Aller directement au contenu

Paris, un soir de décembre 1895 au Grand Café, boulevard des Capucines. Devant une trentaine de curieux, les frères Louis et Auguste Lumière projettent leurs premières photos animées. A la fois éblouis et effrayés, ces quelques spectateurs allaient assister à la naissance du septième art.

Cent ans et des kilomètres de pellicule plus tard, le cinéma crève l’écran. Célébré à travers le monde tout au long de l’année, ce centenaire viendra mettre en lumière un siècle d’innovations, de chefs-d’œuvre, et de silences aussi. Puis, une fois la fête terminée et les projecteurs éteints, une question subsistera : de quoi, et par qui, sera fait le cinéma de demain? « Le cinéma se transforme, et s’il a été l’art du XXe siècle, il n’est pas certain qu’il sera celui du XXIe siècle, du moins pas tel qu’on le connaît », soutient Yves Lever, professeur au Collège Ahuntsic et auteur de L’histoire générale du cinéma au Québec. « Il faut réinventer notre manière de faire du cinéma, sans retourner en arrière, mais en travaillant autrement. Parce qu’il n’y a plus de liberté, plus de place pour la création », déplore Paule Baillargeon, à la fois comédienne, scénariste et réalisatrice.

Elles s’affichent

Un siècle donc, au cours duquel trop peu de femmes auront réussi à projeter leur point de vue et leur imaginaire, à l’écran comme dans l’histoire. Elles doivent encore revendiquer le droit de s’exprimer derrière la caméra. Elles ont pourtant tourné et tournent toujours : des films touchants, coups de poing, remarquables et remarqués. Et elles tourneront encore. « Il a fallu l’inventer ce cinéma, essayer des choses. Je crois que les femmes ont aujourd’hui une place dans le cinéma. Ces acquis, il faut maintenant les développer », souligne Anne-Claire Poirier. Entrée à l’Office national du film en 1960, c’est elle qui, sept ans plus tard, ouvrait la voie du cinéma aux femmes d’ici avec son premier long métrage, De mère en fille.

Puis, à la faveur du mouvement féministe, les années 70 auront permis l’émergence d’un cinéma au féminin, un cinéma différent tant par sa facture que par ses thèmes. De la série En tant que femmes à l’ONF aux productions privées, du documentaire à la fiction, les Dansereau, Létourneau, Groulx, Lanctôt auront contribué à bâtir, en une décennie, un véritable corpus cinématographique.

Productrices, monteuses ou assistantes, elles ont aussi investi les métiers du cinéma et fait leurs classes. Si la technique les a longtemps rebutées, de plus en plus de filles découvrent aujourd’hui le son, l’éclairage ou la direction photo. « Mais étrangement, à la sortie de l’université, les gars accèdent rapidement à la direction photo tandis que les filles, pourtant très talentueuses, resteront cinq ou dix ans premières assistantes, pour faire leurs preuves », s’indigne Marielle Nitoslawska, professeure à Concordia, et l’une des rares directrices photo au pays. « J’ai parfois été embauchée d’abord pour des raisons idéologiques. Mais ce marché relié à des thématiques de femmes est bien petit. J’ai quinze ans de métier, et je voudrais qu’on me reconnaisse comme directrice photo, et non comme une femme à la direction photo ». Au Québec, aucune femme n’a encore signé la direction photo d’un long métrage.

En 1987, l’ONF mettait, pour sa part, sur pied un programme d’équité destiné, entre autres choses, à recruter et à former des jeunes techniciennes. Depuis, et malgré les compressions, ce programme aura permis d’augmenter sensiblement le nombre de femmes dans des secteurs comme la production ou le cadrage ainsi que les sommes allouées aux réalisatrices. « Les filles comptent aussi pour la moitié des participants aux programmes d’aide aux jeunes créateurs. Mais quand il est question de projets à gros budget, elles sont exclues. On ne leur fait pas confiance », remarque Lucette Lupien, l’une des instigatrices du comité Moitié-Moitié, aujourd’hui coordonnatrice des activités de 100 ans de cinéma. « Ce n’est pas un hasard s’il y a autant d’écrivaines; plus l’art coûte cher, moins il y a de femmes », ajoute-t-elle. « Je crois qu’on est beaucoup plus sévères avec elles. Si Gilles Carle fait un bide il retombe plus vite sur ses pattes », remarque Yves Lever.

A 30 ans, Manon Briand est de cette relève que l’on espère forte et prometteuse. Sa participation remarquée à Un film de cinéastes, une mosaïque signée par 18 jeunes cinéastes, donne espoir. « Mon objectif c’est d’écrire et de réaliser un long métrage de fiction. J’ai toujours pensé que je suis une réalisatrice. Bien sûr, ça prend de la ténacité, mais pour l’instant, mes plus grandes craintes sont par rapport à moi, et non au milieu ».

Aujourd’hui encore, les principaux véhicules d’expression des femmes cinéastes demeurent les courts et moyens métrages, les documentaires et les vidéos. « Plusieurs ont une perception négative du documentaire, mais c’est un format où il y a beaucoup de création, parce qu’on a moins de contrôle et que c’est rempli de surprises », affirme la vidéaste Lise Bonenfant qui, après avoir passé douze ans à Vidéo femmes, travaille désormais seule. Si ces créneaux ont permis aux femmes de réaliser des œuvres exceptionnelles, ils les ont également rendues captives. Et pour la plupart des réalisatrices, le long métrage de fiction demeure un objectif hors d’atteinte. Léa Pool sera la première, en 1988, à disposer d’un budget de près de 3 millions de dollars pour tourner A corps perdu. A ce jour, elle seule parvient à tourner environ tous les deux ans. « D’ailleurs, les institutions la citent toujours lorsqu’on leur reproche la faible représentation des femmes. Le problème, ce n’est pas qu’elle tourne trop, mais que les autres ne tournent pas assez », souligne Hélène Bourgault, responsable de Ciné-femmes : cent ans aussi.

Un écran de fumée

Scénariste et réalisatrice, Mireille Dansereau aura été en 1972, la première à tourner, dans l’industrie privée, un long métrage de fiction. « Depuis La vie rêvée, c’est toujours aussi difficile pour une femme de tourner, même si, à l’époque, il y avait beaucoup moins de compétition », constate-t-elle. « L’imaginaire féminin est pourtant riche, mais il n’est pas vendeur », déplore pour sa part Éliane Doré, productrice à Ciné Gestion et présidente de Femmes du cinéma, de la télévision et de la vidéo de Montréal.

Ce siècle a fait du septième art une gigantesque industrie. « Aujourd’hui, le cinéma a peur du risque; l’industrie a pris les devants sur la création », reconnaît Anne-Claire Poirier. « C’est une épuisante course à obstacles où tu dois sans cesse t’ajuster pour plaire au producteur, aux diffuseurs et à ceux qui accordent des subventions. En bout de ligne, tu perds ton identité », ajoute Paule Baillargeon. Une affaire de gros sous donc et qui, apparemment, se brasse au masculin. Entre 1984 et 1993, seulement 12% en moyenne des fonds publics octroyés par la SOGIC et Téléfilm Canada ont été investis dans des productions réalisées par des femmes.

Le septième art aurait-il un genre? « Il y a une écriture cinématographique féminine, qui se distingue par un regard plus intimiste, d’une grande sensibilité », souligne Josée Beaudet, responsable depuis 1986 du programme Regards de femmes à l’ONF. Différent, et souvent incompris, l’imaginaire féminin atteint rarement le grand écran. « Il y a une grande distance entre le regard des femmes et la vision de ceux qui décident de ce qu’est du bon cinéma », constate Estelle Lebel, professeure au département d’information et de communication de l’Université Laval, et membre du comité Moitié-Moitié. Depuis 1988, ce groupe de professionnelles du cinéma multiplie les pressions pour obtenir une répartition plus équitable des fonds consentis à la production cinématographique. « Les critères censés déterminer la beauté et la valeur d’une œuvre sont définis par des hommes qui imposent comme universelles des normes qui sont en fait masculines. Ils ne comprennent pas les préoccupations des femmes ni leurs personnages. Mais les femmes ne peuvent pas avoir le même point de vue parce qu’elles n’occupent pas la même place dans la société. Et si elles n’abordent pas des thèmes comme la politique, la guerre ou la mafia. c’est parce qu’elles n’y sont pas intégrées », explique Jocelyne Denault, professeure de cinéma au Collège Saint-Laurent et présidente de Cinéma femmes.

Bien sûr, aucune règle officielle ne guide ces décisions. Mais plusieurs ressentent ce malaise qu’est la discrimination systémique. Un sentiment d’injustice qui, tôt ou tard, semble frapper celles qui tentent de percer. « On cherche toujours le génie, mais pour former un cinéaste qui puisse faire un bon film d’auteur tout en ayant un succès commercial, ça prend des années », précise Mireille Dansereau. « C’est comme si les femmes cinéastes n’avaient pas encore acquis de légitimité », remarque Estelle Lebel. « Ca m’a pris du temps avant de me donner le droit de faire ce métier, d’être cinéaste », confirme Mireille Dansereau.

Assurance et imagination

Après leur faible nombre, l’inexpérience, puis la gravité des sujets, c’est maintenant le manque de combativité qui semble freiner les femmes. « La réalisation demande une grande force de caractère. Celles qui y parviennent sont des batailleuses, explique Louise Gendron, des Productions du Cerf. Ce métier, c’est un choix de vie ». « Il faut que tu aies une conviction énorme, un grand enthousiasme. Tu prends cent décisions par jour et il faut que l’équipe sente que tu as confiance en toi », ajoute Johanne Prégent qui, depuis quelques années, tourne sans arrêt. Après la Peau et les os, elle signe, entre autres, le téléfilm Blanche est la nuit avant de réaliser Scoop 3, devenant, du coup, la première femme à réaliser une série lourde.

A l’heure où l’on ne tourne que quelques longs métrages par année, dévoreurs de sommes importantes, l’ultime valeur de l’œuvre demeure son succès commercial. « La situation des femmes dans l’industrie cinématographique est indissociable du contexte actuel, où les fonds diminuent et les structures s’écroulent. C’est difficile pour tout le monde, mais encore plus pour les femmes. Parce que le pouvoir, les rôles de boss ne font pas partie de l’éducation, de la culture des filles », souligne Odile Tremblay, critique au journal Le Devoir. Des armes indispensables dans un monde où règne, impitoyable, la loi de la jungle. « Je pense que les femmes doivent montrer plus d’assurance. Tout le monde a des doutes, mais il faut jouer la game, et foncer », insiste Johanne Prégent.

Peu importe la manière, le talent, lui, s’est manifesté; ne manque que la reconnaissance. Elles ne sont pourtant pas les seules à réclamer un cinéma d’auteur qui aille à contre-courant de la mode et des lois du box office. « Les gens ne sont pas idiots, il y a un public pour un cinéma à contenu, qui n’est pas que commercial », insiste Paule Baillargeon. Elles ont misé tantôt sur la solidarité, tantôt sur l’audace. Reste toujours la détermination, ou encore l’humour. « Peut-être que si les femmes se permettaient de faire des films plus légers, on les prendrait enfin au sérieux, note Jocelyne Denault. D’autres, comme Lucette Lupien, estiment qu’il leur faudra un peu plus pour percer l’écran : « Il faut une véritable volonté politique. Si le président de la SODEC vise une répartition équitable des fonds destinés à la production cinématographique, alors les femmes cinéastes pourront se tailler une place ». L’équilibre se situera probablement à mi-chemin entre un cinéma personnel et intimiste, et les histoires trépidantes qui font recette. Mais à l’heure où les fonds à la création diminuent, tandis que les effets recherchés sont de plus en plus spéciaux, la compétition demeure féroce.

« Les jeunes femmes, heureusement, sont présentes dans le cinéma indépendant, et c’est celui qui nous donne le plus d’espoir, affirme Anne-Claire Poirier. Dans la vidéo, aussi, elles développent d’autres moyens et c’est très rafraîchissant. C’est souvent en période de crise que l’on prend le plus de risques et qu’on innove ». Et puis, soulignent Lucette Lupien et Johanne Prégent : « Les femmes se sont toujours débrouillées avec des petits budgets. Ça peut leur donner une longueur d’avance ». Comme Mireille Dansereau, Paule Baillargeon croit qu’il faut faire preuve d’imagination et revenir à des moyens plus modestes qui redonneront tout son sens à la création, sans pour autant sacrifier le contenu. « Je ne rêve plus d’être diffusée à travers le monde, en Dolby stéréo, parce que je sais que je n’y ai pas accès, explique Jobanne Fournier, réalisatrice à Vidéo femmes. Mais je tourne, je fais un métier que j’aime, et mes films sont vus. Il y a toute une vie en dehors des grands circuits officiels, et c’est là que le vrai contact se fait ».

Il aura fallu toute l’énergie d’une jeune cinéaste québécoise pour réhabiliter la première réalisatrice, la Française Alice Guy. Le jardin oublié : La vie et l’œuvre d’Alice Guy-Blaché, de Marquise Lepage, sortira à l’automne. Après trois ans à l’ONF, Marquise Lepage est retournée au privé. Et comme tant d’autres avant elle et après elle, elle persiste, et tourne. Cette fois, l’histoire aura du mal à les oublier.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre