Aller directement au contenu

Le prénom naît, grandit, culmine, décline, s’étiole et meurt. C’est ainsi qu’il n’y a plus de Diane au Québec, mais que les Stéphanie sont légion, pour l’instant en tout cas.

Quand on l’a échappé belle après avoir failli hériter du prénom de Heldeberge, on ne va pas chicaner pour celui de Céline! On peut ne pas aimer Flore, la déesse des fleurs, ou apprécier Élaine tout en déplorant d’avoir à l’épeler systématiquement. Et on peut, quand on est la seule à le porter à la petite école, préférer Léonide à une Raymonde ressenti comme trop masculin. A moins qu’on ne choisisse Adalseinde, Bathylle, Erwan, Marine, Osmane, Péroline, Quitterie, Ségolène, Sergine ou Viridiana, qui figurent au vaste palmarès des prénoms de France. D’où viennent-ils ces prénoms? En fait, rares sont ceux dont on connaît la date de naissance exacte, comme cette Mireille inventée par le poète Frédéric Mistral pour une filleule, en 1861.

Un passé

Dans leur ouvrage Un prénom pour toujours, les sociologues Philippe Besnard et Guy Desplanques rappellent que les prénoms français tels que nous les connaissons sont les héritiers des noms de famille ou de lignée qui ont longtemps été utilisés seuls pour désigner les individus. Ce répertoire, en vogue jusqu’au Xe siècle, est ensuite bouleversé par l’usage grandissant des prénoms latins, chrétiens ou issus de la Bible, comme Élisabeth. Chantal provient même du nom de famille de la sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal. Puis, l’état civil, apparu au XVIe siècle, est confié à l’Église. Le prénom à caractère religieux devient donc presque incontournable jusqu’au début du présent siècle, avec Marie et Jeanne, entre autres vedettes. Ces prénoms sont souvent ceux de la marraine ou d’une femme de la parenté proche.

« Au XIXe siècle, nous passons du prénom transmis au prénom choisi, poursuivent MM. Besnard et Desplanques. Amorcé au siècle précédent, l’usage du double prénom se répand et permet d’élargir un stock somme toute limité. Aujourd’hui, il semble y avoir moins de modèles traditionnels qui tiennent. Même si les gens s’en détendent en assurant que leur choix découle d’une préférence personnelle, c’est souvent la mode qui orchestre la valse des prénoms, ces biens gratuits dont la consommation est obligatoire ».

Les prénoms féminins sont plus nombreux que les masculins dont ils sont souvent issus. Inventé au XXe siècle, Christiane a toutefois précédé la forme masculine. Un seul prénom de garçon ou de fille peut engendrer plusieurs dérivés féminins : comme de l’écume à la frange d’une vague, Gisèle est née de Ghislaine, Ginette est un diminutif de Geneviève et Isabelle la forme espagnole d’Élisabeth. Le XXe siècle a vu fleurir, à quelques exceptions près, la majorité des prénoms androgynes : autrefois, Anne et Philippe pouvaient désigner aussi bien une fille qu’un garçon. A l’heure actuelle, les prénoms d’origine étrangère ajoutent une touche d’exotisme au répertoire, tant en France qu’au Québec, où la « mondialisation » n’est pas nouvelle, grâce à Carmen et Dolorès.

Si les prénoms ont un passé, ils ont aussi une carrière, un cycle de vie. Certains « classiques » resurgissent à intervalles plus ou moins réguliers. « En 1993, Catherine, Geneviève, Isabelle et Élisabeth comptaient parmi les cinquante prénoms les plus en vogue au Québec. Catherine venait en tête avec 995 mentions, suivie de Alexandra, Stéphanie, Jessica et Audrey. Cette année-là a vu naître 77 Marie », souligne Louis Duchesne, démographe au Bureau de la statistique du Québec. Son hobby : éplucher nos fichiers pour découvrir les cycles de vie des prénoms francophones du Québec et comparer avec les travaux de Philippe Besnard et Guy Desplanques. « Nathalie, dont la gloire a été aussi fulgurante qu’éphémère au Québec, a coiffé 14% des filles en 1967, ajoute-t-il. Mais elle ne figure pas au palmarès de 1993, non plus que Diane, vieux prénom de la noblesse en train de disparaître ici, qui fait une percée en France où il était jusqu’alors inemployé ».

« Le prénom saisi par la mode naît, grandit, culmine, décline, s’étiole et meurt, expliquent MM. Besnard et Desplanques. Il sera d’abord excentrique, puis distingué, avant de devenir commun ou vulgaire et abandonné… pour ressusciter après avoir transité plus ou moins longtemps au purgatoire. Julie a culminé en 1830, en France, avant d’atteindre un nouveau sommet en 1980. Le système actuel se caractérise par un renouvellement rapide du répertoire et un raccourcissement de la durée de vie des prénoms à la mode ». La popularité d’une personne connue y serait-elle pour quelque chose? Selon eux, le coup de pouce donné par une vedette permet de porter plus rapidement au paroxysme la vogue d’un prénom déjà en phase ascendante. Nathalie l’était déjà lorsque Nathalie Wood a triomphé dans West Side Story et que Gilbert Bécaud l’a chantée. Exceptions obligent pour Chloé, héroïne de L’écume des jours de Boris Vian et Cécile, avec la chanson de Claude Nougaro. Chez nous, Chantal Paris a chanté Mélanie avec le résultat que l’on sait. Même pour une vedette, dont le choix d’un prénom touche souvent à la stratégie de marketing, il n’est pas facile de choisir. En fait, rares sont les gens vraiment en mesure d’évaluer les chances de succès d’un prénom. Lorsqu’elle a nommé sa fille de 6 ans Audrey, Myriam croyait opter pour un prénom peu répandu et Louise, il y a sept ans, n’aurait pas adopté le prénom Laurence, qui figure aussi au palmarès des 50 premiers de 1993.

De plus en plus, le choix du prénom peut relever de l’imagination, de l’intuition, de la visualisation et de la numérologie. Christine a voulu des prénoms originaux, qui ne seraient pas excentriques au point d’être étranges et objets de moquerie. Myriame-Anouk vient de Marie, qui signifie miroir, reflet. Et elle a composé Priscka-Eve, qui lui rappelle le mot « précieuse », pour sa petite fille née avec une malformation cardiaque.

Qui suis-je?

« Un prénom touche à l’identité d’une personne alors que le nom de famille s’apparente au terreau, à l’endroit d’où l’on vient, ce qui lui confère un caractère social, souligne Anne Brazeau, musicologue et membre clinicienne de l’Association des psychothérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. Le prénom permet de nous appeler, de nous distinguer des autres. On dit qu’il a des vibrations. Chacune dit : « Je m’appelle ». On lui demande : « Comment t’appelles-tu? » et non pas : « Comment te nommes-tu »? Ce sont les intonations utilisées pour nous appeler ou nous nommer qui font la vibration. Un nom écrit n’en a pas, tout comme une partition musicale n’est pas encore de la musique ».

« Le choix du nom reflète souvent les désirs parentaux. Si on se sent inconfortable avec lui, ça peut aller chercher loin sur le plan de l’identité. Des clientes ont ajouté une touche féminine à leur prénom unisexe; d’autres l’ont changé, le temps de se réconcilier avec elles-mêmes. Plus un adulte développe une identité enrichie, moins le nom de famille a d’importance, poursuit Mme Brazeau. L’inverse est également vrai, si bien que la modification du patronyme me semble moins compromettante sur le plan de l’identité que celle du prénom. Prenez les mouvements anonymes où les gens sont connus par leurs sels prénoms, rarement associés à une classe sociale. Ils gardent toute l’intégrité de leur identité; ils demeurent des personnes. Comparez avec ces gens qui adhèrent à une religion ou à une secte, à qui on demande non pas de changer mais bien d’abandonner leur prénom, donc leur identité, pour en prendre un autre… » .

Si un prénom horripile, on peut demander un changement à la direction de l’état civil. Il faut pour cela être majeure, citoyenne canadienne, domiciliée au Québec depuis un an, débourser 125 $… et avoir des motifs sérieux. « Nous acceptons les demandes concernant les prénoms étrangers difficiles à prononcer ou ceux qui prêtent au ridicule, à l’infamie-ce qui est plus rare qu’on pense-, fait remarquer Me Guy Lavigne, directeur de l’état civil. Notre société étant libérale mais non point asexuée, les prénoms unisexes posent parfois problème au point de vue fonctionnement en société. Nous corrigeons les prénoms inscrits par phonétique sur l’acte de naissance : au Québec, Ghislaine et Jocelyn ont été orthographiés de toutes les façons imaginables! Nous changeons les Monique en Monic ou le « i » de Denise en « y », si la personne prouve qu’elle l’utilise ainsi dans la vie courante depuis au moins cinq ans. Nombre de gens l’ignorent, mais ils peuvent utiliser n’importe quel des trois prénoms inscrit sur leur extrait de naissance ».

En 1994, au Québec, il y a eu 2000 demandes de changement de prénom ou de nom. Une quarantaine ont été refusées : on ne peut pas, par exemple, troquer Louise Archambault pour Laura Dubé par caprice! Simple question de cohérence et de stabilité sociale. Autrement, n’importe qui pourrait frauder, changer de nom et s’évanouir dans les limbes… comme un prénom passé de mode!

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre