une supérieure, pour une période limitée, et les décisions sont prises en groupe. Si c’est très important, on consultera la supérieure de la communauté. « On m’a rarement refusé une demande » , affirme Réjeanne Martin.

Comme pour la plupart d’entre nous, c’est le travail qui module l’horaire des religieuses. Leurs loisirs sont tout ce qu’il y a de plus courant : lecture, télévision, sport, sorties au théâtre. Une des filles de Saint-Paul est une fervente partisane du Canadien de Montréal; une autre adore le vélo et la danse aérobique.

Leur vie est centrée sur le partage et le dépouillement, valeurs qui étonnent dans notre société de consommation. Toutes les sœurs qui travaillent donnent leur salaire à leur communauté qui redistribue équitablement la cagnotte. « Y a-t-il quelque chose de plus social-démocrate que cela? », demande Réjeanne Martin. « Chez moi, les meubles ne sont pas à la dernière mode », poursuit-elle, pour souligner que sa vie est confortable, mais sobre, comme le lui dicte son vœu de pauvreté.

Demain

En 1961, il y avait au-delà de 40 000 religieuses au Québec. Aujourd’hui, elles sont autour de 19 000 dont 65% ont plus de 65 ans. Elles restent malgré tout actives : à peine 20% des religieuses sont à la retraite totale. Le niveau d’âge élevé transforme les immenses couvents en infirmeries. Les soins aux sœurs malades mobilisent déjà une bonne part d’énergie. C’est dans ce domaine que le plus grand nombre de sœurs travaillent.

Le vieillissement entraînera inexorablement des problèmes financiers. De moins en moins de religieuses pourront fournir aide ou salaire aux communautés qui seront obligées d’assister de plus en plus de malades. « Des congrégations ont déjà commencé à se regrouper note Ghislaine Roquet. Elles vont devoir vendre des couvents et nous devrons peut-être nous résigner à finir nos jours à l’hôpital ou en centre d’accueil » .

La relève n’est plus au rendez-vous : à peine une centaine de religieuses ont moins de 34 ans, même pas 1% . Un ange passe chez les filles de Saint-Paul lorsque j’aborde la question de l’avenir des communautés. Vanda Salvadore rompt le silence : « C’est dur de constater que ce qui a fait le sens de notre vie n’attire plus » . Les religieuses vivent des sentiments partagés quant à leur avenir comme groupe. A certains moments, elles sont préoccupées, angoissées même; à d’autres, elles s’en remettent à Dieu et se concentrent sur le présent.

Gisèle Turcot, responsable de trois novices dans la trentaine chez les sœurs Notre-Dame-du-Bon-Conseil, est convaincue que l’engagement religieux est encore justifié. « La spiritualité, ou la recherche d’absolu, est inscrite dans chaque être humain. Le phénomène des sectes en témoigne. A l’ère de la nouveauté, la tradition est dévalorisée même si elle comporte des éléments valables. Il va falloir dépoussiérer, décaper et aller au cœur de ce qui fait la raison d’être de notre Église. Les jeunes générations vont devoir inventer de nouvelles façons de vivre leur engagement religieux » .

Sœur Turcot dit de ses novices : « Elles arrivent ici avec beaucoup de maturité et leur spiritualité est très solide. Ce sont des femmes qui ont de l’étoffe ». Il y a, chez les religieuses, une espèce de force tranquille qui déplacerait des montagnes. Elle est faite d’entêtement, d’ardeur au travail, d’engagement profond, de compétence. Ce sont des femmes de cœur. Elles ont traversé les crises et repris leur chemin. Elles se sont intégrées à la société moderne tout en restant imperméables à ses rêves matérialistes. Leurs valeurs ont parfois une saveur surannée, mais si on les remettait en vogue, on trouverait peut-être la solution à plusieurs de nos maux actuels…

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