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Après avoir traversé une première phase axée sur la dénonciation, l’analyse en noir et blanc, le féminisme arrive à l’étape de remettre ensemble, mais différemment, des réalités et des univers qui ont été séparés.

Sondez pendant cinq ans les reins et les cœurs des Québécoises et des Québécois. Cherchez ce qu’ont en commun les ados et les aînés, les jeunes adultes et les baby-boomers. Quelques centaines d’entrevues plus tard, vous en arriverez probablement à la même conclusion que Solange Lefebvrequi a codirigé, avec Jacques Grand’Maison, une vaste recherche-action sur les tendances sociales du Québec contemporain : nous sommes préoccupés par les valeurs.

Après avoir sauté à pieds joints dans la modernité, nous nous demandons s’il n’y aurait pas lieu de réconcilier les valeurs de durée (fidélité, stabilité, interdépendance, distance sur soi) avec celles de progrès (liberté, affectivité, sens critique, autonomie personnelle). Après avoir marqué ou institué les différences entre les sexes et les générations, nous nous interrogeons sur la manière de recréer les liens. Étonnant? Pas tant que cela. Les changements ont été rapides : nous serions maintenant dans une phase de « digestion », de « recomposition » des valeurs.

Dans ce processus de maturation, que devient le féminisme, lui qui a rejeté les servitudes de la tradition au profit de la qualité de vie, de la liberté et de l’affirmation individuelle? A-t-il des mea culpa à faire? Des choix à reconsidérer? La Gazette des femmes s’en est longuement entretenue avec Solange Lefebvre.

« Les féministes de la première génération ont dû établir des ruptures avec la culture traditionnelle qui imposait ses étouffements. Aujourd’hui, soulève-t-elle, personne ne veut perdre les valeurs de modernité revendiquées notamment par le mouvement féministe, mais tout le monde se demande si on ne peut vivre que d’elles. L’autonomie est-elle viable sans l’interdépendance? La liberté peut-elle s’exercer sans un minimum de sécurité? Que devient la créativité sans une certaine conscience historique? »

L’un des passages les plus émouvants du rapport de recherche consiste d’ailleurs en un dialogue entre Lise Baroni, 48 ans et militante féministe depuis 15 ans, et Solange Lefebvre, 33 ans au moment de l’échange. La première se demande en substance s’il y a une relève pour les féministes; la seconde répond que les filles de sa génération cherchent à allier liberté et « vivre ensemble », autonomie et interdépendance. « J’ai été fascinée, écrit Solange Lefebvre, par la dynamique initiale de « quitter »propre à votre génération : quitter l’univers traditionnel, quitter la famille, etc. La mienne semble davantage marquée par l’effort de « demeurer », d’«habiter ».

Solange Lefebvre, théologienne de 36 ans, se dit féministe-« c’est un lieu historiquement nécessaire » -mais ne se définit pas premièrement par cela. « Le combat social est multiple : écologie, pauvreté, violence, féminisme… » C’est après avoir complété une formation en musique qu’elle s’est intéressée à la théologie. « J’y suis allée d’abord par curiosité, puis j’y ai pris goût. C’est un carrefour où on peut poser des questions de tous ordres-économique, social, éthique-avec une distance critique ». Professeure à la faculté de théologie de l’Université de Montréal, elle a entrepris une formation en anthropologie sociale, à l’École des Hautes Etudes en Sciences sociales de Paris. « Ce qui m’intéresse, c’est l’horizon symbolique, éthique, des rapports sociaux. En cela, je suis peut-être représentative de la génération des 20-35 ans pour qui la question du sens est un terrain inédit et passionnant ».

Inventer des ponts entre des mondes exclusifs

« Ce qui ressort de l’enquête et de l’échange, poursuit la chercheuse et théologienne, c’est que le mouvement des femmes a combattu certaines exclusions, mais qu’il en a parfois créé de nouvelles : les femmes pauvres, les jeunes femmes, et les conjoints. Comme tout autre mouvement social, il a traversé une première phase axée sur la dénonciation, le sentiment d’urgence, l’analyse en noir et blanc. Il arrive maintenant à une deuxième étape : voir ce qui arrive à ceux et celles qu’on a exclus, comment on peut remettre ensemble, et différemment, des réalités et des univers qu’on a séparés ».

« Or, pour les jeunes femmes, un des modes de recomposition, c’est la dynamique individuelle. C’est sûr qu’il y a des dérives dans l’individualisme, mais il y a aussi des efforts pour recomposer les dimensions personnelles, la famille, le travail, etc., à l’échelle de l’individu ». Solange Lefebvre en veut pour illustration le fait que la valeur famille, qui n’était d’ailleurs jamais disparue, reprend de l’importance pour les Québécoises et les Québécois, et ce, quelle que soit sa forme.

Les résultats de l’enquête interpellent également une société devenue hyper-fonctionnelle, où les rapports sociaux sont réduits à une dimension contractuelle, voire comptable. Ils appellent à dépasser la règle mécanique, le calcul étroit, la stricte revendication des droits et des intérêts propres, pour renouer avec des valeurs comme le don, la compassion, la responsabilité.

Terrain glissant pour les femmes? Certes, admet Mme Lefebvre. « Je crois que l’appel à la responsabilité peut s’adresser à tous les citoyens, hommes comme femmes. Mais il y a des nuances à faire. Toutes les enquêtes en Occident confirment que la « génération-sandwich », c’est-à-dire celle qui pourvoit aux besoins de ses parents et de ses enfants, est en grande partie une affaire de femmes. Je comprends alors qu’elles réagissent à tous ces discours sur les solidarités familiales, sur les « aidants naturels ». Cela ne me fait pas remettre en question l’importance du don, mais le partage de la responsabilité du don entre hommes et femmes ».

Par ailleurs, les réactions à un tel discours varient selon les générations parce que chacune refuse de se faire répéter le discours qui a servi à l’opprimer. « Si on parle de « vocation » aux infirmières, les plus jeunes ne réagiront pas, mais les aînées oui, parce qu’elles viennent d’un monde où elles étaient définies par la vocation plutôt que par la profession. De la même manière, dans les ex-pays communistes, des femmes sont devenues allergiques aux discours sur la lutte et la justice, qu’elles identifient à un régime oppressif. Elles préfèrent parler de charité et d’amour fraternel ».

Vaincre les résistances par le travail de personne à personne

Solange Lefebvre s’inquiète de la montée de la droite, présente non seulement chez les jeunes, comme on se plaît parfois à le croire, mais parmi toutes les générations. Le plus alarmant selon elle, c’est que les leaders de la droite sont des gens élus qui siègent dans les parlements et qui ont donc à la fois le pouvoir et la légitimité d’agir. « Cette montée de la droite remet en question les revendications des diverses « minorités » : ethnies, homosexuels, femmes. Or, il ne s’agit pas de renoncer à ces causes, mais de s’interroger sur l’origine du ressac ».

Le manque de balises, l’insécurité propre à la modernité peuvent constituer une partie de l’explication. Les gens vivent dans une incertitude qui les rend vulnérables à la montée des mouvements affirmatifs, voire intégristes. Selon la théologienne, le combat de toutes les gauches, y compris celui du mouvement féministe, devra nécessairement passer par un travail d’humain à humain, un travail long, patient, subtil, qui évalue les résistances, les disponibilités, les ouvertures, qui comprend les insécurités et, du coup, se donne les moyens d’agir dessus. « Il ne s’agit pas d’abandonner les causes, mais d’être attentives à la réception du discours », répète-t-elle. « Et puis, on comprend que les luttes progressent et régressent quand on considère la charge critique contenue dans le féminisme qui fut une véritable révolution affective, politique, économique, sociale, culturelle, familiale… »

Elle note donc avec bonheur que les féministes sortent du discours monocorde : « elles parlent par exemple plus en termes de société que seulement en termes de droits des femmes ». Elle souligne aussi que, devant l’expansion de la droite et la menace de l’intégrisme, le pluralisme et la démocratie demeurent des enjeux immenses. « De façon plus précise, le défi consiste à allier une diversité de cultures, de valeurs, de conditions matérielles et sociales, avec un noyau de valeurs communes qui permet de vivre et d’agir ensemble ».

Dans ce contexte, les nouvelles technologies de l’information, l’autoroute électronique sont-ils le gage d’une démocratie accrue ou, au contraire, une menace à la démocratie? Tout en faisant valoir que, comme tous les progrès techniques, celui-ci comporte sa part d’intérêt, Solange Lefebvre craint surtout la « déculturation », c’est-à-dire la difficulté qu’ont les gens, dans un contexte de modernité où les balises sont sans cesse réinventées, de nommer les choses, d’exercer un jugement, de faire des choix. Elle souligne la pauvreté de la langue : « on baigne dans les slogans ». « La maîtrise culturelle est importante, poursuit-elle, dans un monde aussi complexe que celui qui donne naissance à l’Internet. Je crains que notre horizon culturel ne soit pas assez fort pour nous permettre d’exercer un jugement critique face à ces techniques ».

Elle voit se dessiner également, si une vigilance ne s’exerce pas, une menace pour l’espace public. « Il faut éviter que s’érigent des empires qui contrôlent tout. La manière dont Bill Gates (le p.-d. g. de Microsoft) a occupé les ondes pour le lancement de Windows 95 ne révèle-t-il pas une volonté de monopoliser l’espace public? Il faut éviter les discours uniques, qui excluent les autres ou qui favorisent le repli corporatiste, chacun sur son petit univers clos, qu’il soit sexuel, ethnique »

Instaurer une salutaire réciprocité

Autre point qui ressort de l’enquête : le féminisme traverse une crise de transmission de culture et de valeurs comme, du reste, tous les milieux, familiaux, scolaires, syndicaux. « Dans la société traditionnelle, c’était les aînés qui transmettaient les valeurs; dans les années 60, on a renversé la vapeur au profit des jeunes. Une nouvelle dynamique de réciprocité est aujourd’hui appelée à s’instaurer, chaque génération transmettant quelque chose aux autres ».

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