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Les clubs privés de golf seraient-ils les derniers bastions du sexisme? A la fin du siècle dernier, au moment où James Barclay écrivait son livre Golfin Canada : a History, les hommes discutaient du droit des femmes à jouer au golf. Cent ans plus tard, plus de la moitié des nouveaux golfeurs au tertre de départ sont en fait des golfeuses mais cela ne semble même pas avoir égratigné les traditions très mâles des clubs privés de golf.

Vingt-cinq des deux cents clubs de golf du Québec sont privés. Le coût du droit d’entrée et des actions dans ce genre de club varie entre 20 000 $ et 40 000 $. A cela s’ajoutent des frais annuels de jeu de 1500 $ à 2000 $. Celles et ceux qui y jouent n’ont pas de soucis financiers. Ce sont les puissants de notre société : hommes et femmes, juges, avocats, présidents de grandes compagnies, ministres et hauts fonctionnaires.

Avec tout ce beau monde à leur tête, plusieurs de ces clubs interdisent encore l’actionnariat aux femmes et ne leur accordent qu’un statut de demi-membre en raison de leur lien d’épouse. Dans ces mêmes clubs, et sous prétexte que les hommes travaillent toute la semaine et n’ont que les week-ends pour arpenter les vertes pelouses, les femmes ont des privilèges restreints. Pas le droit de jouer les samedi et dimanche matin, le mercredi ou entre midi et 14h en semaine. Certains lieux du pavillon de golf leur sont interdits comme la salle à manger des hommes, la salle de billard ou même parfois, la porte principale. La majorité des clubs privés accueillent les femmes par une porte séparée de celle des hommes. Au Club de golf Royal Québec, les femmes sont même obligées de porter jupes et bas de nylon durant toute la saison. Ces sanctuaires, comme les a appelés Jocelyne Bourassa, ex-championne de golf et directrice du tournoi de La Classique du Maurier, seraient-ils les derniers bastions du sexisme?

En 1978, la Commission des droits de la personne avait invité des clubs de golf, par lettre, à modifier certains règlements discriminatoires à l’égard des femmes. Autant chasser l’orignal au tue-mouche. Dix-sept ans plus tard, les pratiques discriminatoires sont demeurées sensiblement les mêmes alors que la situation des femmes, elle, n’a cessé de s’affermir dans toutes les sphères de la société. « Très peu de plaintes ont été déposées depuis cette lettre, explique Monique Rochon, agente d’information et porte-parole de la Commission des droits de la personne, parce que peu de femmes sont prêtes à faire une bataille de principe ». Des cinq plaintes de ce type présentées à la Commission au cours des dernières années, deux seulement ont mené à une enquête complète.

L’affaire Quon

Yolande Quon est membre du Club de la Vallée du Richelieu depuis plus de vingt ans. Elle y joue tous les jours depuis plusieurs années et son niveau de jeu est tel qu’elle a représenté le Québec à quatre reprises ces dernières années à des tournois nationaux.

Cependant, Mme Quon n’est que membre-conjoint du Club de la Vallée du Richelieu puisque c’est son statut d’épouse qui détermine son membership. « Mon mari pourrait me dire un beau matin : « Yolande, c’est fini, je ne veux plus que tu joues au golf », et je n’aurais plus le droit de jouer dans ce club!, s’indigne-t-elle. Les hommes sont rois et maîtres sur les terrains de golf. Et les femmes entretiennent cela; elles ont tellement peur que les hommes leur disent d’arrêter de venir y jouer. A les entendre, nous sommes chanceuses de jouer là. C’est effrayant! » Mme Quon décide donc de devenir actionnaire en 1988 après que le club eut modifié ses règlements interdisant aux femmes d’acheter des actions. Mais le club lui refuse l’escompte accordé aux autres catégories de membres (les intermédiaires, qui sont les enfants des membres) du seul fait de son statut d’épouse. Mme Quon porte plainte à la Commission des droits de la personne qui juge sa preuve insufffisante. Convaincue que sa cause est bonne, elle décide d’aller elle-même et à ses frais devant le Tribunal des droits de la personne. Le 24 janvier 1994, le Tribunal lui donne raison et ordonne au club d’accorder les mêmes privilèges aux deux groupes de membres, intermédiaires et membres-épouses. Que fait le club? Il retire tout simplement tous les privilèges des membres intermédiaires.

Me Nicole Laflamme-Robinson, procureure de Mme Quon est elle-même membre du club de golf privé Elm Ridge dans l’Ouest de Montréal. « J’ai joué au golf dans tous les clubs privés et partout j’ai connu des incidents. L’an dernier à Beaconsfield, je suis montée au balcon qui surplombe le dix-huitième trou pour retrouver mon mari à la fin de la partie. Eh bien, je me suis fait sortir poliment mais rapidement parce que les femmes n’ont pas le droit d’aller sur ce balcon ». Depuis octobre dernier, les femmes de Elm Ridge peuvent acheter des actions du club. Même chose du côté de Laval-sur-le-Lac, un club privé parmi les plus prestigieux. Beaconsfield a ouvert son balcon du dix-huitième trou aux femmes récemment. La pression des médias et l’action de quelques golfeuses déterminées ne seraient pas étrangères à ces débuts de changement.

Avant Yolande Quon au Québec, deux Ontariennes avaient déposé chacune une plainte en 1991 et en 1994 devant la Commission des droits de la personne de l’Ontario. Linda Tickins attend toujours de faire entendre sa cause et Tamra Jean Tobin-Teno a accepté un règlement hors cours. Dans les deux cas, les clubs de golf refusaient de leur vendre une action de « male resident » (sic), qui donne accès à tous les privilèges, heures de jeu et sites-pour la simple raison qu’elles sont des femmes. L’équité commanderait de classer les actions des clubs selon les privilèges qu’elles accordent et non pas en fonction du sexe de leur propriétaire. Ainsi une pleine part donnerait droit à tous les privilèges et une part secondaire coûterait moins cher et offrirait moins de privilèges. Femmes et hommes pourraient ainsi choisir le genre d’action qui leur convient.

Suzanne Lavinskas : jusqu’au bout

Devenue membre (lady resident) du Club de golf de Beaconsfield en 1990, Suzanne Lavinskas s’adresse au conseil d’administration à la suite de plusieurs incidents sexistes et tente de faire modifier les règlements du club. Rien n’est fait. A chaque assemblée générale, elle revient à la charge. En 1993, elle demande officiellement d’acheter une action lui donnant plein privilège. On la lui refuse : ce type d’action n’est vendue qu’aux hommes. Elle porte plainte à la Commission des droits de la personne, qui n’avait pas encore statué au moment d’aller sous presse. Dès lors, elle devient la paria du club. Son nom a été rayé des tournois hebdomadaires tout l’été dernier parce qu’aucune femme ne voulait jouer avec elle; « La pression est devenue énorme, raconte Suzanne Lavinskas. Je n’ai pratiquement pas joué l’été dernier. Les femmes ont signé une pétition contre moi, elles m’ont humiliée et ont fait circuler des mensonges à mon sujet. Je savais que la bataille serait dure, mais je n’aurais jamais pensé que les femmes me rejetteraient de la sorte. Peu de golfeuses se sont rendues jusqu’au bout de leurs revendications dans les clubs de golf; moi j’irai. Et je gagnerai! C’est plus qu’une simple question de golf; c’est une question de principe. Personne n’est au-dessus des lois, ni les puissants, ni les riches ».

Que font les associations de golfeuses?

Au moment de chercher des appuis, Mme Lavinskas s’est adressée à l’Association canadienne des golfeuses, la CLGA, (Canadian Ladies Golfing Association) où on lui a présenté une fin de non-recevoir. « Il s’agit d’affaires personnelles entre un club et une de ses membres, déclare Mme Kay Lynch, secrétaire de la section québécoise de la CLGA. Nous considérons que les clubs ont le droit d’émettre les règlements qu’ils veulent et d’ailleurs qu’ils ont raison de faire les règlements qu’ils font ». Cette association dont le mandat est pourtant de promouvoir les intérêts des golfeuses ne s’étonne pas non plus de l’absence quasi totale de femmes aux conseils d’administration des clubs. « C’est la tradition », répond Mme Lynch.

En 1990, l’Association professionnelles des golfeuses, la LPGA (Ladies Professionai Golfing Association) s’est dotée d’une politique non discriminatoire qui oblige les hôtes de ses tournois à montrer patte blanche en matière de discrimination raciale sexuelle et religieuse. Or La Classique du Maurier, l’un des quatre plus prestigieux tournois de la LPGA, se tiendra cette année au club de Beaconsfield. « Je compte là-dessus pour amener la question sur la place publique, annonce Suzanne Lavinskas. Comment se fait-il qu’un organisme avec une telle politique accepte d’aller à Beaconsfield où les femmes célibataires n’ont pas le droit de participer aux tournois mixtes? Où les actions vendues aux femmes coûtent 15% de plus que celles des hommes? » En attendant la deuxième manche, tous les clubs de golf privés du Québec ont les yeux fixés sur l’affaire Lavinskas. Tout est en place pour en faire une cause type. Si Beaconsfield perd, ils devront tous modifier leurs règlements. A regret, semble-t-il.

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