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Qu’on lui tire dessus à boulets rouges, qu’on soit dingue des fringues ou que la guenille nous laisse de glace, la mode est incontournable. Outil de régulation? Instrument de séduction, voire de libération? Le dossier déclenche des passions fortes. Pas mal pour un sujet qu’on taxe facilement d’ultraléger. La vérité, c’est que la mode n’a rien d’innocent… Quand Susan Faludi parle chiffons, elle ne fait pas dans le vaporeux. « L’ultraféminité des récentes années est une réaction au mouvement féministe, décrète rageusement la coupante auteure de Backlash. Une guerre que les créateurs de mode ont pour mission de gagner. Il s’agit de faire en sorte que les femmes « écoutent » et rentrent dans le rang, pieds et poings liés au besoin… Et tac! Délivrez-nous de la mode et de ses suppôts.

L’animatrice radio et journaliste Marie-France Bazzo n’est pas d’accord, mais alors là pas du tout. Dans son Manifeste du soutien-gorge (ELLE Québec, septembre 1994), un vibrant plaidoyer proféminité, elle revendique pour les femmes le droit librement consenti de… vouloir plaire, Le problème, diagnostique-t-elle, c’est que la « femme-femme » fait peur. « Peur aux féministes pures et dures qui croient qu’hormones et pouvoir féminin sont incompatibles. Il faudrait que nous nous levions derrière Camille Paglia et Madonna pour réaffirmer qu’intelligence et pouvoir ne sont pas solubles dans les produits de beauté. Et vive le talon haut, celui qui claque, fort et joyeux hors des sentiers battus et qui nous mène là où nous avons le goût, le droit et l’ambition d’aller! A bas les rabat-joie! Qu’on se mette d’accord une bonne fois pour toutes : les froufrous n’empêchent pas le cerveau de fonctionner ». Pas bégueule, la Bazzo.

Mais évitons les jugements trop courts, et les généralisations d’usage. « La mode a le dos large!, réagit Audrey Benoît, l’ex-top model international. Je trouve qu’on prend des raccourcis quand on lui assène la responsabilité de tous les maux de la terre. La mode ne flotte pas dans une bulle. Ce que les créateurs projettent n’est pas gratuit; c’est le reflet de l’air du temps. Autrement dit, la mode nous renvoie nos valeurs comme société. Elle n’est pas une cause, mais une conséquence. Si elle existe, c’est dans la mesure où elle correspond à un besoin, où elle trouve écho quelque part ».

La mode est de fait trop multidimensionnelle pour être jugée sans autre forme de procès. Il y a les créateurs, il y a l’industrie, le marché de la mode, la mode média. Il y a, surtout, un grand jeu de société qui se joue à plusieurs. Qui établit le plan de match, qui fixe les règles? S’agit-il d’un amusement populaire ou d’un divertissement réservé à un cercle d’intimes? Les dés sont-ils pipés? Mesdames et Messieurs, voici la mode. Sous toutes ses coutures.

Penser pratique

Qui donc les futurs designers rêvent-ils de parer de leurs atours quand ils donnent leurs premiers coups de crayon et de ciseaux? ELLE, bien sûr. Elle, la créature au corps céleste qui fait la belle dans les revues et au tournant des rues. Normal, dites-vous, les créateurs sont des gars, et les gars… tous pareils. Erreur. Élise Durand, professeure en mode au Collège Notre-Dame de Foy, rectifie : « Nous avons à peu près 95% de filles dans nos cours. Là où, par contre, les garçons se différencient des filles, c’est en étant plus « couture ». Ils dessinent souvent des vêtements plus chics, plus excentriques, plus élaborés. Mais à dire vrai, toutes et tous sont un peu décrochés de la vraie vie. En sortant d’ici, ils devront ajuster leurs flûtes ».

Cet ajustement se fait-il? Si oui, pensent plusieurs, il demanderait encore de sérieuses retouches. On reproche effectivement aux designers de ne pas être suffisamment « atterris », de créer dans leur coin en se fichant de leur clientèle. Marie Saint-Pierre, star de la mode québécoise-soit dit en passant, les femmes forment la majorité absolue des designers de mode-trouve la réprimande farfelue. « Si je me permettais ça, il y a longtemps que je serais disparue!, dit celle qui exporte notamment en Allemagne, au Japon, à Paris. Quand je crée, je pense aux femmes. Et pas seulement aux longues et filiformes. Il faut voir la diversité de clientes qui achètent chez moi. Mais, d’un autre côté, c’est vrai qu’il y a une sorte d’entente tacite pour ne montrer qu’un look unique. La pression est venue beaucoup des médias qui veulent faire de « belles images ». Nous, les créateurs, on a aussi eu nos torts là-dedans; on a accepté de jouer le jeu pour se faire connaître… Pourtant, la beauté ne vient pas en un seul modèle. Il est urgent qu’on cesse de sectoriser, de vouloir entrer tout le monde dans la même boîte. Pour qu’on en soit là, il y a vraiment quelque chose qu’on n’a pas compris dans la mode. Et ça me désole ». La designer reste par contre persuadée que l’arrivée des femmes dans la mode en infléchit le cours. Depuis que nous investissons ce terrain, la femme tend à devenir plus sujet qu’objet. Nous concevons des vêtements plus poétiques, plus nuancés et moins agressifs, moins centrés sur le désir sexuel. En admettant que la mode soit un langage, notre code est, disons, plus étendu ». Quand on ose la question classique et cousue de fil blanc, quand on se risque à demander pourquoi s’échiner sur la mode quand il y a tant à faire, Marie Saint-Pierre répond, imperturbable : « Dire que la mode est futile équivaut à dire que déguster un bon livre ou écouter un bon morceau de musique est une perte de temps. Bien se vêtir est l’un des plaisirs de l’existence. On serait fou de s’en priver. J’irais jusqu’à dire que la l mode, oui, est un must. Elle fait partie de la culture. Or, une société s’exprime à travers sa culture plus que par n’importe quoi d’autre ».

Chantal Lévesque n’élucubre pas non plus sur la mode seule dans sa tour d’ivoire. Son inspiration s’abreuve à la source des gens qui gravitent autour d’elle; elle se dit très branchée… sur la vie. Chantal Lévesque c’est Shan, une ligne de vêtements de plage qui fait fureur ici et aux États-Unis. Des pièces jolies, impeccablement coupées, et un brin sexy. « Sexy? Non sensuelles, rectifie-t-elle tout de go. Et j’y tiens. La sensualité fait partie de la vie. Il faut en profiter, et s’en servir. Attention cependant, j’applique le même raisonnement quand je crée mes sous-vêtements pour hommes. Eux aussi doivent faire leur part, les femmes sont de plus en plus exigeantes là dessus ». Pour Lévesque, mode ne rime aucunement avec contrainte : « On doit se plier à tant de choses et au bon vouloir de tellement de gens dans une journée, quand le matin, on décide ce qu’on portera, l’image qu’on projettera, ce n’est pas un esclavage, mais un pouvoir. Profitons-en! »

Ah! ces designers, tous de beaux parleurs, renotent les sceptiques. Ils nous bassinent toujours la même salade : recherche, confort, bien-être. Un baratin qui ne sert qu’à vendre? Dans son bel et clair atelier-boutique de la rue du Parc à Montréal, Hélène Barbeau, dont les créations se vendent à Montréal, Toronto, Vancouver, est assise tranquillement, coud et réfléchit : « Ce ne sont pas des mots en l’air. Vraiment pas. J’y tiens au confort, parce qu’une femme qui est mal à l’aise dans ce qu’elle porte ne peut tout simplement pas être belle. Bien sûr que la mode pour moi, c’est d’abord un geste de création. Mais tout de suite après, il faut penser pratique ».

« Mes influences? Avant, je me laissais davantage conduire par les courants internationaux, admet Hélène Barbeau. C’est fini maintenant. Il faut dire que la mode est réellement plus libre. Le temps où il y avait un seul registre de couleurs par saison, une seule longueur d’ourlet permise, c’est terminé. Je n’y crois plus, et les gens non plus. Les femmes veulent de plus en plus être différentes. C’est clair, ça se sent ».

La « mode d’emploi »

« Si Lady Di s’était mariée en veste de cuir style perfecto et non en robe blanche, plusieurs en auraient vite conclu qu’elle n’était certainement pas vierge », affirme Nicole Bordeleau, enseignante au Collège Lasalle.

Le vêtement véhiculerait donc toujours un message. Au cours des années 70, on jugeait même que les femmes habillées en femmes d’affaires couraient trois fois moins de risque que les autres de voir leur autorité contestée par les hommes. Cette idée a amené un certain John Molloy à rédiger en 1977 The Woman’s Dress for Success Book. Un tabac : le livre sera réédité à trois reprises et restera sur la liste des best-sellers du New York Times durant cinq mois. Le message-clé? De 9 à 5, la garde-robe féminine doit équivaloir au costume masculin : passe-partout et sans message sexuel sous-jacent… Une sorte de complet au féminin. Près de vingt ans plus tard, qu’en-est-il?

Contre toute attente, Albert Dayan, vice-président du temple du vêtement business, la chaîne de boutiques Femmes de Carrière, réplique net : « Cette théorie m’a toujours souverainement agacé. C’est dépassé, fini. Nous, on est tailleur oui, mais parce que l’élégance du tailleur est éternelle, point. C’est sûr qu’il y a une éthique à respecter, mais les femmes osent quand même contourner la rigidité, ajouter de la couleur, un détail original, bref, mettre un peu de séduction dans tout ça. Et elles font bien. Ce n’est pas parce que leurs jupes sont un peu courtes qu’elles ne seront pas prises au sérieux. On ne doit pas les emprisonner dans un vêtement de travail. Il y a déjà assez des hommes qui sont pris avec ça ». Le consultant en mode Luc Breton, pense lui aussi que le concept du « s’habiller pour réussir », « c’est une pure invention, une de ces recettes dont les Américaines ont le secret, qui ne repose sur rien ».

Le dress for success est peut-être un peu dépassé, mais « il faudrait être bien naïve pour penser qu’on ne vous jugera pas sur votre tenue », soutient Pauline Hébert, directrice générale de Holt Renfrew à Québec. « Surtout dans des milieux très conservateurs, comme les banques par exemple. Nous, on le constate ici, les femmes ne prennent pas trop de risques et se conforment encore ».

Quand on ne fait pas dans le modèle réduit

« La mode, je n’ai rien contre, expliquait récemment la comédienne Suzanne Champagne à l’émission Les ailes de la mode. Ce qui me déplaît, c’est qu’on utilise l’image d’une minorité pour vendre des produits à une majorité ». Et comment! Les mensurations des divines personnes qui sévissent sur les écrans et les pages de magazines ne se retrouveraient que chez 5% du commun des mortelles. Hé ben dis donc…

Certains constatent une coïncidence troublante entre l’arrivée des femmes sur le marché du travail au début des années 60 et l’avènement de la dictature-minceur flanquée de Miss Twiggy comme porte-drapeau. Traduction : plus on tenterait de prendre notre place au soleil, plus la société voudrait faire de nous l’ombre de nous-mêmes. Dominique Daigneault, coauteure de : L’obsession de la minceur; un guide d’intervention, est de celles qui remettent en cause la vogue de filles frêles, d’apparence quasi prépubère. « D’abord, c’est sûrement là une image rassurante pour les hommes. Et imposer aux femmes une silhouette de type plutôt masculin peut aussi signifier qu’on nous accorde le droit de prendre notre place, à condition qu’on la prenne « en homme », c’est-à-dire sans rien remettre en question. Mais il ne faut rien exagérer : personne ne se réunit pour tramer contre les femmes ».

Que la mode minceur réponde ou non à des desseins obscurs, une chose est sûre : quand on ne fait pas dans le modèle réduit, s’habiller normalement tient de la course à obstacles. Sylvie Bédard, directrice de l’Agence Mannequin Plus, spécialisée dans les tailles fortes, connaît le sujet par cœur. « Récemment encore je voulais m’acheter un veston dans une boutique « normale ». Mais même la plus grande taille ne me convenait pas, à cause de la coupe. Le vendeur m’a alors dit, suave : « Il va falloir maigrir madame ». Il a eu ma façon de penser. Pourquoi la mode ne s’adapterait-elle pas à nous? » Dans les magasins dédiés à cette clientèle, tout ne va pas de soi non plus. « Essayez de dénicher un T-shirt tout simple!, explique Sylvie Bédard. Pour détourner l’attention et faire oublier la grosseur peut-être, les fabricants se croient obligés de mettre des girafes, des brillants, ou des floritures partout. C’est le même scénario pour chaque morceau. Je me rappelle avoir pleuré quand, adolescente, j’ai enfin réussi à dénicher un jean classique, qui m’allait… »

« La mode nous dessert mal, c’est vrai. Mais les manufacturiers n’ont peut être pas tous les torts, admet Sylvie Bédard. Plusieurs n’acceptent pas leur poids et refusent de mettre les pieds dans une boutique tailles fortes. Alors les manufacturiers se disent : « Pourquoi changerions-nous? Notre clientèle est la femme d’un certain âge, qui se contente du conventionnel ». Bref, je pense qu’on tourne en rond ».

Et si tous les modèles existaient dans toutes les grandeurs, le tour serait-il joué? Pas aussi simple, objecte Sylvie Bédard. « Créer pour les tailles fortes, c’est plus qu’agrandir un vêtement. Il faut le concevoir autrement. Il faut être spécialiste, et s’y consacrer ». Certains créateurs connus s’y seraient essayés… et cassé les dents.

En attendant, quand Sylvie Bédard et ses modèles défilent sur les podiums, les spectatrices accueillent leur venue comme une bouffée d’air frais : « Plusieurs sont ravies de voir enfin des corps de femmes auxquels elles peuvent s’identifier. Des corps aussi parfaits dans leurs proportions que ceux des autres mannequins classiques. Nous aussi, nous faisons rêver… »

Dictature renversée

L’industrie du vêtement pèse lourd : plus de sept milliards de dollars de livraisons par année, 2200 entreprises et 75 000 emplois (1992) au Québec seulement. Socialement, la pression est encore plus indéniable, notamment parce que la mode n’arrive jamais seule. Dites « mode » et on vous parle aussitôt « minceur » et « beauté ». Infernal trio, inaccessible rêve qui se muerait trop souvent en terrible étau; régimes à vie, boulimie, anorexie… Mode égale danger, tranche-t-on.

Touche pas à mon costard!

Heureux hommes qui ne sont pas empêtrés dans les filets de la mode. C’est du moins ce qu’on pense… Et s’ils étaient encore plus coincés que nous?

Auparavant, les aristocrates s’accordaient plus de liberté avec les vêtements, observe Nicole Bordeleau. Mais avec l’arrivée de la bourgeoisie, le travail est devenu un symbole de réussite sociale… et on a fait du costume le symbole du travail. Médecin ou mécanicien, tous le même uniforme. Depuis, les hommes se cachent derrière cette « armure ». Pire, ces messieurs sont encarcanés dans un code vestimentaire « plus subtil, mais nettement plus strict que le nôtre, dépeint Nicole Bordeleau : largeur de cravate, longueur de veste, couleur des souliers, tout joue, tout parle. La marge de manœuvre est mince ».

Marcel Dénommé le constate chaque jour : « Nous avons trois lignes de vêtements pour hommes; c’est la classique qui fonctionne le mieux, dit le cofondateur de la ligne de prêt-à-porter Dénommé Vincent. D’une certaine façon, les hommes n’ont pas le choix. Un avocat me disait récemment : « Je voudrais bien porter un complet marine, mais au bureau, je dois me limiter au noir ». Ne vous demandez pas pourquoi les designers pour hommes ne pleuvent pas! »

« L’appartenance au groupe fait loi; les hommes répondent à une pression sociale très forte, soupire Simon Sebag, signataire de la très célèbre griffe Turbulence. Un changement s’opère, mais ça ne se fera pas en un tournemain. Et c’est pareil partout. A New York, quand je présente quelque chose d’un peu différent, par la coupe, le tissu, le détail, on me dit : « C’est superbe vraiment… mais la clientèle n’est pas prête ».

La mode aura-t-elle les hommes à l’usure? Pauline Hébert de chez Holt Renfrew le prédit : « On commence à faire des catalogues exclusivement pour hommes. De plus en plus de produits mode-beauté leur sont destinés. Oui, moi je crois que les choses évoluent et que, d’ici quatre ou cinq ans, on va vraiment voir un changement… Entendons-nous. De là à dire que les hommes deviendront aussi entichés de la mode que les femmes, c’est une autre histoire ». Certains avancent que l’attitude débonnaire du mâle devant la mode trahirait une crainte. En portant trop d’attention à son apparence, plusieurs craindraient un glissement : être associés aux homosexuels. Faut-il y voir aussi la préoccupation de perdre un précieux temps à des activités peu consistantes? Simon Sebag s’inscrit en faux : « Si c’est ça, je m’explique mal le temps fou qu’ils n’hésitent pas à mettre pour bichonner leur auto… »

« La mode, c’est d’abord un geste de création. Mais tout de suite après, il faut penser pratique ».

Pourtant, nous ne nous laisserions plus dicter docilement notre conduite sous les néons des magasins. A preuve, les designers se plaignent que les responsables des achats de prêt-à-porter manquent d’audace. « On est parfois conservateurs, se détend l’une des intéressées. Il le faut, sinon on reste collés avec la marchandise! »

Au Château, on certifie aussi que c’est la cliente qui décide. « Vous savez, la consommatrice, on l’écoute, et religieusement, assure Franco Rocchi, vice-président aux ressources humaines. On a même conçu un système de rétroinformation expressément pour ça. Chaque semaine, dans chacune de nos 160 boutiques à travers le Canada, on recueille les réactions. Le printemps dernier par exemple, les pastels n’ont pas semblé plaire. Alors, comme on possède nos propres ateliers, on s’est ajusté, on a proposé d’autres gammes de couleurs. Une dictature de la mode? Avant peut-être, mais plus maintenant. L’industrie a entendu les récriminations du public et a rectifié son tir ».

En fait, si l’industrie s’est ajustée, c’est surtout une question de survie. « Un indice, observe le consultant en mode Luc Breton : depuis cinq ans, les visites dans les boutiques auraient chuté de 50% et on fréquenterait trois fois moins les centres commerciaux qu’il y a dix ans. En outre, ce qui fait mal aux magasins, c’est que les gens sont plus mobiles qu’avant. Ça ne fait pas leur affaire quelque part? Youps, ils vont ailleurs, dans une autre ville même. Oui, certainement que les consommatrices ont le gros bout du bâton ». Mais tout n’est pas réglé pour autant. On est encore trop prisonniers des in et des out, des palettes de couleurs, enchaîne le consultant. Ou encore, on se désintéresse carrément de la mode : trop compliquée, trop difficile de s’y retrouver. Je crois qu’on a tort. Il faut au contraire oublier les recettes et les trucs, le plaqué. Il faut se regarder, s’écouter. La mode, ça doit venir de nous et correspondre à ce qu’on est, nous ».

« Etre belle, c’est d’abord être libre : faire ce que l’on veut selon son propre sens de l’esthétique ».

Dali Sanschagrin, rédactrice mode et collaboratrice à plusieurs émissions télé sur le sujet, croit « qu’on prend encore trop la mode pour du cash, au lieu de jouer avec elle, de s’en servir pour exprimer ce qu’on a envie de dire. Dans mes textes, j’essaie de transmettre cette idée. Je tente d’aider les consommatrices, de leur donner des trucs pour adapter la mode, pour en prendre et, parfois, en laisser. Je me permets des clins d’œil : « Cet été, on n’aura pas l’air des Lolita »ou « On nous propose le look nymphette de bonne famille ». Cela dit, les femmes sont au total plus critiques face à la mode depuis quelques années. On assiste à une prise de conscience ».

Bas les masques

La mode serait-elle en voie d’être démythifiée? Nicole Bordeleau, enseignante au Collège Lasalle et observatrice de la mode, le pense. « Même dans nos cours, on tend à laisser tomber les masques, à dévoiler la face cachée du métier : les trucages, les filtres qu’emploient les photographes pour faire disparaître le grain de la peau, les retouches techniques pour mincir encore davantage la taille des modèles… Je pense qu’on va en arriver peu à peu à quelque chose de plus vrai. Même pour les mannequins. Regardez : on voit de plus en plus de « vrai monde » dans les défilés, les annonces télé. Et les gens aiment ça ».

Plus en prise avec la réalité, la mode? En tous cas, pour l’instant, nombreux sont ceux qui déplorent l’image de frime et de poudre aux yeux qu’elle projette. Les critiques ne viennent pas toujours d’où l’on pense. « La mode a perdu la tête, confiait à L’Actualité le célébrissime Jean-Claude Poitras, un peu désabusé. Elle est allée trop loin dans la recherche du spectaculaire. Elle a manqué son rendez-vous avec les hommes et les femmes ». Spectaculaire. Spectacle. La mode est devenue un gros show, avec ses têtes d’affiche : les tops. Sur le podium, on n’a plus d’yeux que pour le sourire et les mensurations barbiesques de Claudia ou le déhanchement chaloupé de la divine Naomi. Pour Marie Saint-Pierre et d’autres, avec tout ce tralala, le traitement médiatique a dérapé : « Il n’y a pas de vrai critique de mode, en mesure de poser un regard lucide sur le phénomène, d’analyser, de mettre en perspective. Ça manque de rigueur et de profondeur. Dommage ».

On n’a certainement pas fini d’en découdre avec la mode. Sauf qu’on a de moins en moins envie d’entrer dans le rang, de suivre bêtement un courant, en un mot d’»être à la mode ». Le vocable même est en perte de vitesse. Démodée la mode? En tout cas, elle est en train de se démultiplier en « tendances », concept plus souple, plus malléable. En fait, designers comme consommateurs semblent en avoir soupé de l’uniforme et de l’uniformité. Nombreux sont ceux qui font maintenant l’éloge de la différence. Il est effectivement plus que temps de sortir des clichés et des carcans. Etre belle, c’est d’abord être libre, écrit Naomi Wolf, auteure de Quand la beauté fait mal : « Une femme est gagnante en s’autorisant et en autorisant les autres à porter une salopette, une tiare en strass, une robe de Balanciaga, une cape griffée d’occasion ou des bottes de rangers, à ne rien montrer, ou à tout montrer, à faire ce qu’elle veut selon son propre sens de l’esthétique ».

De mannequin à comédienne

« Je commence tout juste à me libérer vraiment du regard des autres sur moi », laisse tomber Audrey Benoît. Il y a trois ans, cette fille de rêve quittait le haut de l’affiche, le club sélect des tops parmi les top models, là même où d’autres rêvent toute leur vie de se hisser. Sans claquer la porte, et sans regret.

Du travail de mannequin, elle dit : « C’est un métier où il faut garder la tête froide. Quand ça marche, tu es la reine. Tout le monde est à tes pieds. Mais tu ne dois jamais oublier que quand tu quitteras le studio tout à l’heure, une autre te remplacera et deviendra la reine à son tour. Et quand ça ne marche pas, il faut essayer de ne pas tout prendre sur soi. Même de très belles femmes peuvent ne pas réussir… J’en ai trop vu, tellement vu se remettre en question, frôler la dépression, se rendre malades à force de vouloir ».

Du monde de la mode, elle dit : « C’est un monde où on vit en circuit fermé. On ne voit que du beau monde, toujours dans des endroits superbes. Forcément, on est coupé de la réalité. Sans compter que l’argent y roule, et beaucoup… Parfois, on se sent coupable de cela, oui ».

Des fashion’s victims, elle dit : « Il y en aura toujours. La mode n’est pas condamnable pour autant. Je trouve par ailleurs regrettable que les médias présentent toujours uniquement le côté magique, irréel et flyé de la mode. Comme si personne n’arrivait à dépasser l’image. La mode est aussi une industrie comme les autres, et les mannequins et ceux qui les entourent sont des travailleurs comme les autres. On dirait qu’on ne veut pas voir ça… »

Des hommes et des mannequins, elle dit : « Tu as beau être belle, en devenant mannequin, tu reçois le sceau « Beauté approuvée », et les hommes sont attirés par cela. En même temps, ça leur fait peur. C’est comme ça. A cause de cette étiquette, les rapports avec les femmes ne vont pas toujours de soi non plus Ça aussi, c’est comme ça. Je ne renie pas du tout cette époque, mais je suis très heureuse de mon sort actuel. Je travaille sérieusement pour être comédienne… où la compétition est aussi forte que dans le métier de mannequin! »

Et de celles et ceux qui dénigrent la mode, elle dit, un sourire dans la voix : « Vous savez, même eux feuillettent les revues de mode… »

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