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L’homophobie rampante

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Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

La voix de ma vieille amie tremble de colère en me racontant l’incident survenu la veille, à la cafétéria de sa résidence pour personnes âgées. Sa voisine de table, une fière et pieuse dame de 88 ans, avait évoqué, entre deux lampées de soupe, des images furtives de télé où deux femmes s’enlaçaient amoureusement.

« Du monde comme ça, c’est simple, ça ne devrait pas vivre! » Les autres convives acquiescèrent. « Parce qu’elles sont des femmes? », osa mon amie sexagénaire. Son intervention est tombée à plat, comme une bille dans la soupe du jour. Elle manqua de courage pour relancer la question. Implicitement, elle savait bien que si elle se portait trop ouvertement à la défense des droits les plus normaux des homosexuels, hommes ou femmes, cela ferait d’elle une suspecte numéro un, quelqu’une dont il faudrait se tenir loin, assurément. Comme elle venait tout juste de perdre brutalement son mari, elle n’eut pas la force de se mettre au ban de sa « gang de vielles dames ». Leur intolérance et sa faiblesse l’enrageaient. C’est pour cela que sa voix tremblait de colère.

Cette peur maladive des homosexuels, cette intolérance quotidienne, rampante et menaçante qu’on appelle l’homophobie a de quoi rendre malade, en effet. C’est une peur comme les autres, une peur des autres qui mène à la haine elle aussi et qui éclabousse toutes les femmes, lesbiennes ou pas. C’est aussi une « peur de l’autre en soi », pour reprendre le titre d’un ouvrage remarquable paru récemment.

Ce qui est honni dans l’homosexualité des gars, c’est qu’ils ne soient pas de vrais hommes. Curieusement, les homosexuels sont vus comme des traîtres, des faibles, des moindres. Au fond, ce que dit le discours homophobe est fort simple : en agissant comme des femmes-i. e. en aimant des hommes-les gais ne valent pas plus qu’elles, aux yeux des vrais!

A travers les quolibets, les mauvaises blagues, et pire, à travers les agressions jusqu’aux meurtres, l’homophobie masculine en particulier se sert de la cruauté pour marquer le fait que les homosexuels ne sont pas dignes d’être des hommes, dignes de faire partie du même clan que les autres. Parce qu’ils refusent de se conformer aux règles établies, qu’ils ne veulent pas conquérir et dominer des femmes pour asseoir leur virilité. Et c’est cela qu’on leur fait payer. Comme quoi l’homophobie et le sexisme s’abreuvent aux mêmes sources machistes et patriarcales.

Par ricochet, ce qui est sous-entendu dans le mépris qu’on voue aux lesbiennes, c’est qu’elles ne sont pas de vraies femmes, qu’elles se prennent pour des hommes (on les qualifie souvent d’hommasses). Bref qu’elles n’ont pas encore rencontré un homme, un vrai, pour leur enseigner tout ce qu’elles manquent avec une femme. Pire que tout, on leur en veut de réussir à vivre et à aimer en se passant des hommes dans l’intimité.

Plus encore que les gais, vous l’aurez remarqué, les femmes lesbiennes sont discrètes et silencieuses, conscientes que leur préférence sexuelle a quelque chose d’encore plus dérangeant, d’inquiétant.

La sexualité humaine est bien plus complexe et changeante que ce qu’on cherche à nous faire croire. Bien sûr, il semble que la majorité des gens ait des préférences hétérosexuelles marquées et se trouverait bien fautive de croire qu’elle pourrait aimer autrement. Si les récentes compilations des études estiment que près de 10% de la population a déjà vécu des amours homosexuelles, beaucoup plus de gens qu’on ne le croit ont eu des expériences, des aventures, des désirs pour des personnes de leur sexe. Pour mille raisons, par affinités, à l’occasion, parce que l’homosexualité n’est ni une tare, ni une maladie ou une déviance mais une possibilité parmi les comportements amoureux humains.

Et des gais et des lesbiennes heureux en amour, il y a en. Des personnes homosexuelles qui vivent ouvertement leur histoire aussi, mais rarement les projecteurs ou les micros ne se tournent vers elles. L’automne dernier, pour l’émission télévisée Second Regard, j’interviewais un vieux couple d’amoureux gai de Joliette, ensemble depuis 34 ans et vivant ouvertement leur relation depuis le début.

Étaient-ils fiers de cet amour et contents de la vie qu’ils avaient menée?, ai-je demandé en fin d’entrevue. La voix de Roger, 64 ans, s’est mise à trembler sous l’émotion. En essuyant les larmes qui déferlaient abruptement, il a dit : « Oh oui, on est si chanceux! J’ai tellement appris de cet amour vécu en plein jour, simplement, dans le respect des autres et de nous-mêmes. Je le souhaite vraiment à tous les gais, des deux sexes. Les homosexuels ont le droit d’aimer ».

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