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Les femmes qui ont fait leur apprentissage sexuel dans le contexte plus libéré des années 60-70 se sentent quasi immunisées contre les MTS et le VIH. Jamais l’un sans l’autre a misé juste en s’intéressant à elles.

Quand elle est allée faire son achat mensuel d’anovulants en novembre 1994, Hélène B., 28 ans, est ressortie de la pharmacie avec, en plus, un condom et un questionnaire. Distraction? Erreur d’emballage? Promotion pharmaceutique? Rien de tout cela. C’était plutôt Jamais l’un sans l’autre qui venait de l’inclure dans sa cible de prévention.

Contrairement à certaines idées reçues, les femmes les plus susceptibles de contracter une MTS ou une infection au VIH ne se retrouvent pas seulement parmi les adolescentes, les citadines ou les immigrantes provenant de pays à risque. Les moins de 30 ans composent le groupe d’âge le plus affecté par les MTS, tandis que les femmes de 40 ans et moins représentent 70% des cas féminins de sida déclarés au Canada. La moitié de ces cas se trouvent au Québec. « Malgré cela, les campagnes québécoises de prévention ont rarement été conçues pour rejoindre les femmes le plus à risque », fait remarquer Joanne Otis, chercheuse principale au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal.

D’où la mise au point de Jamais l’un sans l’autre, une campagne originale qui s’est déroulée dans 159 pharmacies des régions de Lanaudière, des Laurentides et de l’Outaouais. Aux femmes qui renouvelaient leur prescription de contraceptifs oraux, on remettait également un condom pour les inciter à assurer une meilleure protection de leur santé sexuelle. Quant au questionnaire, il devait permettre ultérieurement de tracer le profil de ces femmes par rapport à leur taux de risque d’attraper une MTS ou une infection au VIH. On souhaitait aussi mieux évaluer leur intérêt et leurs réticences face au condom. Dirigé par le CLSC Jean-Olivier-Chénier de Saint-Eustache, financé par le Centre québécois de coordination sur le sida, Jamais l’un sans l’autre a été élaboré et implanté avec la participation des directions de santé publique des régions concernées et l’appui de l’Ordre des pharmaciens du Québec.

Jamais l’un sans l’autre a indéniablement atteint l’un de ses principaux objectifs : rejoindre les femmes à risque. Parmi les 990 femmes interrogées, âgées de 14 à 51 ans, surtout catholiques et en majorité québécoises, 38, 8% étaient ou avaient déjà été dans une situation présentant un taux de risque plus élevé (relations sexuelles non protégées avec des partenaires multiples ou à risque, utilisation de drogues injectables dans le cas du VIH). L’analyse des données effectuée par Joanne Otis a également permis de mettre en relief la fausse sécurité dans laquelle vivent plusieurs femmes mal renseignées ou peu sensibilisées. La docteure Suzanne Cummings, du DSP des Laurentides, le constate régulièrement dans sa pratique de médecine générale : si les moins de 20 ans ont grandi avec la nécessité de se protéger dont on leur a rebattu les oreilles à l’école, celles qui ont fait leur apprentissage sexuel dans le contexte plus libéré des années 60-70 se sentent souvent intouchables, quasi immunisées et ne voient guère de raison de modifier leurs habitudes. « Les femmes oublient que près de la moitié de celles qui ont la chlamydia peuvent ne pas présenter de symptôme pendant de longs mois et que la période asymptomatique de séropositivité au VIH peut s’échelonner sur une décennie, ajoute-t-elle. Près des deux tiers des femmes interrogées croient aussi que le test Pap permet de dépister la chlamydiose et la gonorrhée. C’est entièrement faux ».

Entre le cœur et les apparences

Alors qu’on effectue fréquemment des tests de dépistage des MTS dans les cliniques pour jeunes, ce n’est pas le cas pour les femmes adultes. Elles se sentent souvent moins à risque et ne réclament pas ces tests. Souvent, leurs stratégies de protection reposent sur les apparences : elles font confiance, parlent de mieux connaître leur partenaire, affirment qu’il n’a pas l’air d’être une personne à risque… « Mais comment savoir avec une nouvelle relation?, demande Joanne Otis. Les jeunes se montrent plus directes, plus inquisitrices. Elles tiennent moins pour acquis que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes parce que l’autre a l’air cute et propre ». Quand les émotions nous chavirent, on est à mille lieux de toute pensée rationnelle. Les femmes seules qui exigent rarement le port du condom, de crainte d’irriter ou de perdre le partenaire, sont plus vulnérables aux MTS. « En fait, si on ne tient pas compte de la fragilité émotive présente dans la sexualité des femmes, jeunes ou moins jeunes, aucune campagne n’aura de succès, ajoute Suzanne Cummings. Il faut discuter prévention quand les femmes ont la tête froide, leur suggérer de parler du condom avec leur partenaire avant d’être dans le feu de l’action. Une phrase anodine peut introduire le sujet dans la conversation lorsqu’il est encore temps ». Sans oublier qu’après la rupture d’une relation qui date de dix ans ou plus, un entretien avec le médecin ne serait pas de trop pour mettre ses connaissances à jour à propos des nouvelles MTS.

N’est-ce pas là faire porter la responsabilité de la contraception et de la protection sur les seules épaules des femmes? « Les choses étant malheureusement ce qu’elles sont autant pour les femmes que pour les hommes, réplique Suzanne Cummings, chacun devrait assumer la gestion de ses propres risques, en n’oubliant pas que la sexualité reste un besoin fondamental pour l’être humain… et qu’elle peut se manifester de façon imprévisible et surprenante. Sans vouloir jouer à la cynique qui soupçonne toujours le partenaire d’infidélité, il ne faut pas non plus être aveugle »… Selon Joanne Otis, les femmes devraient penser non pas à un fardeau, mais à une prise de contrôle de la protection de leur santé sexuelle. Grâce à Jamais l’un sans l’autre, plusieurs d’entre elles ont pris conscience de l’importance de la prévention, ont eu envie d’en savoir plus, en ont discuté avec les amis et les enfants. Certaines ont gardé le condom « au cas où », d’autres ont passé des tests de contrôle… Mais elles ont rarement franchi le pas de la modification de leurs habitudes dans la vie de tous les jours. « Tout en étant excellente comme Jamais l’un sans l’autre, une campagne de sensibilisation n’a pas la même portée qu’une campagne d’éducation », estime la docteure Cummings.

Aller plus loin

Une bonne idée de cette campagne a été la participation des pharmaciens et des pharmaciennes. Certains craignaient de se voir taxer d’ingérence dans la vie privée de leurs clientes, mais la majorité d’entre elles les ont perçus comme des alliés inattendus, intéressés à leur santé. Comme la campagne a de toute évidence rejoint des femmes à risque élevé et difficiles à atteindre, la filière pharmacie, que les utilisatrices de contraceptifs oraux fréquentent tous les mois, pourrait contribuer à parfaire leur éducation. D’autant plus que Jamais l’un sans l’autre a permis de constater que ces femmes à risque, se percevant rarement comme telles, voient leur médecin à peine une fois par an.

Joanne Otis croit aussi à la pertinence des campagnes de sensibilisation et d’éducation puisque les filles et les femmes, plus proches de leur corps et de leurs émotions, y réagissent mieux. « Mais elles ne doivent pas seulement servir à faire monter le niveau de culpabilité et d’anxiété. Il faut aller plus loin, développer la capacité des femmes de s’affirmer et de se prendre en charge. Le jour où elles seront libres et indépendantes, le jour où elles se respecteront assez pour se protéger, il y aura moins de MTS et de VIH. C’est devenu un enjeu de société, un choix politique ». Il faudrait, selon elle, faire participer davantage médecins et pharmaciens, mieux utiliser les médias et orchestrer des campagnes provinciales en visant précisément le public cible, puisqu’il n’y a guère eu d’information véhiculée en milieu de travail et que les femmes à la maison ne sont pas faciles à rejoindre. Il y a aussi un travail à faire auprès des hommes, ce qui aurait un effet positif pour les femmes. « Il importe de réagir vite, estime la chercheuse, parce que l’image actuelle d’une sexualité synonyme de maladie et de mort contribue à creuser le fossé entre les sexes, alors que cette activité devrait favoriser l’apprentissage du partage et de l’épanouissement. Et puis la peur ne constitue pas une approche bien efficace pour parler de prévention contre les MTS».

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