Aller directement au contenu

Laure Conan a défié les normes littéraires de son temps en décrivant son expérience personnelle. L’année 1995 marque le 150e anniversaire de sa naissance.

Les amours malheureuses de Laure Conan représentent la clé de toute son œuvre. Il est aujourd’hui admis que Laure Conan s’est lancée en littérature pour tenter de revivre son aventure sentimentale avec Pierre-Alexis Tremblay. Angéline de Montbrun, publié en 1884, raconte cet épisode de sa vie. Cette œuvre de Laure Conan est considérée comme le premier vrai roman psychologique de la littérature canadienne-francaise.

De son vrai nom Félicité Angers, Laure Conan naît à La Malbaie, dans Charlevoix, le 9 janvier 1845. Elle grandit dans une ambiance favorable aux études et à la culture en général, car ses parents ont en haute estime les choses de l’esprit. A l’âge de 13 ans, elle devient pensionnaire chez les Ursulines de Québec. La situation financière de ses parents étant devenue difficile, la jeune étudiante doit, à son grand regret, quitter le couvent de la rue du Parloir quatre ans plus tard et retourner à La Malbaie sans avoir pu terminer son cours d’école normale. Dotée d’un caractère volontaire, Félicité ne se laisse pas abattre et décide plutôt de compléter sa formation par elle-même.

Rencontre déterminante

C’est à ce moment de sa vie qu’elle rencontre Pierre-Alexis Tremblay. Pour une jeune fille à peine sortie du couvent, l’homme est fort impressionnant. De dix-huit ans son aîné, Tremblay est arpenteur-géomètre et, depuis 1858, il mène une carrière politique qui le conduira à un siège de député libéral au Parlement d’Ottawa en 1865. Félicité et Pierre-Alexis se fréquentent pendant cinq ans jusqu’à leur rupture en 1867.

Les détails et, surtout, les raisons de la rupture sont demeurés longtemps obscurs. Nous savons maintenant que Félicité a commis une « faute ». En effet, peu après le début de leur relation, Pierre-Alexis lui avait révélé qu’il avait fait vœu de chasteté. Bien qu’au courant de cette résolution, Félicité a tenté de l’»induire en tentation ». Tremblay, demeuré inflexible, ne lui aurait pas pardonné son geste. Il n’est pas non plus exclu que Tremblay ait proposé un mariage en blanc à la jeune femme et qu’elle ait refusé.

Rejetée par Tremblay et se sentant coupable, Félicité abandonne toute coquetterie et néglige son apparence. Ceux qui la connurent avant ou au moment des fréquentations lui reconnaissent un certain charme. Les photos de sa jeunesse montrent en effet une jeune femme qui n’est pas dénuée d’attraits. Déçue, rebutée, elle donne libre cours à son penchant pour la solitude et mènera désormais une vie de recluse.

Ce drame sentimental, qui déclenche sa carrière d’écrivaine, ébranle également ses convictions religieuses. Elle ressort de cette épreuve convaincue que la vie n’est que souffrance et qu’on ne peut trouver le salut que dans l’acceptation. On ne connaît aucune autre aventure sentimentale à Félicité Angers. Elle ne s’est jamais mariée et elle est demeurée dans la maison familiale presque toute sa vie.

De Félicité à Laure

Félicité Angers a 33 ans lorsque sa première œuvre, Un amour vrai, une nouvelle, paraît dans La Revue de Montréal en 1878. Ce texte sans grand intérêt est conforme aux exigences des censeurs du temps. Déjà, elle signe du très beau pseudonyme de Laure Conan. Personne ne sait vraiment ce qui a motivé ce choix de l’écrivaine. Le recours à une identité littéraire est un phénomène très fréquent à cette époque et les auteurs, surtout les femmes, utilisent un nom de plume.

Le roman Angéline de Montbrun, qui met en scène la première femme de notre littérature à exprimer sa douleur d’amoureuse délaissée, remporte un grand succès lors de sa parution. Laure Conan avait hésité à rédiger cet ouvrage. Finalement, afin de cacher au lecteur qu’elle racontait son aventure sentimentale avec Pierre-Alexis Tremblay, l’écrivaine y a habilement brouillé les pistes.

Elle écrira d’autres œuvres inspirées de ce qu’elle ressent (L’obscure souffrance, La vaine foi), mais sous la pression du clergé, notamment de l’abbé Henri-Raymond Casgrain, qui considère ce type de littérature futile, elle écrira aussi des romans historiques, qui étaient alors très à la mode : L’Oublié, A l’œuvre et à l’épreuve et La sève immortelle sont de ceux-là. Mais même dans ces œuvres au service de la morale et du nationalisme, elle réussira, à travers les personnages empruntés à notre histoire, à parler de son expérience personnelle.

Dans sa retraite à La Malbaie, Laure Conan se consacre à ses écrits littéraires et s’occupe d’un jardin de fleurs qu’elle cultive avec passion. Cette femme, qui avait la réputation d’être austère et distante, était en réalité une grande sensible qui cachait sa timidité excessive sous un masque de froideur et de dureté. Cette pudeur de sentiments, heureusement compensée par une volonté de fer, est d’ailleurs un trait de sa personnalité qui la caractérisera toute sa vie.

Talent reconnu

En 1893, l’écrivaine quitte La Malbaie pour aller s’installer à Saint-Hyacinthe, dans la Maison des religieuses du Précieux-Sang. La fondatrice, son amie sœur Aurélie Caouette, l’invite à diriger La Voix du Précieux-Sang, la revue de la communauté. Laure Conan écrit de nombreux articles pour cette publication et, après avoir occupé ce poste pendant cinq ans, elle retourne à La Malbaie. Ce séjour va modifier considérablement son existence. En lui procurant ce travail sœur Caouette lui a permis de pouvoir gagner sa vie tout en poursuivant son œuvre. Par la suite, Laure Conan sera souvent sollicitée par différentes revues pour signer des articles. Elle tenait à son titre de journaliste dont elle était très fière.

En 1902, l’Académie française couronne son roman, L’oublié, un éloge à Lambert Closse, compagnon de Maisonneuve. C’est la première fois qu’une Canadienne française reçoit pareille reconnaissance. Cette consécration de son talent fut une des plus grandes joies de sa carrière.

Laure Conan est parfaitement consciente des exigences de sa vocation d’écrivaine. Aussi sort-elle de sa réserve habituelle lorsqu’il s’agit de défendre ses droits. Elle suit de près l’édition de ses livres et négocie ferme. Dans la même veine, elle ne craint pas de réclamer son dû lorsque le paiement d’articles ou de droits d’auteurs tardent. L’écrivaine n’a pas oublié la dure leçon de ses débuts lorsque, manquant d’expérience, elle avait négligé de réserver les droits d’auteur de son premier ouvrage. Profitant de la situation, un éditeur peu scrupuleux avait réédité Un amour vrai sous un autre titre, plusieurs années après sa parution.

Une œuvre capitale

Laure Conan, décédée le 6 juin 1924, a laissé une œuvre considérable. En plus de ses romans, considérés comme la meilleure partie de son œuvre, elle a écrit des nouvelles, des biographies, des monographies, de nombreux articles et, bien sûr, des romans historiques. Son apport à la littérature québécoise reste capital. Elle a été la première des écrivains de chez nous à donner à ses romans une dimension psychologique en dotant ses personnages d’une vie intérieure. A travers ses héroïnes, Laure Conan exprime les joies, les peines et les aspirations profondes des femmes de son temps, ce qui en fait un témoin exceptionnel de son époque.

Le style de Laure Conan a passablement vieilli et ses écrits n’offrent plus grand intérêt pour la plupart des lectrices et des lecteurs d’aujourd’hui. Mais ses romans au charme suranné qui ont troublé nos grands-parents réussissent encore, par leur indéniable authenticité, à émouvoir, car la plainte d’Angéline est universelle et résiste au temps.

La Malbaie s’est souvenu de Laure Conan. Un monument y est érigé à sa mémoire. Le Musée régional Laure-Conan a présenté pendant plusieurs années une exposition permanente qui reproduisait un salon victorien de l’époque de l’écrivaine, reconstitué à partir du mobilier et de quelques objets lui ayant appartenu. Déménagée à Pointe-au-Pic en 1990 et devenue le Musée de Charlevoix, l’institution conserve précieusement dans ses réserves la collection Laure-Conan qui, éventuellement, sera montrée au public dans le cadre d’expositions temporaires.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre