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Le 8 mars s’ouvre au Musée de la civilisation, à Québec, une grande exposition à caractère féministe qui tiendra l’affiche pendant une année entière.

De prime abord, l’objet n’est guère impressionnant. S’il n’était suspendu au-dessus d’une bouche de femme dramatiquement ouverte, on croirait qu’il s’agit là d’un vulgaire entonnoir, comme ceux utilisés en cuisine peut-être. En réalité, il sert au gavage des très jeunes filles. Afin d’acquérir la corpulence susceptible de plaire à un mari généralement beaucoup plus âgé qu’elles, les victimes de cette pratique toujours en cours en Mauritanie ingurgitent ainsi, par force, une quinzaine de litres de lait chaque jour. Quinze litres!

On se trouve ici dans une sorte d’«antichambre des tortures » illustrant la transformation, le modelage du corps féminin, et pour faire pendant à cet « entonnoir de gavage », quelques corsets montés sur des torses métalliques sont accrochés à un anneau de cuivre et tournent, tournent en rond comme un carrousel. Entonnoir, corsets : voilà deux symboles qui évoquent deux corps opposés-l’un bien en chair, l’autre exagérément mince-mais imposés.

Des objets de ce genre, les conceptrices de l’exposition Femmes, corps et âme en ont déniché une quantité appréciable. Si certains nous sont plus familiers, d’autres étonneront, sinon choqueront : il en va ainsi du pagne d’excision dont on revêt les filles après les avoir mutilées, ou du « tire-botte » métallique en forme de femme nue, aux jambes et aux bras écartés.

Une mise en scène élaborée

Mais Femmes, corps et âmes ne se résume pas à une simple exposition d’objets, loin s’en faut. Il s’agit d’un vaste projet relatant rien moins que le parcours des femmes, de leur oppression à leur émancipation. L’idée en revient à nulle autre que Lise Payette. Pendant cinq ans, avec toute une équipe, celle-ci a travaillé à une série documentaire réalisée à travers le monde, et intitulée Femmes/Women. Puis elle a cédé sa recherche au Musée de la civilisation. « Il y avait là une documentation extraordinaire », s’extasie encore aujourd’hui Lise Bertrand, chargée de projet au Musée. Roland Arpin, le directeur général, a embarqué et octroyé à l’exposition, pour une année entière, la plus grande salle de l’institution : 800 m carrés, ça n’est pas rien.

Chose rarissime dans l’histoire du Musée, la conception de Femmes, corps et âme a été confiée à des femmes issues du théâtre : la metteure en scène Alice Ronfard et la scénographe Danièle Lévesque, auxquelles s’est jointe Andrea Hauenschild à titre de conservatrice. Cette exposition a donc été véritablement mise en scène. « Un tel traitement diffère considérablement de ce que le Musée a fait jusqu’à maintenant », insiste Lise Bertrand.

La salle est divisée en cinq zones, ou cinq tableaux thématiques, qui se répondent ou s’opposent. La zone 1-le début de l’exposition-est celle du silence; une trentaine de sculptures illustrent les multiples représentations de la femme. On y voit par exemple, outre le Torse de femme assise du célèbre Rodin, un « fantôme obstétrique » réalisé en 1877-ce corps sans tête et sans membres, aux organes apparents, servait aux étudiants en médecine-ou un « masque de ventre » porté par des hommes de Tanzanie pour évoquer le culte de la mère primitive. Cette première zone fait écho à la cinquième, « la parole », qui termine l’exposition. La zone 2, « l’oppression » -illustrée par une chaise ecclésiastique, une chaise de torture et des momies-, s’oppose à « la libération ». Enfin la zone 3, celle de « la balance », constitue une rupture dans l’espace; elle se veut une aire d’espoir, de détente et de bonheur.

Malgré ce que cette mise en scène laisse supposer, la salle est un espace complètement ouvert et l’on peut appréhender l’exposition dans son entier. Il est ainsi possible d’apprécier les correspondances subtiles établies par les conceptrices entre les zones et les « installations » qui en symbolisent les thématiques. Mais l’espace général donne accès aux « antichambres » où sont présentés des tableaux-chocs destinés à susciter une émotion immédiate, parfois violente. Quatre antichambres se rattachent à l’oppression et en illustrent une dimension particulière : le corps imaginé, exploité et humilié, violé et anéanti, et pour finir, mutilé. Quatre autres antichambres rendent compte de la libération du corps des femmes : le corps épanoui, sensuel, en mouvement et en contrôle.

Cette exposition somme toute inusitée intègre également plusieurs œuvres de la photographe allemande Annegret Soltau et de la sculpteure québécoise Pascale Archambault qui viennent ponctuer de façon percutante les thèmes qui y sont développés. L’ensemble est accompagné de textes de l’écrivaine Hélène Pedneault, textes qui rendent plus accessible cette mise en scène sophistiquée.

Plusieurs activités culturelles accompagneront l’exposition. Le Conseil du statut de la femme s’associe au Musée pour l’événement Le langage des femmes qui, du 8 au 17 mars prochains, propose conférences, débats, films dont Une vie comme rivière (sur Simonne Monet-Chartrand) réalisé par Alain Chartrand. Pour l’occasion le Musée coéditera aussi, avec XYZ éditeur, un recueil de textes signés notamment par Marie-Claire Blais, Nicole Brossard, Louky Bersianik, Hélène Pedneault, Anne Dandurand et Ghislaine Rheault

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