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Les mythes qui entourent l’inceste contribuent à évacuer la dimension. L’imagerie des agressions sexuelles à l’égard des enfants regorge de vilains étrangers prêts à les attirer dans un recoin ou à l’inverse, de papas qui en lavant leur fille « de a à z », insistent surtout sur le « z ». Une étude réalisée au Conseil du statut de la femme par Lise Julien et Isabelle Saint-Martin a l’immense mérite de remettre les pendules à l’heure.

Presque toujours en effet, l’agresseur est connu de l’enfant; il appartient à sa famille, proche ou élargie, ou au cercle des amis ou des connaissances. Par ailleurs, à l’intérieur même des familles, entre 20 et 25% des cas d’agressions sont le fait des pères (biologiques, adoptifs ou beaux-pères), ce qui laisse une large part aux oncles, frères, grand-pères, cousins et beaux-frères. Autre constatation étonnante : le quart des agresseurs sont eux-mêmes… des adolescents!

Après avoir compulsé des dizaines et des dizaines d’études, réalisé quelques entrevues, assisté à des conférences et des colloques, l’agente de recherche Lise Julien affirme : « Ce qui m’a le plus frappée, c’est de constater à quel point l’inceste (défini comme toute forme d’activité sexuelle entre une enfant et un membre de sa famille élargie) est une manifestation, habituellement occultée, de la violence faite aux femmes. Parce que beaucoup de garçons sont abusés, parce qu’il y a quelques femmes sur les rangs des abuseurs, on a tendance à nier la problématique féministe ».

Et pourtant, si une chose est claire, c’est bien le sexe des abuseurs et des abusées. Dans la presque totalité des cas (entre 90 et 98% ), ce sont des hommes qui agressent sexuellement les enfants, et les filles sont au moins deux fois plus souvent agressées que les garçons. Par ailleurs, les filles sont plus susceptibles d’être assaillies par des hommes de leur famille que les garçons.

Les mythes ont la peau dure

L’étude du Conseil se paye un bref détour du côté de l’histoire pour illustrer comment l’oppression des hommes s’est exercée sur le corps des femmes et des fillettes. Elle fait surtout une longue escale au pays des mythes qui contribuent à masquer cette oppression.

Mythes d’abord concernant les agresseurs. « Des monstres », des hommes « victimes de pulsions sexuelles irrésistibles », qui ont momentanément « perdu le contrôle » à cause de problèmes extérieurs à eux, ou encore qui reproduisent des agressions vécues durant leur propre enfance.

Mythes imputant une partie de la responsabilité aux fillettes, « consentantes, provocatrices, voire séductrices », ou niant la gravité des conséquences pour elles. Mythes pointant les mères des victimes, femmes « complices », « incapables » ou tout simplement « assoiffées de vengeance », utilisant de fausses allégations pour enlever à leur « ex » ses droits de garde ou de visite.

Plusieurs recherches démentent ou nuancent grandement ces images toutes faites. L’inceste est souvent prémédité et se déroule sur une certaine période de temps (en moyenne deux ans); et vlan pour la pulsion « irrésistible », et la perte de contrôle « momentanée ». Certains hommes abuseurs ont eux-mêmes vécu des agressions étant enfants; mais comment alors expliquer le fait que tous les enfants abusés n’adoptent pas le même comportement une fois adultes?

Les fillettes consentantes, séductrices? Les enfants ne peuvent pas consentir, en raison de l’ignorance relative des implications de la sexualité adulte. Et elles n’ont pas de choix véritable dans des relations où elles sont forcées de s’en remettre aux adultes pour assurer leur sécurité et leur bien-être. Les enfants ne peuvent que dire oui, surtout dans un contexte familial ou d’autorité, soutiennent les ouvrages féministes consultés.

Pas graves les conséquences? Très graves au contraire, explique le docteur Jean-François Saucier, cité dans l’étude du CSF. « D’abord l’enfant est trahi par un adulte protecteur dans une attente primordiale, puisque la personne qui l’a trahi devait être là justement pour le protéger. Ensuite, il est initié trop précocement aux jeux corporels et aux activités sexuelles. En outre, le silence imposé par l’adulte agresseur le prive de pouvoir partager ses émotions avec des adultes responsables. Cela conduit certains enfants à la complète négation de ces événements, et à une dangereuse fragmentation de leur univers psychique. Finalement, terrorisé par les menaces de l’adulte, l’enfant en vient souvent à se croire lui-même responsable de l’inceste et à se sentir complice de l’agresseur ».

Les mères complices, incapables de protéger leurs filles? En fait, dès le moment où l’inceste est dévoilé, on s’attend à ce qu’elles rejettent leur conjoint et protègent leur enfant, un peu comme on s’attend à ce qu’une femme violentée quitte illico l’homme qui la bat, sans égard aux difficultés qui peuvent être les siennes. Toutes ne sont pas en mesure d’agir ainsi. La dépendance économique, l’isolement, la peur de l’abandon peuvent en partie expliquer pourquoi certaines mères de filles victimes d’inceste protègent leur conjoint et vont même jusqu’à rejeter leur fille. « On s’attend à ce qu’elles soient extraordinaires et elles ne le sont pas toujours, admet Lise Julien, mais de là à conclure qu’elles sont complices! … »

« Au total, avance l’analyse du CSF, tous ces mythes contribuent à évacuer la dimension sociale du problème. Ils occultent les relations de pouvoir, la discrimination à l’égard des femmes, les rôles sociaux qui tiennent les hommes à l’écart du soin des enfants, les empêchant de développer ce lien parental protecteur qui éloigne les risques d’abus. En outre, ils font porter le poids de l’agression sur la victime et produisent chez elle l’aliénation qui l’amène à « acheter » le discours dominant. Finalement, ils expliquent très peu les cas d’inceste autres que père-fille ».

Un crime bien peu criminalisé

Ici aussi le rapprochement avec la violence conjugale s’impose de lui-même : l’inceste est un crime, mais un crime rarement traité comme tel. Certains chercheurs et thérapeutes, attribuant l’inceste à un milieu familial « dysfonctionnel », préconisent plutôt une intervention auprès de tous les membres de la famille.

« Cette approche est intéressante en ce qu’elle dépasse la vision individualiste des problèmes, constate Lise Julien, mais elle est aussi dangereuse parce qu’elle fait porter une part de la responsabilité sur l’enfant et sur le parent non agresseur (ce sont d’ailleurs surtout les filles et les conjointes qui suivent des thérapies) et déresponsabilise l’agresseur. Or, il est crucial d’envoyer à l’enfant un message clair selon lequel elle n’est pas coupable. Il y a plusieurs façons d’envoyer un message confus comme, par exemple, si on dit que le père est responsable mais que les trois suivent le même traitement, assistent aux mêmes réunions… »

Du reste, même quand le caractère criminel de l’inceste est reconnu, la preuve est difficile à établir et la crédibilité des victimes n’est pas aisément reconnue. Parfois, les chefs d’accusation portés contre l’agresseur sont minimes, et il arrive qu’aucun ne soit retenu. De plus, l’engorgement des tribunaux cause des délais qui peuvent jouer contre les victimes, surtout lorsque les enfants sont très jeunes.

En dépit de ces difficultés, l’étude du Conseil ne cache pas son accord avec les chercheuses féministes qui affirment l’importance de traiter l’inceste comme un crime, c’est-à-dire en recourant à la procédure judiciaire. Trois raisons motivent ce choix : la désapprobation sociale face à l’inceste et aux agressions sexuelles à l’égard des enfants peut avoir un effet dissuasif sur les agresseurs réels ou potentiels; la mise à l’écart de l’abuseur peut être un moyen de protéger la victime, du moins à court terme; le processus judiciaire permet d’imposer à l’agresseur un traitement thérapeutique, qui ne devrait toutefois pas remplacer la sanction.

« Par ailleurs, estiment Lise Julien et Isabelle Saint-Martin, il semble nécessaire d’humaniser le processus judiciaire et d’apporter à l’enfant un soutien cohérent et concerté pour lui affirmer très explicitement qu’il n’est pas du tout responsable ni de l’agression incestueuse ni des conséquences qui en résultent pour l’agresseur ».

Prévenir, mais auprès de qui?

Il existe au Québec quelques programmes de prévention de l’inceste et de l’agression sexuelle à l’égard des enfants. Le plus connu d’entre eux est sans doute le programme Espace, un programme américain adapté au Québec par le Regroupement québécois des CALACS (centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel). Offert dans neuf régions, Espace propose trois ateliers au personnel enseignant ainsi qu’aux travailleuses de garderies, aux parents et aux enfants.

Le programme Espace a ceci d’exceptionnel qu’il s’adresse aussi aux adultes, alors que la majorité des outils de prévention sont destinés aux enfants. Plusieurs critiquent cette tendance à remettre entre les mains des victimes potentielles toute la responsabilité des mesures à prendre. Certains auteurs, cités dans l’étude, suggèrent « qu’il est peu réaliste de demander à ces enfants de porter la responsabilité de prévenir et, s’il y a lieu, de dévoiler l’agression sexuelle dont ils seraient victimes. Surtout qu’en matière d’inceste, le silence leur semble parfois la meilleure chose à faire afin d’éviter « le pire », c’est-à-dire la séparation des parents ou l’emprisonnement du père ».

En revanche, suggèrent-ils, il serait fort pertinent de cibler les adolescents : le quart des agresseurs appartiennent à ce groupe d’âge et la majorité des agresseurs ont commis leur première agression sexuelle pendant leur adolescence. Par ailleurs, les ados représentent une source d’aide potentielle pour les jeunes victimes. Selon une enquête réalisée à partir des appels acheminés à la ligne téléphonique Tel-jeunes, une jeune victime sur deux se confie à un pair. Pourquoi ne pas mettre sur pied, dans les écoles, des équipes de jeunes spécialement formés pour aider leurs camarades victimes d’inceste?

Le fait que la très grande majorité des abuseurs soient des hommes et que la majorité des victimes soient des filles, conjugué à l’absence des pères dans la socialisation de leurs enfants, amène d’autres chercheurs à proposer « des programmes de prévention portant sur des éléments étroitement reliés à la socialisation des rôles sexuels ». Concrètement, cela pourrait signifier des programmes de périnatalité auxquels les pères seraient partie prenante. Les pères abuseurs se recrutent, non pas parmi ceux qui ont changé les couches de leurs filles, mais bien parmi ceux qui ne l’ont jamais fait!

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