Aller directement au contenu
Serge Gauvin

Pol Pelletier, l’indomptable

par 

Diplômée de l’Université Bordeaux et de l’Université Laval en science politique. Elle travaille comme journaliste et réalisatrice de documentaires. Elle a à son actif près d’une quinzaine de courts-métrages, tournés tant au Québec qu’en France, en Afrique ou en Amérique latine. Du documentaire à la fiction, sa sensibilité, sa curiosité et son analyse féministe guident son travail. En 2011, elle signe son premier moyen métrage : Attention Féministes!, un portrait de jeunes féministes du Québec.

Du 5 au 12 décembre naîtra le Sauvage théâtre sous la houlette de Pol Pelletier, en hommage au Théâtre expérimental des femmes qu’elle a cofondé puis codirigé jusqu’en 1985. Discrète ces dernières années, cette grande dame du théâtre québécois remonte sur les planches pour ressusciter le goût des idées fortes. Quand la nostalgie ravive la passion…

Véritable monument de l’histoire du théâtre au Québec, Pol Pelletier a vécu le grand bouillonnement artistique des années 1970. En 1975, elle a cofondé le Théâtre expérimental de Montréal (entre autres avec Jean-Pierre Ronfard), puis le Théâtre expérimental des femmes (TEF) en 1979, avec Louise Laprade et Nicole Lecavalier. Elle se souvient de ces années de création inoubliables, de l’audace, de la créativité qui émergeaient de partout. « C’était une époque chaude et vivante. Quand on sortait dans les bars, c’était pour échanger de grandes idées et refaire le monde sans que nos voix soient étouffées par une musique trop forte comme c’est le cas aujourd’hui! » Et lorsqu’elle raconte ce temps passé où l’on pouvait créer comme on respire — vu que la vie était moins complexe et surtout moins chère : pas de factures de cellulaire, de loyers exorbitants — , on voudrait y être!

Photographie de Mme Pol Pelletier.
© Serge Gauvin
En faisant renaître les Lundis de l’histoire des femmes, Pol Pelletier souhaite communiquer aux jeunes Québécoises sa passion pour les grandes femmes d’ici.

Elle rappelle ces extraordinaires moments de rencontres et de réflexion qu’étaient les Lundis de l’histoire des femmes; chaque mois, une conférencière venait parler d’une héroïne de son choix. Ses yeux pétillent quand elle évoque le souvenir de la conférence de Jovette Marchessault sur Alice Guy ou celle de Marie Cardinal. « Un des grands moments de ma vie : elle nous avait raconté comme personne Louise Michel et la Commune de Paris. Depuis, je suis complètement fascinée par cette grande révolutionnaire! » Elle revoit la salle du deuxième étage de la maison en pierre où logeait le TEF, près du Marché Bonsecours (avant que le Vieux-Montréal redevienne un quartier chic et au goût du jour), peinant à contenir quelque 250 spectatrices chaque fois. « On devait souvent refuser du monde tellement c’était populaire. »

C’est ce qu’elle aimerait communiquer aux (jeunes) Québécoises d’aujourd’hui : cette effervescence, cette passion pour nos grandes femmes, pour notre histoire. D’où l’expérience unique qu’elle nous propose cette année : Les Lundis de l’histoire inconnue et de la pensée scandaleuse, une série qui recréera le climat de l’époque.

Une parole en déclin

L’œuvre de Pol Pelletier s’inscrit dans une parole et une réflexion fortes sur l’identité, le rôle de l’artiste et du féminin dans l’histoire de l’humanité. Pensons à ses débuts en 1976 dans La nef des sorcières où, à travers six monologues, des femmes de différents milieux exprimaient pour la première fois avec franchise les aspects les plus intimes de leur vie. La pièce a fait salle comble au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) pendant des mois. Dans les années 1990, elle a mis en scène sa trilogie Joie, Océan et Or, dans laquelle elle racontait la folle époque de création des années 1970-1980. La trilogie a suscité un grand engouement auprès du public; elle a tenu l’affiche cinq mois à Montréal, durant la saison 1996-1997, et a entre autres valu à Pelletier le Masque de l’interprétation féminine en 1998. Plus récemment, elle a écrit Nicole, c’est moi, pièce qui fait écho à la tuerie de Polytechnique. Entre 2006 et 2008, en exil en France, elle a créé Une contrée sauvage appelée courage, une œuvre-fleuve en hommage au Québec. Cette année, elle a signé La robe blanche, qui nous plonge dans le traumatisme d’une enfance meurtrie par un prêtre pédophile – mais qu’elle n’a malheureusement présentée qu’une fois, au Cercle à Québec.

Depuis 10 ans, il est devenu très difficile pour elle de jouer. Même si ses spectacles sont le plus souvent des succès, et ses salles pleines, aucun théâtre ne l’invite. « Il y a deux ans, j’ai proposé au Théâtre d’aujourd’hui et au Théâtre du Nouveau Monde une pièce magnifique de Jovette Marchessault La pérégrin chérubinique, l’un des plus grands textes écrits au Québec, d’une force d’écriture semblable à celle de Claude Gauvreau. Or les directrices de ces théâtres ont toutes deux refusé de m’inscrire à la programmation. »

D’autant plus difficile à accepter pour Pelletier que le 60e anniversaire du TNM est souligné cette saison sans même une pièce écrite ou mise en scène par une femme au programme. « On rejoue Molière et Shakespeare plutôt que des œuvres du répertoire québécois! Et au Théâtre d’aujourd’hui, on met en scène pour la cinquième fois Les belles-sœurs, alors qu’on laisse Jovette Marchessault mourir en silence et sans reconnaissance », déplore Pol.

Une situation que l’artiste dénonce depuis plusieurs années. Lors du 30e anniversaire de l’Espace Go en 2009, elle s’était indignée contre l’affiliation hypocrite de cette compagnie au Théâtre expérimental des femmes, alors que cette dernière délaisse aujourd’hui la parole au féminin, trahissant la vision artistique des fondatrices.

Devant la critique de Mme Pelletier, il y a lieu de se poser des questions. Est-ce le fait d’être liée à la lutte des femmes, et par extension étiquetée comme une « chialeuse radicale », qui entraîne la stigmatisation de Pol Pelletier? Le conformisme prime-t-il sur tout, évinçant toute radicalité? Veut-on véritablement entendre la parole des femmes aujourd’hui?

Faire de la vie avec la mort

Déterminée à disposer d’un lieu où l’expérience du théâtre au féminin puisse être vécue, Pol Pelletier se lance dans l’aventure des Lundis de l’histoire inconnue et de la pensée scandaleuse sans filet de sécurité : pas de ressources ni de subventions pour monter ce projet. Le Sauvage théâtre des femmes et des hommes qui sont assez sauvages pour faire une femme d’eux-mêmes verra le jour la veille de l’anniversaire du massacre de Polytechnique. Son but? « Faire de la vie avec la mort. Cette tragédie, on l’a très vite enfouie au fin fond de notre inconscient collectif, de peur de découvrir ce qu’elle signifiait. La société québécoise a besoin d’un événement fort qui rappelle le féminin et qui reconnaît ces jeunes femmes mortes simplement parce qu’elles étaient des femmes. Seul l’art peut répondre à cet appel inconscient et guérir ce traumatisme sociétal, cette haine des femmes. »

Et Pelletier de rappeler que ça a pris 10 ans avant qu’on érige un monument commémoratif de la tuerie à Montréal, (Nef pour quatorze reines) et que celui-ci, trop fragile, a tenu à peine une décennie! Cécité collective inconsciente? Pour elle, Polytechnique a en quelque sorte marqué la mort du mouvement féministe et de la parole des femmes au Québec. Depuis, les Québécoises ont peur et se taisent. Pelletier, elle, voudrait parler, mais on ne lui en donne pas les moyens.

Afin de rompre ce silence imposé, elle montera seule sur les planches le 5 décembre pour offrir une conférence-performance intitulée La Québec est une femme refoulée, c’est pourquoi elle se meurt. Elle y « soutiendra l’idée que l’identité québécoise repose sur le féminin et que, sans cette reconnaissance, le peuple québécois se suicide », en établissant les liens entre l’histoire du Québec et l’évolution des femmes pendant les 35 dernières années. Pour Pelletier, le féminin est bâillonné parce qu’il va à l’opposé de l’obligation de performance, de rationalité et de force qu’entraîne le patriarcat. Or, « comprendre le féminin, c’est dire ce qui nous fait peur ».

Cette invitation au voyage dans l’univers de Pol Pelletier, le temps d’une soirée, promet d’être intense… à l’image de l’artiste! Tout au long de la semaine, la grande dame donnera également des « entraînements sauvages » basés sur sa méthode Dojo. Et si le Sauvage théâtre ne s’installera que sept jours à la Tangueria, Pol Pelletier ne désespère pas d’avoir à nouveau un lieu bien à elle, notamment pour faire revivre la parole des femmes tous les 6 décembre… jusqu’à sa mort.

Les Lundis de l’histoire inconnue et de la pensée scandaleuse

À la Tangueria, 6355, avenue du Parc (coin Beaubien), Montréal

  • Conférence-performance de Pol Pelletier La Québec est une femme refoulée, c’est pourquoi elle se meurt, le lundi 5 décembre à 19 h 30
  • Conférence de Jean-Jacques Dubois L’histoire de la Québec comme vous ne l’avez jamais entendue, le lundi 12 décembre à 19 h 30.
  • Entraînements sauvages avec Pol Pelletier, du 6 au 9 décembre de 18 h à 21 h, et les samedi 10 et dimanche 11 décembre de 14 h à 17 h

Qu'en pensez-vous?

12 Réactions

  1. suzanne charron chayer

    Je trouve l’idée de « faire de la vie avec la mort » très réconfortante, car positive et lucide. Aussi, j’aimerais beaucoup participer à l’expérience des « Lundis de l’histoire inconnue et de la pensée scandaleuse » si c’est possible.

    Moi, tout le cheminement de Mme Pelletier m’inspire. Elle est un beau modèle de femme.

  2. Céline Bégin

    Je ne comprends pas qu’on puisse réduire au silence une telle femme de théâtre! J’ai assisté à son dernier spectacle au Cercle de Québec: la salle était trop petite pour permettre à tous les intéressés
    d’y prendre part. Quoi faire pour l’aider à reprendre sa parole dont nous avons tant besoin que ce soit comme femme ou comme québécoise? Se regrouper pour l’aider? Je suis partante mais ne sais pas comment faire?

Inscription à l'infolettre