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Apprendre à se débrouiller, développer la confiance en soi, établir des liens différents avec les enfants, voilà qui figure en première place parmi les victoires des parents uniques.

Ils se sont aimés à la folie, beaucoup, un peu, puis plus du tout. Des couples qui se défont mais qui, dans l’aventure, auront gagné quelques bambins. Des femmes et des hommes, désormais seuls à la barre. Leur quotidien n’est pas de tout repos, c’est très connu. Pourtant, la réalité des nombreuses familles monoparentales dépasse largement le sombre tableau que l’on en brosse, à grands coups de données statistiques. Mais au-delà des zones d’ombre, il y a aussi de belles éclaircies. « On a beaucoup généralisé les problèmes des familles monoparentales, et on les a étiquetées », constate Renée B. Dandurand, anthropologue et chercheuse à INRS Culture et société.

« Je me trouve très bien, il n’y a plus de tensions », affirme Claudette Mainguy. Ses fils de 14 et 17 ans vivent avec elle depuis cinq ans, et voient leur père régulièrement. Dans l’immédiat, la séparation aura, de fait, l’avantage de faire baisser la pression en éloignant, à tout le moins physiquement, les sources de frictions. Si on a longuement évalué et analysé les effets de l’absence soudaine, et parfois prolongée, de l’un des parents, on ne peut ignorer les conséquences des conflits qui précèdent la rupture. « Bien sûr la séparation a affecté les enfants, mais ça ne pouvait plus durer. Somme toute, le climat est aujourd’hui beaucoup plus calme », souligne Audette Côté.

Développer la confiance en soi, apprendre à se débrouiller financièrement et affectivement n’ont pas la cote à l’échelle statistique; mais ces aptitudes figurent en première place au tableau des victoires des parents uniques. « Depuis la rupture, je me suis retrouvée comme femme. J’ai appris à m’écouter et à me respecter »raconte Audette Côté qui, après treize ans de mariage, s’est séparée il y a quatre ans. Ses trois enfants vivent avec elle et voient leur père fréquemment. « J’ai repris possession de moi, de mes besoins. Surtout, j’ai acquis confiance en moi, en mes moyens », ajoute Claudette Mainguy.

Contre vents et marées, sans relève ni répit, les parents uniques devront, pour garder la tête hors de l’eau, déployer des trésors d’imagination. Seuls maîtres à bord, ils iront puiser au fond d’eux-mêmes des forces encore insoupçonnées. « Ça m’a pris un sens de l’organisation sans pareil; mais j’ai découvert que j’avais du potentiel, des talents que je ne connaissais pas », raconte José Gauvreau. Ses trois enfants sont aujourd’hui adultes. Mais après la séparation il y a huit ans, elle a, comme tant d’autres, dû ramer pour mener ses ados à bon port. « Il y a plein de choses que je ne me savais pas capable de faire, parce que souvent, en couple, on ne se pose pas la question. J’ai suivi un cours de mécanique automobile, et aujourd’hui je bricole un peu de tout », souligne Christiane Levasseur qui, depuis la naissance de sa cadette, maintenant âgée de douze ans, vit seule avec ses deux filles. « Je suis libre d’établir mes priorités budgétaires aussi; je me suis racheté une maison, une voiture. On me dit que j’ai du courage; je crois plutôt que je suis débrouillarde ». « Jamais auparavant je ne me serais crue capable de faire tout ce que j’ai fait; je n’étais pas consciente de toutes mes compétences », explique Céline Signori. Ses trois enfants volent désormais de leurs propres ailes, mais c’est elle qui a dû plonger hors du nid lorsqu’elle s’est retrouvée seule avec eux, après dix-sept ans de vie commune.

Vers de nouveaux modèles

Cumuler les petits boulots, retourner sur les bancs d’école, jongler avec les horaires, superviser les études et gérer les loisirs tout en essayant de boucler un budget nettement insuffisant relève du tour de force. Pour maintenir la barque à flot, les enfants devront donc mettre l’épaule à la roue. « A cause des contraintes matérielles, je devais établir des limites, et ils devaient collaborer, explique José Gauvreau. J’étais franche et réaliste, et les enfants devaient eux aussi déterminer leurs priorités avec franchise et réalisme ». « On a constaté que les relations sont souvent plus démocratiques dans les familles monoparentales », souligne d’ailleurs Renée B. Dandurand. « La main de fer dans le gant de velours, résume Audette. Rester ferme tout en gardant le contact ».

Appelés à partager les tâches et les responsabilités, les enfants apprennent, du coup, à abattre les frontières qui tendent toujours à cloisonner filles et garçons dans des rôles bien définis. « L’éducation dans les foyers monoparentaux est souvent moins marquée par les stéréotypes sexuels. Parce qu’ils n’ont pas sous les yeux les deux modèles, les enfants ont parfois un comportement plus androgyne, relève Renée B. Dandurand. Et puis, une plus grande responsabilisation des adolescents est nettement positive si, bien sûr, elle n’est pas excessive ». « J’étais consciente qu’il y avait un risque que mon fils aîné se sente responsable; j’ai donc pris soin de ne pas trop lui en mettre sur les épaules. Et lorsque du haut de ses six pieds il se penche pour m’embrasser, je sais qu’il est fier, mais qu’il ne se prend pas trop au sérieux », souligne Audette. « Je regarde mes enfants aujourd’hui, et ce sont de jeunes adultes responsables, avec un sens de la débrouillardise hors du commun. Ils trouvent toujours une solution », ajoute José. La loi de la nécessité serait-elle l’ennemie numéro un des éternels et contraignants rôles traditionnels? « Je crois que le climat de coopération qui règne au foyer permet aux jeunes d’envisager une nouvelle dynamique pour l’avenir. On a aussi appris à dialoguer, à dire ce qui ne va pas, parce qu’on ne veut plus revivre dans un climat conflictuel », explique Jeanine Lachance. Depuis son divorce, il y a cinq ans, Jeanine a repris des études à temps plein tout en assumant, entièrement seule, la garde de ses trois enfants.

« Sur le plan de mon évolution personnelle, sur le plan émotif, je viens de passer les quatre meilleures années de ma vie. Je suis beaucoup plus proche de mon fils; et comme sa mère et moi ne nous entendions pas sur son éducation, je peux maintenant lui transmettre davantage mes valeurs », explique Antoine Robert qui, sans partager officiellement la garde de son fils de 12 ans, passe près de la moitié du temps avec lui. Quand le choc des valeurs plonge le couple en eaux troubles, les parents gardiens auront, du moins au quotidien, le loisir de mener leur barque comme bon leur semble. « Je considère que c’est un privilège de pouvoir influencer l’éducation de mes enfants comme je le veux », affirme Claudette Mainguy. « C’est difficile de jouer tous les rôles, mais personne ne vient contredire les règles que j’établis. Les choses sont claires », précise Christiane Levasseur. « J’ai une relation très harmonieuse avec ma fille. Bien sûr, je regrette qu’elle ne connaisse pas son père; par contre, j’apprécie de pouvoir lui inculquer les valeurs que je juge essentielles, sans avoir à négocier, affirme Sophie Gosselin qui vit seule avec sa fille depuis sa naissance, il y a treize ans.

Un port d’attache

Malgré les mésententes, bon nombre de parents s’efforceront de respecter, à distance, une même ligne directrice à l’endroit des enfants. « Nous nous sommes entendus sur certaines règles; et les enfants savent qu’ils ne peuvent aller chercher chez leur père ce que je leur refuse. Pour moi, c’est une grande réussite », souligne Audette Côté. « C’est certain que ça prend un minimum de dialogue. Nous avions convenu de ne jamais nous immiscer dans la relation que nous avions, chacun de notre côté, avec les enfants », précise José Gauvreau. Des enfants qui, du coup, découvriront la femme et l’homme qui se cachent derrière leurs parents. « Pendant dix-huit ans, je m’étais consacrée à être une mère, une éducatrice, une épouse. Mais mes goûts, mes intérêts étaient englobés, dilués dans la relation familiale. Après la séparation, les enfants ont développé une relation différente, mais aussi très forte avec moi, comme avec leur père », raconte-t-elle.

« II faut du temps pour voir les aspects positifs; mais je sais aujourd’hui que mes séparations m’ont menée où je suis. Je me suis épanouie », affirme Céline Signori. La monoparentalité n’est ni un passage obligé, ni le chemin le moins tortueux pour aller au bout de soi. Pas plus qu’il n’est nécessaire de vivre à la dure pour tisser des liens étroits avec ses enfants. Mais les tourmentes qu’affrontent parents et enfants créent des relations intenses et inébranlables. « Lors de ma deuxième rupture, nous avons traversé l’épreuve ensemble. Aujourd’hui, nous sommes très proches; quand l’un de nous a un problème, on se tient les coudes. Nous sommes soudés l’un à l’autre », confie Céline Signori. « On doit sans cesse tenir le rôle d’autorité, mais on reçoit, en contrepartie toutes les gratifications et les mots d’amour », insiste Christiane Levasseur.

« Je n’ai pas le choix de mettre des limites, prendre du temps pour moi. Ça ne sert à rien que je leur donne tout aux enfants pour ensuite me retrouver au bout du rouleau, avertit pourtant Audette Côté. Parce qu’il n’y a personne pour prendre la relève, personne pour s’occuper de moi ». Quand, une fois la marmaille endormie, déferle une vague de solitude, la présence des amis, l’appui des proches sont autant de phares essentiels sur le parcours des parents uniques. Si certaines amitiés s’effritent en même temps que le couple, d’autres, en revanche, s’en trouveront renforcées. « Mon ex-conjoint et moi avons gardé, chacun de notre côté, une relation étroite avec un couple d’amis de longue date. Et tous deux ont toujours évité de prendre parti ou de rapporter ce que l’autre leur avait confié. Ce respect est une grande richesse pour moi », fait valoir Audette Côté.

Nouveau réseau

Comme autant de bouées, des dizaines d’associations de familles monoparentales accueillent aussi des parents seuls. « Je me fermais sur moi-même, je ne savais plus vers quoi me tourner, se souvient Christiane Levasseur. A l’association La Source de Victoriaville, j’ai pu faire le point, et surtout sortir de mon isolement ». Des ateliers de toutes sortes, mais aussi des activités entre adultes ou en famille permettent de se créer un nouveau réseau avec des gens qui vivent une situation semblable. Et qui, du coup, évitent les jugements dévastateurs. « C’est l’absence totale de ségrégation qui me plaît à l’association, explique Antoine Robert, membre de l’Association Parents uniques de Saint-Romuald. Car plus que tout, les préjugés et la condamnation ajoutent au fardeau, déjà chargé, des parents uniques. « La pression est forte, reconnaît Christiane Levasseur. Toutes ces statistiques sur la délinquance, par exemple. Nos problèmes ne sont pas plus gros, mais on dramatise plus. Alors moi, comme mère, je voudrais être parfaite ». « La pauvreté économique ne veut pas dire pauvre dans la tête; les membres des associations nous prouvent constamment qu’ils sont ingénieux, pleins de ressources », insiste Claudette Mainguy, qui travaille depuis un an à la Fédération des associations de familles monaparentales du Québec.

« Mon histoire est celle de milliers de femmes qui, au prix d’une grande détermination, parviennent à conduire leur vie sans dépendance », résume José Gauvreau. « Je me suis séparée justement parce que je croyais encore à l’amour. Je n’attends pas d’un homme qu’il me rende heureuse, mais qu’on partage des choses. Je suis responsable de mon propre bonheur. Et j’espère que les enfants retiendront de tout ça que l’on doit faire des choix en fonction de ce qu’on est », précise Audette Côté. « Même si, conclut José Gauvreau, le respect de ces choix nous confronte parfois ».

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