Aller directement au contenu

Féminisme et extrémismes religieux, poser des limites à la tolérance

par 

A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

Deux débats très actuels, le droit à l’avortement et le port du voile à l’école, montrent comment le féminisme est interpellé au nom de la liberté des femmes.

L’intolérance religieuse a toujours été un obstacle au féminisme. Pour parvenir à s’émanciper, les femmes ont dû conquérir leur autonomie physique et morale, ce qui signifiait prendre le contrôle de leur corps et de leur existence. Les résistances de l’Église ont toujours été très vives à l’égard de la contraception et surtout du droit à l’avortement, des pratiques qui sont malgré tout entrées dans la vie de millions de femmes.

Depuis quelques années, on constate en Occident une remontée des valeurs religieuses qui inquiète beaucoup d’observateurs : retour d’une morale rigoriste, refus de la contraception, de l’éducation sexuelle dans les écoles, lutte contre le droit à l’avortement.

Au nom de ces valeurs, des fanatiques exercent aujourd’hui une violence qui traduit leur intolérance envers des mœurs plus libres et plus ouvertes. Par exemple, des groupes anti-avortement tirent sur des médecins, comme ce fut le cas à Vancouver en 1994, posent des bombes dans des cliniques (celle du docteur Morgentaler en fut la cible en 1992 à Toronto), harcèlent les femmes qui choisissent de se faire avorter. Aux États-Unis, des infirmières et des médecins se rendent à leur travail habillés de gilets pare-balles… Le Québec n’en est pas là, mais ces événements forcent à redoubler de vigilance.

Il n’y a pas que le fanatisme chrétien qui frappe. L’intégrisme musulman a révélé un de ses côtés les plus sanguinaires en Algérie. Les représentants du Front islamique du salut n’hésitent pas à supprimer la vie de centaines de personnes, notamment des femmes (surtout des féministes, enseignantes, journalistes), sous prétexte que leur vie ne suit pas les règles prescrites par le Coran. En outre, l’adoption du Code de la famille par le gouvernement algérien en 1984 a remis en vigueur des pratiques rétrogrades qui donnent aux femmes un statut de mineures à vie; par exemple, l’article 19 du code ordonne à l’épouse « d’obéir à son mari et de lui accorder les égards en sa qualité de chef de famille », tandis que l’article 8 autorise la polygamie. Au Bangladesh, la justice considère que la parole d’un homme vaut celle de deux femmes… Dans certains pays, les femmes subissent des tortures, voire la mort, pour avoir soi-disant profané les textes sacrés. Le cas de Taslima Nasreen, du Bangladesh, et celui de Khalida Messaoudi, d’Algérie, mettent en relief l’intransigeance des intégristes : il leur a fallu fuir leur pays pour échapper à la mort.

Si des femmes comme elles ont pu partir, c’est en grande partie grâce à des associations de défense des droits et à des groupes féministes de leur pays ou d’ailleurs. Qu’il soit européen ou américain, le féminisme occidental a montré une très grande solidarité envers les femmes menacées de mort. Au Québec, en partie à cause du lien linguistique (le français est parlé en Afrique du Nord), un grand nombre de Maghrébines (Marocaines, Algériennes ou Tunisiennes) se sont installées ici, soit pour échapper aux menaces, soit pour fuir l’intolérance. Elles ont trouvé un accueil et un soutien attentifs à leur cause : la création de Solidarité Femmes Algérie ou du Comité Québec/Algérie, l’année dernière, en sont des exemples.

Qu’ils soient chrétiens ou musulmans, les extrémistes s’entendent sur une chose : la place des femmes n’est pas au centre de la vie publique, mais dans le privé, auprès de leur famille, de leur mari et de leurs enfants. C’est, d’après eux, ce que prescrit la religion, et les femmes n’ont pas le choix de s’y soumettre si elles veulent qu’on les respecte. Pas étonnant que les féministes aient bondi dans les pays les plus touchés et même ici. Qu’on contraigne les femmes à un comportement, de surcroît par la violence, est au cœur de leur indignation.

C’est au nom de la démocratie, et plus spécifiquement de la libération des femmes, que des associations féministes ont appuyé Nasreen ou Messaoudi. Que ce soit en France ou ici, le mouvement a été largement sollicité. Élizabeth Badinter, féministe française et auteure, a d’ailleurs déclaré à la presse française, en janvier 1995, que « le combat contre l’intégrisme doit être avant tout l’affaire des femmes et du féminisme ». Deux débats très actuels montrent comment le féminisme est interpellé au nom de la liberté des femmes : le droit à l’avortement et le port du voile à l’école.

L’avortement

Le Vatican a été on ne peut plus clair : à l’approche de la Conférence mondiale sur les femmes qui s’est tenue à Beijing en septembre dernier, on avait prévenu les groupes féministes de « ne pas imposer à l’événement les valeurs occidentales concernant la féminité »et de « se concentrer davantage sur la maternité et moins sur les droits sexuels ». Le Vatican disait vouloir combattre les militantes féministes, « en particulier celles qui soutiennent le droit à l’avortement sans restrictions et considèrent la maternité et la famille comme répressives ». D’une certaine façon, l’institution religieuse a interprété le féminisme comme étant opposé à la maternité. De là à dire que le féminisme milite pour l’avortement (et non pour le « choix » face à l’avortement), il n’y a qu’un pas que bien des fidèles franchissent.

Marie-Andrée Roy est professeure au Département des sciences religieuses à l’UQAM et membre du Conseil du statut de la femme. Elle observe, elle aussi, une montée des extrémismes religieux : « En ce qui concerne le monde occidental, je m’inquiète autant des forces de droite comme Human Life International (HLI) que des alliances entre le Vatican et les musulmans intégristes quand vient le temps de parler, par exemple, de reproduction et de reconnaissance de l’égalité des sexes ».

Au Québec, les féministes ne croient pas à une montée de la droite radicale organisée. « C’est pour cela que les membres de HLI sont venus ici, explique Marie-Andrée Roy, justement parce que la droite est diffuse, moins structurée qu’aux États-Unis. Comme l’islam, le christianisme est une religion qui fonctionne sur le mode du prosélytisme ». Françoise David, présidente de la Fédération des femmes du Québec, convient que les « pro-vie » ne mènent pas de croisade spectaculaire ici, mais qu’ils ne sont pas moins actifs. « Les idées antiféministes font leur chemin, précise-t-elle. Par exemple, nous avons des CLSC où des militants « pro-vie » siègent au conseil d’administration. Quand vient le temps de couper dans les budgets, les services d’avortement sont les premiers touchés ».

L’opposition au droit à l’avortement se manifeste parfois de façon extrêmement violente. A Pensacola, en Floride, la bataille des catholiques extrémistes a culminé lorsqu’un médecin a été tué en 1991. Depuis quelques années, le ressentiment envers les pro-choix est alimenté par l’appui des institutions religieuses, notamment le Vatican. Pendant ce temps, chaque année, 100 000 femmes meurent des suites d’avortements clandestins, selon l’Organisation mondiale de la santé.

Le voile

Une des premières réactions des féministes et du public en général, quand s’est posée la question du port du voile à l’école (lors du renvoi de la jeune Émilie Ouimet de la polyvalente Louis-Riel en 1994), a été d’associer le voile à la soumission des femmes. Comment le voir autrement quand on sait que des femmes se font assassiner et torturer parce qu’elles refusent de le porter?

Lorsque des groupes féministes ont pris la peine d’examiner la situation au Québec, ils ont conclu que le renvoi des filles de l’école est, par définition, contraire aux principes féministes. C’est ce qu’illustre Nicole de Sève, membre de la Ligue. des droits et libertés et du Comité Québec/Algérie. « Toutes les études réalisées dans les pays en voie de développement ont démontré que l’éducation des filles est la clé du développement, justement. Si elles sont instruites, les filles connaîtront mieux leurs droits, pourront contrôler leur contraception, auront droit au travail, etc. Il en va de même dans tous les pays du monde. Il faut que les filles, voilées ou non, aient accès à l’école publique, à cette culture commune à tous ».

Le Conseil du statut de la femme a tenu compte de ce droit (celui des enfants à l’éducation est garanti par une Convention internationale des Nations Unies) en se prononçant le printemps dernier contre l’exclusion des filles voilées de l’école Publique. plusieurs femmes ont accueilli cette position avec indignation. Pour sa part, l’Alliance des professeurs de Montréal prône l’interdiction du hijab à l’école. Une des membres de l’Alliance, Leïla Bensalem, est farouchement opposée au port du voile. Selon elle, tolérer le voile peut ouvrir la porte à l’intégrisme. « Autoriser une jeune fille à se voiler dans les écoles ne change en rien le système scolaire, rétorque Nicole de Sève. Il faut avoir confiance en nos institutions sociales, politiques, démocratiques. Il n’y aura jamais de négociation possible sur la mixité des écoles, sur le contenu des cours, etc. L’ouverture au voile ne signifie en rien que l’on cède sur ces acquis, ni que l’on favorise l’intégrisme ».

Un féminisme pluriel?

Le débat sur le voile a déstabilisé, provoqué même le féminisme québécois qui a été mis face à ses propres contradictions. C’est ce que reconnaissent la plupart des féministes québécoises et des musulmanes de Montréal qui militent pour les droits des femmes. Sheema Khan est l’une d’entre elles. Diplômée de Harvard en génie physique, elle étudie cette année à l’Institut des études islamiques de l’Université McGill. Lors du débat sur le voile, elle n’a pas du tout apprécié que l’on considère le hijab comme un instrument d’oppression. « Il y a des musulmanes qui portent le voile, comme moi, et qui travaillent à l’amélioration de leurs droits (pauvreté, contraception, etc. ). Ce n’est pas parce que l’islam est mal interprété ailleurs, en Algérie par exemple, qu’il faut penser que toutes les femmes vivent cette oppression ». Pour Sheema Khan, et elle n’est pas la seule à le dire, il est important de comprendre les femmes des différentes communautés culturelles. « Si on laisse penser aux femmes musulmanes que leur religion « n’est pas la bonne », elles s’y accrocheront encore plus. En voyant tout ce qui est dit contre l’islam en ce moment, les jeunes filles décident de porter le hijab principalement pour affirmer leur identité. Si on les oblige à ôter leur voile, c’est dans leurs racines qu’elles se sentent exclues. Il faut à tout prix éviter la contrainte : c’est cela que doit défendre le féminisme ».

Homa Hoodfar, professeure au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia, est du même avis. « J’ai entendu des commentaires attristants au sujet de certaines de mes étudiantes voilées. On disait : « Cette fille est voilée, pourtant, elle est très intelligente »… Je n’en revenais pas : où est la contradiction? On ne les voit pas comme des femmes qui prennent aussi leurs propres décisions. Mais où prend-on ces idées? Moi, je pense qu’il faut soutenir toutes les femmes : celles qui sont contraintes de porter le voile et celles qu’on oblige à ne pas le porter. Après tout, le féminisme défend toutes les femmes, non »?

La question est posée : au nom de qui le féminisme parle-t-il aujourd’hui? Au nom de celles qui nous ressemblent ou de toutes les femmes, quelles que soient leur religion ou leurs convictions? « Les immigrantes nous ont souvent reproché de ne pas toujours comprendre leur situation et leurs stratégies : je pense qu’elles avaient raison, reconnaît Françoise David. Il faut faire l’effort d’affronter les dissidences, les désaccords. Il y a des divergences sur les stratégies employées par les femmes pour acquérir une plus grande autonomie. Il faut être ouvertes et écouter ce qu’on nous dit, surtout quand il s’agit de communautés dont nous connaissons peu les traditions et la religion ».

Mais l’ouverture, si louable et nécessaire soit-elle, a besoin de balises. Devant la diversité culturelle et religieuse qui caractérise maintenant le Québec et devant les manifestations de l’extrémisme religieux dont les femmes font presque toujours les frais, le féminisme et la société en général doivent faire un sérieux examen de leurs normes et de leurs valeurs. « Je pense que l’un des plus beaux rôles du féminisme, c’est de mettre les débats sur la table et de ne pas avoir peur des sujets difficiles », affirme Françoise David. Qu’est-ce qui, d’un côté, doit donner lieu à des accommodements raisonnables (par exemple, tolérer le voile sans pour autant renoncer à le critiquer)? Qu’est-ce qui, par contre, est de l’ordre des valeurs fondamentales (égalité entre les sexes, droit à l’éducation, etc. )? En d’autres termes, établir la frontière entre le négociable et le non-négociable pour pouvoir, comme dit Marie Lavigne, ex-présidente du Conseil du statut de la femme, « poser les limites de la tolérance ».

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Rachid

    Il faut se poser la question, que ce que une religion, cet un mode de vie, donc féminisme ou la laïcité sont des modes de vie. L’extrémisme se trouve dans les deux camps. Pour moi la charte proposée par Marois veux imposer sa religion.

Inscription à l'infolettre