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Assez parlé du harcèlement des autorités chinoises, des tentes qui s’écroulent et des rues boueuses de Huairou. Pour l’essentiel, Beijing a été une remarquable démonstration de la vitalité du mouvement des femmes, envers et contre tout. Et aussi l’occasion de gains non négligeables qui, bien que consignés dans une convention internationale et formulés dans une langue à l’avenant, auront des retombées sur le quotidien des femmes d’ici et d’ailleurs.

On craignait un véritable backlash à Beijing. Le document de travail des Nations Unies préparé en vue de la 4e Conférence mondiale sur les femmes soulignait que le statut et les droits des femmes ont globalement régressé, et les quatre conférences préparatoires annonçaient le pire. Six mois plus tard, des femmes qui y ont participé s’entendent pour dire que les craintes étaient fondées, mais que la Conférence n’a pas été le lieu de tous les reculs. Si à Nairobi des stratégies avaient été élaborées, à Beijing, elles ont été renforcées et réitérées comme des principes fondamentaux. « Beijing, c’est la conférence de la consolidation, précise Lucie Lamarche, professeure de sciences juridiques à l’UQAM. Nous voulions mettre en langage clair les efforts des dix dernières années pour l’avancement de la condition féminine, mais nous étions aussi en Chine pour sauvegarder les acquis des conférences antérieures ». Mission accomplie.

A la suite de Beijing, les organisations non gouvernementales (ONG) sont aussi mieux outillées pour faire pression auprès des gouvernements. La plate-forme d’action a un pouvoir d’influence morale dont les ONG peuvent se servir pour pointer du doigt les États qui violent les droits humains. Sans compter les documents d’orientation préparés par les gouvernements avant la Conférence et qui constituent désormais autant de points d’appui pour les revendications des femmes. Enfin, que dire des alliances et des collaborations créées sur place? L’occasion était belle, avec plus de 30 000 participantes, le Forum des ONG constituant le plus grand rassemblement de militantes féministes de l’histoire…

A tout petits pas…

Un des acquis les plus importants de Beijing est certainement la définition universelle des aspects privés, publics, physiques et psychologiques de la violence faite aux femmes. Cette définition concrétise les récentes déclarations des Nations Unies et aura un effet direct sur la vie des femmes. « C’est le monument de la plate-forme », affirme Lucie Lamarche.

Dans un contexte plus global, la reconnaissance des droits des femmes en tant que partie intégrante des libertés et droits fondamentaux de la personne est un gain considérable. Avec cet ajout, les États ne peuvent dorénavant plus invoquer les particularités des cultures nationales pour moduler le respect des droits

des femmes. On réalise ainsi l’universalité de la condition des femmes. « Je crois que, depuis Mexico, on avance à tout petits pas, ce qui est le principe fondamental du droit international et de tout travail à l’échelle mondiale », explique Arianne Brunet, du Centre international des droits de la personne et du développement démocratique. « Il ne faut pas perdre de vue, renchérit Lucie Lamarche, que 20 ans dans l’histoire des droits de la personne, ce n’est pas si long ».

Bien que quelque 40 pays aient émis des réserves sur la question des droits sexuels et de la santé génésique, le consensus établi autour du contrôle des naissances est encourageant. Chaudement débattu au Caire et toujours entre crochets au début de la 4e Conférence mondiale sur les femmes, « Le droit à la sexualité et à l’information sexuelle pour les femmes est maintenant acquis grâce à ce plan d’action », estime Arianne Brunet. Il n’en reste pas moins une ombre, majeure, au tableau : la non-reconnaissance de l’orientation sexuelle comme une cause de discrimination faite aux femmes. Toutefois, remarque Diane Lemieux, avocate et coordonnatrice du Regroupement des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, la question a été nommée, amenée au cœur des discussions officielles pour la première fois. Et même si tous les pays n’y adhèrent pas, une quarantaine d’entre eux ont convenu d’ajouter un appendice au plan d’action pour considérer l’orientation sexuelle comme motif de discrimination.

Par ailleurs, les femmes du Sud ont gagné un point d’appui précieux en ajoutant aux questions stratégiques du Plan d’action l’enjeu important du sort des fillettes dont la protection et la promotion exigent un engagement explicite dans plusieurs pays.

Enfin, pour lutter contre la pauvreté des femmes, les États se sont engagés à faire l’analyse par genre de toutes leurs politiques ou programmes pour s’assurer que les femmes n’y soient pas défavorisées.

Dans son ensemble, le plan d’action renferme donc des gains réels, mais encore faut-il que les États l’appliquent. « Je ne suis pas convaincue qu’à l’heure actuelle l’on ait pris toutes les mesures nécessaires pour voir à l’application de principes déjà adoptés », critique Arianne Brunet.

Des déceptions

La question des droits économiques peut d’ailleurs servir d’exemple pour illustrer cette lacune. Il y aurait tout lieu de se réjouir que le plan d’action reconnaisse le travail non rémunéré des femmes, donc leur apport au PIB. La comptabilisation de ce travail est centrale, en particulier pour les femmes du Sud, puisque seulement 1% d’entre elles occupent un emploi rémunéré. Mais malheureusement, au-delà de cette reconnaissance, on n’aborde pas les causes de la pauvreté des femmes et l’accroissement des inégalités entre les sexes, ou entre le Nord et le Sud. Pas plus qu’on n’a remis en cause, au cours de la Conférence, le modèle de croissance économique, la diminution du rôle des gouvernements en matière de redistribution des richesses ou les effets des programmes d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale : pourtant, chacun de ces facteurs a des effets dévastateurs sur les conditions économiques des femmes.

C’est pourquoi Charlotte Thibault, de l’Association des femmes collaboratrices et partenaires en affaires et coprésidente du Comité de coordination canadien pour Beijing, déplore « que le Plan d’action ne reconnaisse pas les droits économiques comme partie prenante des droits universels ». « Le défi complexe que représente l’interdépendance de ces droits n’a pas été compris, affirme Lucie Lamarche. C’est le défi de la Conférence mondiale sur les Droits de l’Homme de Vienne qui demeure entier, mais du point de vue des femmes ».

Depuis 20 ans…

Depuis la première Conférence mondiale sur les femmes à Mexico en 1975, les assemblées onusiennes sur la condition féminine abordent les trois mêmes thèmes : l’égalité, le développement et la paix. Les enjeux ne progressent-ils pas? Selon Arianne Brunet, « Ça a pris 20 ans marqués de quelques succès et de beaucoup d’échecs pour voir sur quoi on peut s’entendre, autant au Nord qu’au Sud, sur ces vastes thèmes ». Ce qui change par contre en 20 ans, c’est la manière dont les femmes participent à ces questions. « Ce qui ressortira de la 4e Conférence mondiale des femmes, poursuit-elle, c’est que les femmes ne demandent plus le pouvoir, elles le prennent, et pour ce faire, elles exigent d’être des citoyennes à part entière. C’est le message de Beijing ». En outre, elles ne se contentent plus seulement d’assister aux conférences internationales, elles font pression aux niveaux national et régional pour que les plates-formes soient appliquées dans leur pays. Elles s’organisent de mieux en mieux et créent des réseaux mondiaux sur des thématiques absolument fondamentales pour le bien-être de l’ensemble de la société. « Même si l’évolution se mesure à la petite cuillère, souligne Lucie Lamarche, il est essentiel de reconnaître les succès ». Des succès, il y en a eu à Beijing. En verra-t-on les résultats d’ici la prochaine conférence? …

Déjà, des groupes de femmes québécois s’organisent pour s’assurer que les gouvernements canadien et québécois tiennent le même discours au pays que sur la scène internationale. A Beijing, ils se sont engagés à appliquer la plate-forme d’ici deux ans. De plus, le gouvernement canadien a promis de faire l’analyse par genre de toutes ses politiques. Dans le contexte de décentralisation et de régionalisation actuel, on peut se demander si les nouveaux lieux de pouvoir se sentiront liés par les engagements du gouvernement central et s’ils auront les ressources nécessaires pour les respecter. La vigilance s’impose…

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