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« Quand mon chum pense à son avenir, il pense à sa job. Moi, quand je pense à l’avenir, je pense à ma job, à lui, aux enfants que j’aurai, à l’endroit où je vivrai… Pour moi, c’est bien plus compliqué! » Cette réflexion spontanée, lancée par une fille de 20 ans au terme d’une entrevue, n’a aucunement surpris Armelle Spain, Sylvie Hamel et Lucille Bédard, du Centre de recherche sur le développement de carrière de l’Université Laval. Pour cause. Elle cautionnait l’idée à la base du travail des trois auteures de Devenir les filles, c’est pas pareil. Devenir est un programme d’intervention en counseling de carrière conçu expressément pour les femmes.

« Les théories traditionnelles ont presque toutes été élaborées à partir de schémas de comportement masculins, explique Armelle Spain, directrice du projet. L’approche est ciblée, linéaire. L’accent est mis sur la carrière; le reste de la vie gravite autour. Les filles sont souvent inconfortables là-dedans, mais ne se sentent pas « correctes »de fonctionner autrement. Les recherches que nous menons depuis plusieurs années nous ont montré qu’il était urgent de légitimer cette autre façon d’appréhender la vie ».

Les relations humaines jouent un rôle central dans l’orientation professionnelle des filles; cette dimension relationnelle, c’est le matériau principal de Devenir. « Les liens affectifs qu’une fille entretient avec son entourage immédiat pèsent lourd dans la balance aux moments décisifs; c’est une donnée avec laquelle il faut compter, commente Lucille Bédard. L’une nous a dit, par exemple, vouloir décrocher un bon emploi pour elle, mais aussi pour donner du bon temps à sa mère qui en a arraché toute sa vie ».

Deuxième corde sensible des filles : leur approche globale. Autrement dit, leur perception de l’existence semble nettement moins compartimentée que celle des gars. Amour, travail, maternité, vie sociale, tout s’imbrique. La vie professionnelle ne flotte pas dans une bulle à part… Enfin, Devenir prend appui sur un troisième point d’ancrage, la trajectoire sinueuse de carrière. Ce dernier découle directement des deux autres : puisque les filles misent sur les relations humaines et envisagent les différentes sphères de leur existence comme autant de vases communicants, leur cheminement de carrière ne prend pas forcément l’allure d’une ligne droite. S’y dessineront peut-être des brisures, des détours… Un parcours en dents de scie? Armelle Spain balaie l’objection. « Quand les femmes disent vouloir marquer un temps d’arrêt pour la maternité, retourner aux études, opter pour un emploi qui corresponde davantage à leurs valeurs du moment, elles n’agissent pas en dilettantes; au contraire, elles sont très cohérentes avec elles-mêmes. Au féminin, travail n’est pas d’emblée synonyme de course au succès, de promotion verticale à tout prix ».

Bien. Mais… les gars? Ne peuvent-ils aussi se reconnaître dans la démarche? « Certains oui, admet Lucille Bédard. Mais notre hypothèse, c’est qu’ils s’y associent « par réaction . La précarité de l’emploi, la conciliation travail-famille, les demandes de leur compagne les forcent à insérer d’autres composantes dans leur trajectoire professionnelle. Nous sommes peu portées à croire qu’ils le feraient de leur propre chef. D’ailleurs, quand nous présentons Devenir, ils nous disent : « Ah c’est intéressant! Ça donne de nouvelles perspectives », alors que les femmes réagissent de façon viscérale : « Je me reconnais tellement! ». Les activités de l’atelier Devenir se colorent de ces trois principes. Pour aider les participantes à visualiser comment cette subtile mécanique fonctionne, souvent à leur insu d’ailleurs, les auteures l’ont transposée en image : Devenir se charpente autour de la métaphore de l’arbre. Sylvie Hamel commente : « L’arbre, c’est nous. Nos racines plongent dans un terreau, les relations humaines. Le tronc correspond à nos intérêts, nos aptitudes, nos valeurs… Chaque branche équivaut à une sphère de la vie (carrière, famille… ). Enfin, l’air ambiant, c’est tout l’environnement. A la fin des quatre semaines d’atelier, on dessine son arbre, ce qui permet de coucher sa réflexion sur papier, clairement ».

« L’image classique du processus d’orientation s’apparente à un entonnoir, enchaîne Lucille Bédard. On commence avec de multiples possibilités pour réduire à une seule. Ça peut être très angoissant. Un arbre vit, se transforme. Le message est clair; nous évoluons, il est normal que nos choix changent aussi. L’arbre est un symbole d’ouverture ». Les intervenants sont là pour guider les participantes, les aider à comprendre, à nommer les choses, à tisser la toile de fond qui les aidera à prendre des décisions éclairées.

Devenir a été conçu pour être utile au moment des premiers choix. Mais il peut aussi agir comme un puissant révélateur aux temps charnières de la vie. « L’approche convient à toutes celles qui veulent faire le point à une période X de leur existence, soutient Armelle Spain. En fait, notre but ultime est de donner droit de cité au mode de fonctionnement féminin. En accédant à une part d’elles-mêmes dont elles étaient jusque-là coupées, les femmes acquerront plus de pouvoir sur leur vie ». Séduisant…

En complément d’info

  • Sylvie Hamel, Armelle Spain et Lucille Bédard, Devenir, Approche éducative en développement de carrière au féminin, Les Presses de l’Université Laval, 1994, 100 p. L’illustration de la métaphore de l’arbre paraît à la page 33 de cet ouvrage (non reproduit).
  • Devenir, Guide d’animation de l’atelier d’orientation pour jeunes femmes, Les Presses de l’Université Laval.

Pour ces deux ouvrages, les auteures ont reçu le prix Orient 1995 de l’Ordre professionnel des conseillers et conseillères d’orientation du Québec. Les lauréates ont également reçu un prix de la Société canadienne d’orientation et de consultation.

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