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Les inventrices sont à l’affût : filet de sécurité pour la piscine, pâte à modeler, couvre-selle, lunettes correctrices pour la natation, réchaud à combustion contrôlée… Et elles travaillent toutes à mettre au point le prototype… de la confiance en soi. Tailleur BCBG, porte-documents à la main, l’air assuré, la Montréalaise Micheline Desbiens a frappé à toutes les portes pour présenter son invention, une pâte à modeler à l’odeur exquise et aux qualités multiples. Sous son allure décidée se dissimulait pourtant une femme tremblante de peur, élevant seule ses deux filles avec, pour toute subsistance, de maigres prestations d’aide sociale.

A trois reprises, elle a voulu abandonner son projet qui a germé il y a une quinzaine d’années, lorsqu’un copain l’a piquée au vif en déclarant les Québécois incapables d’inventer. Chaque fois, elle a rassemblé son courage, ses livres et ses chaudrons et s’est remise à la tâche. Au bout de trois années passées à chercher la mixture idéale avec l’aide d’un ingénieur chimiste, elle a pu crier : « Eurêka! ».

Aujourd’hui, elle est fière de sa réussite : une quinzaine d’emplois directs créés en trois ans grâce à sa pâte à modeler, Tutti Frutti, des ventes au Japon, aux États-Unis et dans une dizaine de pays d’Europe, un sceau d’excellence du magazine Jouets, un prix de l’Association des inventeurs du Québec. Et grâce aux redevances perçues sur son invention, vendue à la compagnie Bô-Jeux, elle a pu dire adieu à l’aide sociale.

Les succès féminins dans le domaine de l’invention sont peu connus. Qui sait que le système de filtre à café Melitta, le Liquid Paper, la machine à coudre ou le kevlar, cette fibre extra-forte dans laquelle est taillé le toit du stade olympique de Montréal, sont le résultat du génie créateur des femmes? De tout temps, les inventrices ont fait profiter l’humanité de leur imagination, parfois dans des domaines fort complexes. Peu avant la Deuxième Guerre mondiale, une ingénieure canadienne a été la première femme à concevoir un modèle d’avion. En 1845, l’Américaine Sarah Mather a obtenu un brevet pour un télescope sous-marin. Et, en 1793, l’interdiction alors faite aux Américaines d’obtenir des brevets n’a pas empêché Catherine Littlefield Greene d’inventer l’égreneuse à coton. Elle a cependant dû faire breveter son invention au nom de son mari…

« Les femmes ont un formidable esprit inventif », affirme Colleen Klein, du Women Inventors Project, un organisme ontarien qui vise à augmenter la présence féminine dans le domaine de l’invention. « Ce qui leur manque, c’est la confiance ». Très progressivement, elles se la donnent. D’après une étude de Louise Séguin-Dulude, des Hautes études commerciales, les femmes constituaient aussi peu que 1 % des demandeurs de brevet au Canada au début des années 80. En 1994, elles représentaient autour de 7 % des participants au Grand Prix québécois de l’invention, ce qui correspond à la proportion actuelle de femmes parmi les inventeurs, selon Luc Morisset du Centre canadien d’innovation technologique. Il faut toutefois aux inventrices beaucoup de détermination pour vaincre les obstacles et les préjugés, car pour plusieurs, l’invention est encore un domaine réservé.

Chercher, chercher

« J’ai toujours été une « patenteuse », raconte Manon Beaudet de Saint-Léonard. Petite fille, j’étais déjà passionnée par les mécanismes et leur fonctionnement ». Au grand dam de ses parents, elle ne se gênait pas pour démonter la radio ou la tondeuse à gazon et pour modifier les objets afin de les rendre plus fonctionnels. « Mais comme j’étais une fille, on m’écartait de ces choses ».

N’empêche qu’elle a persisté. Pour le bonheur des nageurs myopes, elle a inventé des lunettes correctrices pour la natation, devenant ainsi la première opticienne d’ordonnances à obtenir un brevet dans son domaine. L’idée lui est venue pendant ses études. Elle travaillait comme entraîneuse en natation et un de ses poulains, âgé de 14 ans, s’est soudainement mis à régresser. Lorsqu’elle a compris que la cause en était sa myopie, elle s’est mis en tête de trouver une solution.

Le plus difficile a été de dégoter un scellant résistant à l’eau : « J’étais tout le temps en train de chercher. Au département d’optique, personne ne croyait à mon projet, à l’exception d’un professeur ». Elle a besogné pendant presque deux ans et a monté une douzaine de prototypes avant de trouver le bon. En octobre 1989, elle pouvait enfin crier victoire et lancer son invention sous le nom d’Aquavision.

On a pas idée à quel point les troubles de la vision deviennent un lourd handicap là où on ne peut pas porter de lunettes. Grâce à Aquavision , des personnes âgées à la vue déficiente se remettent à la natation et de jeunes compétiteurs améliorent leur performance. « Mon invention aide les gens et c’est ce qui me fait le plus plaisir ».

Ce désir d’être utile anime aussi Valérie Samson, 28 ans, de Québec : « Je n’ai pas envie d’inventer des gadgets, mais plutôt des objets qui comblent des besoins importants ». C’est par une belle journée de l’été 1993, alors qu’elle se prélassait à l’extérieur, que son idée a germé : un filet de sécurité pour piscine afin de prévenir les noyades, une hantise chez elle depuis le jour où sa tante et quatre de ses cousins ont péri noyés.

« Quand l’idée apparaît, elle nous harcèle et on y pense tout le temps », souligne Valérie Samson, qui adore chercher des solutions techniques. Mais elle est beaucoup moins emballée par les innombrables démarches nécessaires pour obtenir un brevet et trouver des matériaux. Sans compter que certains fournisseurs ne la prennent pas au sérieux. Aujourd’hui, son prototype en main, elle attend son brevet et compte bien lancer sa propre entreprise.

Payant les idées?

Peu d’inventeurs franchissent le cap de la réussite. Selon Gilles Doré, d’Invention-Québec, seulement 4 à 5% des 7500 inventeurs qui ont frappé aux portes de son organisme ont vu leur trouvaille se transformer en succès commercial. Et encore, elle leur a plutôt apporté un revenu d’appoint qu’un gagne-pain.

C’est dire que Réjeanne Sanfaçon, de Charlebourg, a misé gros le jour où elle a abandonné un emploi permanent pour commercialiser son invention, un couvre-selle pour vélo. Après deux ans, elle commence à respirer : « Le démarrage est fait. Je peux maintenant passer à la consolidation de mon entreprise ». Tout cela au prix de nombreuses heures de travail, mais « des heures satisfaisantes » pour celle qui se sentait à l’étroit dans son ancien emploi de bureau.

Contrairement à ces rêveurs qui s’imaginent riches dès qu’une idée les effleure, Réjeanne Sanfaçon a mis des années avant de réaliser que son invention pouvait avoir une valeur commerciale. Tout a débuté en 1987, à la veille d’un voyage en vélo : appréhendant les douleurs que lui infligerait la selle de sa bicyclette, elle s’était bricolé un couvre-selle. Ce n’est qu’en 1992, lorsque des amis lui ont demandé de leur en confectionner de semblables, qu’elle a pressenti le potentiel de son invention. Elle a alors consulté trois marchands de vélo. Ils ont tous confirmé ses intuitions.

Avant de se jeter à l’eau, elle s’est fait conseiller, a déniché des appuis et s’est bâti un solide plan d’affaires : « Sans formation, j’avais besoin d’aide pour me lancer dans l’aventure. Je n’ai pas eu peur de poser des questions et j’ai été réceptive aux commentaires ». Et elle a trouvé plusieurs « parrains » dans le milieu des affaires. Sa recette est en somme : un mélange d’audace et de prudence.

C’est aussi celle de Micheline Desbiens : « Il faut foncer et aller vérifier si son produit est vendable, tout en demeurant réaliste. Je me suis toujours dit que ma pâte à modeler pouvait tout aussi bien ne pas me rapporter un sou que me rendre millionnaire. Et j’ai planifié ce que je ferais dans chaque cas ». Les conseils des experts lui ont fait comprendre qu’il valait mieux vendre son brevet que démarrer son entreprise. « J’ai l’âme d’une créatrice, pas celle d’une entrepreneure ». Ses redevances lui fournissent actuellement un revenu convenable, mais somme toute modeste. Si sa pâte à modeler perce avec succès le marché international, ça pourrait toutefois lui rapporter gros.

Trop modestes, les inventrices!

Plutôt que de claironner son succès, Micheline Desbiens a d’abord été prise de vertige : « J’ai eu peur de la réussite, malgré tous les efforts que j’avais déployés pour y parvenir ». Réjeanne Sanfaçon hésite pour sa part à se dire inventrice. Comme d’autres couvre-selles sont apparus sur le marché depuis qu’elle a eu son idée, elle a l’impression de n’avoir rien inventé. Pourtant, plein d’autres idées lui trottent dans la tête et elle s’apprête à mettre en marché une nouvelle invention de son cru, un couvre-patin pour tenir au chaud les pieds des patineurs.

« Les femmes ont tendance à minimiser le potentiel de leurs inventions et n’osent pas se qualifier d’inventrices », soutient Colleen Klein. Cela n’étonne pas Diane Lemelin, de l’Association des femmes d’affaires du Québec : « C’est comme les membres de notre réseau qui disent qu’elles ne sont pas des femmes d’affaires. Les femmes n’ont pas appris à parler de leurs succès. Il faut encore aller les chercher et leur dire que ce qu’elles font vaut la peine. Ma mère invente des tas de trucs, mais pour elle, ça ne vaut rien ».

Cette modestie nuit aux femmes. Elles ont souvent ce mélange de créativité et d’esprit pratique nécessaire pour inventer de nouveaux produits. Mais comme elles se sous-estiment, elles essaient rarement de mettre en marché les produits qu’elles conçoivent. Voilà une des raisons pour lesquelles la proportion d’inventrices demeure faible malgré sa tendance à augmenter.

Les mères de l’invention

« Pour réussir avec une invention, on doit se concentrer sur son projet, pense Réjeanne Sanfaçon. Les hommes y parviennent mieux que nous, notamment parce qu’ils accordent moins de place à la famille ». Elle croit tout de même qu’à mesure que leurs enfants grandissent, la voie s’ouvre pour les inventrices. Partageant la garde de ses filles, elle dit que le séjour prolongé chez leur père lui a donné un bon coup de pouce au moment de créer son entreprise. Depuis, les adolescentes de 17 et 19 ans sont revenues à la maison maternelle. Leur mère entrepreneure a embauché quelqu’un pour les repas et les tâches domestiques : « Il faut déléguer, car on ne peut pas tout faire ».

Lise Guay, de Val-Alain, a dû reconduire à la garderie sa cadette, alors âgée de deux ans, pour pouvoir commercialiser son invention. Ce sont les soins prodigués à la fillette qui lui avaient fourni son idée : la couche Bébé d’amour. En plus de son système d’attache avec velcro, cette couche de coton s’ajuste à mesure que le poupon grandit. Les marmots sont tout aussi bien une source d’inspiration pour les inventrices qu’un frein au développement de leur créativité.

L’accès plus restreint des femmes à l’aide financière vient également diminuer l’ardeur de plusieurs inventrices, pense Micheline Desbiens. Sans la générosité de deux copines qui lui ont prêté plusieurs milliers de dollars, elle serait restée Gros-Jean comme devant avec sa pâte à modeler. « Tu ne seras jamais capable! Tu es pauvre comme Job! », s’est-elle fait servir lorsqu’elle a parlé de son projet d’invention au père de ses enfants. Son père et un ami ont aussi tenté de la dissuader. Mais les rabat-joie ne sont pas venus à bout de son « énergie de bulldozer. Cependant, avant de frapper à la porte des bons organismes, elle a vivement souffert d’un manque de soutien.

C’est dans le milieu des affaires que Réjeanne Sanfaçon a trouvé ses appuis. De ses amis, elle n’a reçu que des réactions mitigées. Pour bien des femmes qui ont des idées, l’encouragement de l’entourage fait défaut. Ce soutien est souvent essentiel pour qu’une personne persévère dans le développement de son invention, selon Luc Morisset : « Même les hommes qui ne sont pas encouragés par leur conjointe ont tendance à abandonner ».

Jacques De Serres, de Mont-Laurier admet d’emblée que sans sa femme, la méthode de carbonisation qu’il a inventée pour fabriquer du charbon de bois à partir de résidus d’exploitation forestière n’aurait jamais dépassé le stade de l’idée. Fort de cet appui, il l’a incitée à se lancer elle aussi dans l’arène. C’est par hasard que ce professeur forcé à la retraite prématurée avait entamé des recherches sur le charbon de bois. En 1992, quand sa conjointe, Thérèse Gadbois, s’est retirée de l’enseignement, il cherchait au Cameroun des débouchés pour son invention. Elle l’a suivi en Afrique. Un jour, elle lui a dit : « C’est bien beau ton charbon de bois, mais les femmes n’ont rien pour l’utiliser quand elles font la cuisine ». Il lui a répondu : « A ton tour d’inventer! »

De retour à la maison, elle s’est mise au travail. Quelques semaines plus tard, le plan de son réchaud en main, elle était déjà prête à faire fabriquer son prototype. Les deux années suivantes, le couple a consacré toute son énergie à préparer le démarrage de son entreprise. Thérèse a pris contact avec les groupes de femmes du Cameroun et est allée leur montrer comment fonctionne son réchaud économique à combustion contrôlée. Solide et durable, il consomme peu de charbon de bois et permet, une fois la cuisson terminée, de refroidir les briquettes chaudes.

Incorporée le 1er février dernier, Easy-Lite, l’entreprise de Thérèse Gadbois et Jacques De Serres, est sur le point de commercialiser leurs inventions. Dans six autres pays africains, des gens se sont montrés intéressés à leurs produits. « Comme retraités, on ne cherche pas à encaisser de gros bénéfices, explique l’inventrice du réchaud. Ce que nos inventions nous rapportent le plus, c’est la satisfaction d’aider des gens qui ont accès à peu de biens ».

Les femmes ont souvent ce mélange de créativité et d’esprit pratique nécessaire pour inventer de nouveaux produits.

Faire carrière en innovation

Le journal La Tribune annonçait en février dernier qu’une équipe de recherche s’apprêtait à mettre au point une ingénieuse méthode de biofiltration pour assainir l’air pollué par les industries avant qu’il ne soit rejeté à l’extérieur. A la tête de l’équipe de chercheurs : Michèle Heitz, professeure en génie chimique à l’Université de Sherbrooke. Les femmes commencent aussi à faire leur place en innovation technologique. Mais là, il leur faut d’abord acquérir une formation scientifique, car on ne s’improvise pas chercheuse pour un centre de recherches industriel ou universitaire.

A l’école secondaire, un test d’orientation avait dévoilé les aptitudes de Valérie Samson pour le génie mécanique. Pas étonnant! Si un appareil se brise, cette femme adore chercher ce qui cloche et tenter de résoudre le problème. On a cependant oublié de lui dire… que les cours de sciences du secondaire étaient nécessaires! Sans ces préalables, elle n’a pu s’inscrire ni en sciences pures au cégep ni en génie à l’université. « Quand j’étais étudiante au secondaire, on ne nous encourageait pas à nous diriger vers les sciences », se souvient Ghyslaine McClure, la mi-trentaine, professeure en génie civil et mécanique appliquée à l’Université McGill.

Mais les temps changent. Les petites filles et les adolescentes sont nombreuses à participer aux Clubs des Débrouillards et aux Clubs Sciences. « Ce sont souvent leurs enseignants qui les encouragent à s’inscrire, souligne Françoise Lavigne, du Conseil de développement du loisir scientifique. L’attitude des enseignants est capitale dans l’intérêt que développent leurs élèves cour un domaine ».

Julie Trudel, jeune bachelière en génie mécanique de l’Université de Sherbrooke, qui entamera bientôt une maîtrise en génie médical, compte bien mener une carrière en recherche et en innovation. Cette étudiante, qui souhaite travailler à la conception de prothèses, note que les femmes sont particulièrement attirées par ce qui a un aspect humanitaire, même en sciences : « Elles sont nombreuses en génie médical et en génie environnemental ». Sabrina Perri, 16 ans, a obtenu en 1994 la bourse d’études Irma-Levasseur. Ce prix est décerné par la ministre responsable de la Condition féminine et le Conseil de développement du loisir scientifique pour encourager les filles à étudier en sciences. Le projet qu’elle a présenté : une utilisation novatrice de la fibre optique pour mesurer la contamination de l’eau par les métaux et pour déterminer l’efficacité d’un traitement aux antibiotiques chez les humains. En 1995, une version plus développée de ce projet a mérité à la jeune scientifique le premier prix de la Super expo-sciences Bell et à nouveau, la bourse Irma-Levasseur.

Stimuler l’intérêt des jeunes filles pour les sciences et les technologies est un des moyens qu’emploie le Women Inventors Project pour favoriser l’émergence d’un plus grand nombre d’inventrices. Cet organisme à but non lucratif, basé à Etobicoke, près de Toronto, offre dans les écoles des séminaires où les élèves sont initiées au processus de fabrication d’un prototype. Une des activités consiste à construire, avec des spaghettis non cuits et un ruban adhésif, un dispositif assez solide pour supporter un rouleau de plastique. Son but : montrer que l’invention naît de multiples essais. « Les filles ont tendance à vouloir être parfaites et à abandonner dès que leur construction s’écroule, explique Colleen Klein. Il leur faut réaliser que, dans le domaine de l’invention, l’échec n’existe pas. Ce sont les erreurs qui permettent d’apprendre ».

Même si les jeunes filles sont une cible de choix, le Women Inventors Project mène ses activités d’éducation et prodigue ses conseils et ses encouragements aux femmes de tout âge. Depuis sa fondation en 1986, il a développé une foule de ressources, dont certaines sont en version française : des guides pratiques, des vidéos, du matériel pédagogique, qui stimulent la créativité, expliquent quoi faire avec une bonne idée ou font connaître les inventrices. Cet organisme à la fois minuscule et immense-il n’a que deux employées mais plus de 8000 membres-semble en voie de réaliser son pari : les inventrices font de plus en plus parler d’elles et commencent à obtenir la reconnaissance qui leur est due.

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