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Trouver le temps de défendre leurs droits et chasser les fantômes du régime communiste.

Comme toutes les ex-républiques de l’Union Soviétique, l’Arménie traverse actuellement une crise profonde. De toute évidence, cette restructuration sociale et économique frappe les Arméniennes avec beaucoup plus d’acuité. Malgré leur fort taux de scolarisation, 80% des Arméniennes détiennent un diplôme d’études supérieures, elles sont les premières pénalisées par les fermetures d’usines, conséquences d’un ambitieux plan de privatisation des entreprises. Et pour celles qui demeurent en poste, les salaires sont tellement bas qu’ils couvrent à peine les dépenses de transport quotidien. De plus, l’inflation galopante réduit à néant leur pouvoir d’achat des biens de consommation et des services, dont les services de garde. La meilleure solution aux problèmes de l’heure serait encore que les femmes se consacrent à leur rôle traditionnel et laissent leurs emplois aux hommes, proclame plus d’une voix.

La numéro un de l’Union panarménienne des femmes, Gulnara A. Shahinian, adhère à ce raisonnement. Devant mon étonnement, elle s’empresse de préciser : « Étant donné que les Arméniennes et les Arméniens vouent un culte à la famille, l’apport féminin dans ce domaine reçoit ici une grande considération sociale ». Consciente par ailleurs de la fragilité de cette reconnaissance, elle ajoute que son organisation demande au gouvernement d’adopter une politique d’équité entre les femmes et les hommes lorsque les plans de privatisation mettent en péril la survie des entreprises.

Également, en collaboration avec d’autres organismes dont l’association américaine « Armenian Assembly », l’Union panarménienne des femmes élabore un programme de soutien technique et d’éducation destiné aux Arméniennes. L’ère soviétique a formé une trop grande quantité d’ingénieures et d’informaticiennes pour les besoins actuels. Ce programme tente de diversifier leur qualification en leur offrant des connaissances supplémentaires en administration et en marketing, par exemple. Mais comme le souligne Svetlana Aslanian, professeure de philologie à l’Académie des sciences de l’Université de Erevan, cette réorientation s’effectue graduellement. « En attendant, il n’est pas rare de rencontrer des ex-informaticiennes ou des ex-ingénieures qui occupent des fonctions exigeant peu d’instruction », observe-t-elle. Elle cite le cas d’une informaticienne qui travaille aujourd’hui comme femme de chambre au chic Hôtel Arménia de Erevan, la capitale arménienne.

La dureté du quotidien

Comme si cette réalité n’était pas assez pénible, le blocus économique décrété depuis 1992 par la république voisine, l’Azerbaïdjan, vient amplifier les difficultés quotidiennes. Le gouvernement de Erevan appuie les aspirations autonomistes de la population arménienne du Haut-Karabagh, cette enclave située sur le territoire de l’Azerbaïdjan. En guise de représailles, l’Azerbaïdjan a fermé ses robinets de pétrole à l’Arménie. Depuis, non seulement cette ressource se fait-elle rare, mais la population n’a droit qu’à deux à quatre heures d’électricité par jour.

Ainsi, après avoir couru de la maison au travail, du travail à la garderie ou à l’école, une fois chez elles, les Arméniennes doivent attendre patiemment l’arrivée de l’eau et de l’électricité pour s’occuper de leur famille. Les hommes, il est important de le préciser, ne mettent pas la main à la pâte… Gulnara A. Shahinian me raconte que « lorsque l’électricité revient, on aurait besoin de quatre ou cinq mains supplémentaires pour remplir rapidement toutes les tâches à accomplir dans la maison ». Elle lance du même souffle que durant les trois mois de l’hiver dernier, elle n’a pas vu une seule fois son enfant à la lumière. Le matin, quand elle partait pour son travail, il faisait noir; à son retour après 18 h, il n’y avait pas d’électricité. Pour elle, les chandelles ne servent plus à créer une quelconque atmosphère romantique, mais évoquent plutôt la dureté du quotidien en Arménie.

Pour ce qui est du chauffage, là aussi, les Arméniennes et leur famille doivent déployer beaucoup d’énergie pour ne pas geler durant les longs mois d’hiver, dont la rigueur se compare aisément aux nôtres. La plupart des gens coupent les branches des arbres pour se chauffer. Svetlana Aslanian confie que, l’hiver dernier, elle a dû vendre un de ses tapis parce que son salaire et celui de son époux, lui aussi professeur d’université, étaient insuffisants pour payer les frais de chauffage. On comprend alors que toutes et tous souhaitent ardemment la levée de ce blocus économique.

Dans ce contexte, Gulnara A. Shahinian n’hésite pas à admettre qu’il est difficile de mobiliser des femmes plus préoccupées par leur survie quotidienne que par la défense de leurs droits. « Le mouvement est jeune; les femmes ne font que commencer à être féministes » affirme-t-elle. Pour expliquer cette éclosion tardive, Svetlana Aslanian se remémore le temps des Soviets. A cette époque, la propagande communiste dénigrait les militantes en les qualifiant de vulgaires bourgeoises influencées par le monde capitaliste ». L’égalité entre les sexes étant soi-disant un des grands acquis du régime soviétique, leur existence n’avait que bien peu de sens…

Présentement, 22 organisations féminines sont néanmoins enregistrées au pays. La plupart sont nées à la suite du terrible tremblement de terre du 7 décembre 1988, qui avait fait des centaines de milliers de victimes, et détruit quelque quatre cents villages, ainsi que deux villes importantes : Spitak et Leninakan. Vouées surtout à l’aide humanitaire, ces organisations sont chapeautées par l’Union panarménienne des femmes mise sur pied l’hiver dernier.

Beaucoup à faire

L’Union travaille à raffermir les liens entre les femmes de Erevan et celles de la diaspora et des autres villes et villages. Cette volonté d’établir contacts et échanges vise notamment à amorcer des recherches sur la condition des femmes en Arménie. Car si les associations féminines ont beaucoup à faire, un des problèmes qu’elles rencontrent actuellement est l’absence totale de toute donnée sur la population qu’elles desservent. Il va sans dire que dans ce pays en reconstruction, les militantes ne peuvent absolument pas se fier aux rapports et aux statistiques du temps des Soviets.

Lors de nos rencontres, Gulnara Shahinian et Svetlana Aslanian insistent : pour faire avancer les dossiers des femmes, les Arméniennes doivent investir les lieux de pouvoir. La situation actuelle n’inspire cependant pas un optimisme à tout crin : les femmes forment 3, 4% des parlementaires et 10% du conseil des députés.

L’une de ces parlementaires, Anahid Bayandour, appartient davantage au courant humaniste qu’au féminisme. Cette intellectuelle considère que la mobilisation féminine ne devrait pas progresser en vase clos. Elle convient volontiers que les bouleversements actuels frappent de plein fouet les femmes, mais elle préfère travailler dans des associations qui défendent les droits des êtres humains, sans faire de distinction sexuelle.

Évidemment, ce genre de discours est bien présent dans un pays comme l’Arménie, où plus d’une génération d’individus a vécu sous un régime qui subordonnait les droits de la personne à un idéal collectif. Mais compte tenu de la persistance et de l’importance de l’idée voulant que les femmes soient plus utiles à la maison que dans la société, le rôle des féministes en Arménie est plus que capital. En fait, elles doivent demeurer vigilantes pour que la moitié de la population arménienne participe activement à la reconstruction de ce pays encore bien chambranlant.

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