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Comment faudrait-il aménager le travail de nuit pour que ses effets sur la santé et la qualité de vie soient moins néfastes?

Cette semaine, Chantal travaille de nuit. A 17h, en ce beau dimanche, elle fait la valise de son fils de 4 ans. En se rendant au travail pour 19h, elle le laissera chez la gardienne. Elle le reprendra jeudi soir, ayant complété trois quarts de travail de 12, 5 heures et pris le temps de récupérer un peu. Après quelques congés et quelques quarts de travail plus courts, elle entreprendra sa semaine de jour : 4 journées de 12 heures. Elle réveillera alors Maxime à 5h30, partira de Lachenaie, arrêtera chez la gardienne à Montréal et se mettra à l’ouvrage à 7h30. Chantal Boucher travaille chez IST, une entreprises de services informatiques. Elle a 28 ans et élève seule Maxime. Elle se définit comme « un oiseau de nuit qui n’aime pas travailler le jour ». Et pourtant, elle rêve d’un poste de jour : « Je ne peux imaginer que je ne verrai pas Maxime ni au départ pour l’école ni au retour ».

Des Chantal en rotation, il y en avait 46 000 au Québec en 1991 en plus des 22 000 Québécoises qui occupaient des postes réguliers de nuit. L’Enquête nationale sur la garde des enfants publiée en 1992 indique que 55% seulement des parents travailleurs font du « 9 à 5 ». Qui plus est, 17% des familles où les deux parents travaillent choisissent les horaires en fonction des enfants, souvent parce qu’elles n’ont pas les moyens de payer des services de garde. Or, le travail de nuit, surtout effectué en rotation mine la santé et la qualité de vie.

Désynchronisation

Sur le plan physique, les troubles du sommeil viennent en tête de liste, l’horloge biologique étant désynchronisée. La durée du sommeil est plus courte, le sommeil lui-même plus léger, moins réparateur. Il y a risque de surconsommation de somnifères. Le déficit de sommeil s’accumule et la fatigue s’installe. « Les troubles du sommeil sont plus graves chez les femmes à cause de la double tâche », croit Marie Dumont, de la Clinique du sommeil de l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. Martine Gagnon, une collègue de Chantal qui travaille trois fois 12 heures, une semaine de jour, une semaine de nuit, en témoigne : « Il m’arrive de rentrer chez moi tellement fatiguée que je me couche en même temps que le bébé sans prendre le temps de manger ». Martine éprouve de fréquents maux de tête et de cœur. Elle n’a plus autant d’appétit et mange très légèrement au travail. Ce sont là des difficultés courantes chez les travailleuses et travailleurs de nuit qui sont également enclins à boire trop de café et, dans certains cas, à recourir à l’alcool ou aux drogues. Des problèmes hormonaux et, à long terme, cardiovasculaires pourraient aussi être liés au travail de nuit. « Il n’y a pas beaucoup d’études spécifiques sur les femmes, regrette Marie Dumont. On sait cependant que plus une personne vit longtemps de cette façon, plus les conséquences sur sa santé sont lourdes ».

Irritabilité, frustration, stress, dépression, diminution de l’appétit sexuel sont les contrecoups psychologiques de ce rythme de vie. « Le plus dur est de laisser Maxime plusieurs jours. Je me sens coupable », avoue Chantal Boucher. Les répercussions sur le couple, la vie familiale et sociale pèsent au point que certains qualifient le travail de nuit de mort sociale. Liette Laliberté est expéditrice à la Société canadienne des postes. Elle travaille de nuit depuis dix ans. « Tu vis tes fins de semaine de congé en décalage horaire. Tu te réveilles à 4 heures du matin, puis le soir t’es pas capable de veiller. C’est pas drôle pour ton chum! » . Francine Burnonville, chargée de cours à l’Université de Montréal et chercheuse, a constaté que « les conjoints s’adaptent très mal aux horaires atypiques. Une travailleuse m’a même confié être convaincue que son conjoint l’a laissée en grande partie parce qu’elle travaillait toujours de nuit ».

Environ 20% du personnel de nuit tolère assez bien la situation. « Les dormeurs courts, qui ont naturellement moins besoin de sommeil, s’adaptent mieux », explique Marie Dumont. Tout n’est pas négatif non plus. La supervision est souvent moins stricte. Les gens sont davantage responsables de leur travail et la tâche est parfois moins lourde. « Le soir et la nuit, c’est plus relax, nous dit Hélène Galarneau, gardienne au pénitencier Montée Saint-François. Les détenus ne sont pas au travail. Il n’y a ni arrivée, ni départ ». Enfin, et c’est un élément important, la paye est meilleure, les congés plus nombreux et souvent, la semaine de travail est moins longue. Malgré cela, elles aspirent toutes à décrocher un poste régulier de jour.

Que fait-on pour elles?

Certains services doivent être accessibles 24 heures sur 24, comme les hôpitaux et les corps de police. Puisqu’il n’est pas possible d’éliminer le travail de nuit, il faut chercher des moyens d’atténuer ses effets. Du côté des pouvoirs publics, il se fait peu de choses. La Loi sur les normes du travail ne prévoit rien de particulier. Il n’y a pas de garderies en milieu de travail ouvertes 24 heures. Au centre hospitalier Côte-des-Neiges, un projet de garde de fin de semaine a été abandonné faute d’inscriptions. La Loi sur les services de garde à l’enfance ne permet pas de laisser un enfant plus de 24 heures de suite à la garderie, rappelle l’Office des services de garde. Le séjour peut être plus long en milieu familial mais, pour qu’il soit subventionné, il doit être lié à un travail saisonnier ou à certains programmes de réinsertion sociale. Pourquoi le travail de nuit ne serait-il pas admissible lui aussi? L’organisme Au bas de l’échelle a à son programme « une recherche sur toutes les formes d’exclusion de la vie sociale y compris celle résultant du travail atypique », dit Ghislaine Paquin. Les résultats seront à surveiller. Enfin, la CSST ne reconnaît pas les effets pathologiques du travail de nuit malgré une demande des syndicats infirmiers datant de 1984 pour que soient indemnisées les personnes atteintes de maladies dues à des facteurs psychosociaux, dont le travail de nuit.

Les conventions collectives vont à peu près toutes dans le même sens. On négocie des primes d’inconvénient que l’on peut ou non transformer en congé. On applique la réduction du temps de travail ou on accorde des vacances et des congés plus longs. Dans le domaine hospitalier, à la Fédération des affaires sociales comme à la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec, on limite la rotation. Hélène Galarneau souhaiterait qu’il en soit de même dans le milieu carcéral. « Actuellement, tout le monde est soumis au même régime jour, soir, nuit. Ceux qui préféreraient travailler de nuit ne peuvent le faire. J’aimerais qu’on leur permette, ce qui libérerait des postes de soir ou de jour ». Le travail de nuit se supporte mieux avec l’espoir d’en sortir. Certains syndicats négocient des périodes de formation de jour. D’autres, comme le syndicat de l’entretien de la STCUM, ont des programmes spéciaux. « Il faut favoriser le passage à d’autres postes sinon le travail de nuit demeurera un ghetto », affirme Jean Desgroseillers, du Comité du travail de nuit.

La FTQ a déjà mis en évidence le prix que paient les travailleuses avec des enfants, surtout lorsqu’elles font de la rotation. « Les stratégies personnelles ont toutes été essayées sans rien régler : le seuil de détresse psychologique de nos syndiquées est particulièrement inquiétant », constate Carole Gingras, responsable de la condition féminine ». Une deuxième phase de recherche précisera les moyens de réduire ce prix. Les résultats seront divulgués au prochain congrès de la FTQ. De façon générale, là où il y a des programmes d’aide aux employés (PAE), ceux-ci s’adressent tout autant au personnel de nuit. Jean Sylvestre, responsable du réseau des délégués sociaux à la FTQ, souhaite cependant « une plus grande accessibilité de ces ressources aux horaires qui conviennent aux employés de nuit ». La CSN a pour sa part confié à l’ingénieure Nathalie Perron, de son service du génie industriel, le mandat d’explorer diverses formules d’adaptation.

Certains employeurs se préoccupent de la santé et de la qualité de vie de leur personnel de nuit. La Banque de Montréal emploie 70 personnes, pour la moitié des femmes, aux opérations mécanographiques et informatiques de nuit. Elles travaillent moins d’heures par semaine, ont davantage de congés et reçoivent une prime. Il n’y a pas de rotation. Celles qui viennent en voiture stationnent à prix réduit. Lorsqu’elles entrent plus tard ou finissent plus tôt, les frais de taxi sont remboursés, s’il y a lieu. « Pour le reste, nous dit Line Roger, des Ressources humaines, nous les traitons de la même façon que le personnel de jour. Le bureau du personnel ouvre à 6h30 pour les servir. Un prêteur est à leur disposition pour discuter hypothèques et prêts personnels. Elles ont accès à des ordinateurs personnels à des fins de formation. Si un gestionnaire désire les rencontrer, la réunion a lieu durant leur quart de travail ».

L’équipe de nuit du Centre d’urgence 911 travaille l’équivalent de 31, 25 heures par semaine sur rotation. Le travail est réparti sur 35 jours dont 21 travaillés et 14 chômés. Une fois par cycle, chaque préposé travaille 7 nuits consécutives suivies de 6 jours de congé. « Cet horaire est très dommageable pour la santé, affirme Louise Cherry, la directrice du service. D’ailleurs, les employés ont souvent de la difficulté à compléter leurs 7 nuits et s’absentent ou se font remplacer. Une étude commandée au bureau de consultants CGI recommande un nouvel horaire santé qui ne comporte jamais plus de 2 ou 3 nuits consécutives de travail. En contrepartie, la période maximale de congés successifs est aussi de 3 jours. Bien que le syndicat ait participé au comité de travail avec CGI, les conditions d’application du nouvel horaire rencontrent de la résistance. Les gens sont préoccupés par leur santé, mais ils n’aiment pas cette solution. Je crois que la peur du changement y est pour beaucoup ». Louise Cherry est tellement convaincue des effets à long terme du travail de nuit sur rotation qu’elle croit difficile de faire carrière au 911 et elle est prête à soutenir les efforts des personnes qui veulent acquérir les qualifications leur permettant d’être embauchées dans d’autres services de la CUM. Elle songe également à offrir des ateliers de relaxation et de gestion du stress et à favoriser l’émergence de groupes d’entraide qui seraient un complément au PAE déjà existant.

Agir sur plusieurs fronts

L’amélioration des conditions de travail de nuit passe par plusieurs voies. D’abord agir sur son propre environnement et sur ses habitudes de vie, croit Marie Dumont. « Il faut accorder de l’importance au sommeil et le faire comprendre à ses proches. La pièce où l’on s’installe doit être tranquille, bien aérée, avec des stores qui bloquent la lumière pour aider à synchroniser l’horloge. Certaines personnes créent un écran avec un bruit de fond, celui d’un climatiseur, par exemple. Il est essentiel de prendre de bons repas. Un repas chaud la nuit aide. Attention au café : son action prolongée peut nuire au sommeil de jour ».

Des aires de repos adéquates profiteraient à ceux et à celles qui, comme Martine Gagnon, sont stimulés par une courte sieste. « Cela m’aide à rester productive. Or, par crainte des abus sans doute, il n’y a que des chaises droites dans la salle de repos. Un bon fauteuil serait apprécié ». Il faudrait aussi des aires de battement pour les personnes qui ont plutôt besoin de se dégourdir. Par ailleurs, plusieurs chercheurs s’intéressent à l’intensité lumineuse des lieux de travail de nuit. « Des études montrent que les gens sont moins fatigués si on augmente le nombre de lux, rapporte Marie Dumont. Le problème est qu’il faut l’augmenter beaucoup ». L’exposition à la lumière ne pourrait-elle servir à resynchroniser l’horloge biologique lors des changements de quarts? « Cela fonctionne en laboratoire, répond Marie Dumont. Dans la vraie vie, c’est plus complexe et peu pratique. Par contre, on a découvert qu’une hormone naturelle sécrétée la nuit, la mélatonine, facilite le sommeil. La lumière vive du jour bloque sa sécrétion. Administrée le matin, elle pourrait faciliter le sommeil diurne. C’est une voie prometteuse ».

L’agencement de la rotation est quant à lui primordial. « La rotation la moins dommageable, affirme Marie Dumont, se fait selon l’ordre suivant : soir, jour, nuit suivi d’une période de congé prolongée afin de récupérer. La période de nuit ne doit pas excéder 4 ou 5 nuits de suite sinon la privation de sommeil est trop forte. L’extrême inverse du 2 jours, 2 nuits, « le swing » n’est pas mieux ». Le meilleur horaire en somme est le 4/3 dont rêve Liette Laliberté. « Après tes 4 nuits de travail, tu as une journée complète pour revenir à la normale. Ensuite, tu as deux jours pour vivre ta vie sociale avant de recommencer. Si, en plus, l’ancienneté finissait par t’éviter le travail de fin de semaine, ce serait tout à fait vivable ».

Il reste encore beaucoup à faire pour aménager le travail de nuit de façon que ses effets sur la santé et la qualité de vie soient moins néfastes. Il faut peut-être même remettre en cause son utilisation, propose Marie Dumont. « Entre le travail de nuit essentiel et celui qui obéit à des impératifs purement économiques, la société n’aurait-elle pas des choix à faire? » Liette Laliberté répond par un argument économique. « Les syndicats ne font que commencer à penser aux travailleurs de nuit. Or, plus ceux-ci auront des compensations élevées, moins les entreprises seront tentées par le travail de nuit ».

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