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Il était une fois des petits garçons élevés par des mamans féministes. La situation flanquait des sueurs froides aux bonnes vieilles fées. « Prudence avec vos principes, larmoyaient-elles au-dessus des berceaux. Pitié pour ces garçons. Avec vos ambitions d’éducation non stéréotypée, vous en ferez au mieux des mâles mous, au pire des filles manquées. Une génération castrée »! Un conte à dormir debout? …

Si les fées de mauvais augure atterrissaient dans la réalité, elles seraient rassurées. Les féministes ne nourrissent pas le dessein de muter Simon-Mathieu-Julien en êtres délavés aux réflexes édulcorés. Aucune ne conçoit l’opération d’élever des « gars corrects » comme une guerre de tranchée où l’on fonce les yeux fermés. Pas de plan de match serré. Plutôt un chemin tapissé de doutes, de questionnements et d’avancées-reculs. Et saupoudré de bon sens et de lucidité. Forcément : quand le « politique » devient « personnel», quand l’homme-du-futur trottine dans son propre salon, ça demande réflexion.

Faire craquer le moule

« Oh la, la! Je me suis fait regarder drôlement par ma famille quand j’ai offert une mini-cuisine à mon plus vieux pour ses deux ans, se rappelle en riant Andrée, 41 ans, mère de Laurent, 9 ans et Renaud, 7 ans. Mon chum étant peu porté sur la popote, je jugeais important de mettre Laurent en contact avec les fourneaux. De fait, il a adoré! Renaud, par contre, n’a jamais voulu toucher à ce jouet. Son monde à lui, c’est la bataille, les attaques. Il a l’instinct guerrier ». Andrée et son conjoint ont cru bon de tempérer ses ardeurs : pas de fusil-jouet dans la maison mais… « Devant son insistance, on a finalement contourné le problème. J’ai cédé sur l’épée, en me disant que cette arme n’avait plus de résonnance directe dans le monde actuel; les hold-up à l’épée, c’est plutôt rare! Quand même, la violence, les jeux de guerre et de mort, je m’y bute presque chaque jour et, oui, je trouve ça difficile à régler ».

Lise, 54 ans, s’y est aussi frottée. Elle a dit à son fils, âgé maintenant de 23 ans : « Tu ne te bats pas». « Il avait un tempérament doux, mais ça le chicotait quand même, bien sûr. Je lui expliquais : dans la vie tu vois, nous sommes différents les uns des autres : notre apparence, nos croyances, notre race… Toi, tu ne discutes pas avec tes poings et les autres doivent t’accepter ainsi. Mon chum jugeait parfois que j’exagérais, mais je pensais qu’il fallait donner une éducation cohérente : la non-violence doit aussi se vivre au jour le jour. L’idée n’était pas de bloquer, d’imposer des limites, mais de lui faire comprendre qu’il y avait d’autres façons de régler les choses. Peur d’en faire une moumoune? L’influence extérieure est si forte; je n’avais aucune crainte qu’il chavire dans l’excès contraire! »

A chacune ses défis. France, 38 ans, a choisi de faire tout en son pouvoir pour renforcer un maillon faible du sexe dit fort. « J’ai déployé une énergie et un temps fous pour montrer à mes gars à communiquer. Pour moi, c’était vital. Quand les deux se chamaillaient, je les faisais parler. Tu dis qu’il est con, tu es en colère, pourquoi? Comment voudrais-tu qu’il soit? Explique-toi au lieu de hurler après lui, etc. Aujourd’hui ils ont 16 et 13 ans. Il est un peu tôt pour évaluer le dernier, mais l’aîné est, je pense, proche de ses émotions. Sa personnalité joue, mais mes efforts ont aussi porté, j’en suis certaine. Je ne me gêne pas non plus pour mettre de la pression sur les épaules de mon chum : « Fais attention, c’est toi leur modèle, ne l’oublie pas! » ».

Et la « vraie nature » de l’homme, qu’en advient-il? Comment, en éduquant, être sûre qu’on départage bien le culturel de l’«éternel masculin»? En un mot, comment savoir jusqu’où-ne-pas-aller quand la science elle-même balbutie encore sur le sujet? Il est des féministes de la première heure qui, en toute honnêteté, se demandent si parfois elles n’auraient pas mis un petit peu trop de cœur à l’ouvrage. « Quand je pense que je ne voulais pas l’emmener voir La guerre des étoiles, j’étais folle! » , balance à rebours Michèle, 45 ans, devenue maman en pleine montée

féministe. « C’était une autre époque. Aujourd’hui, je vois les choses différemment. Il ne faut pas tout mélanger. Un processus d’affirmation masculine mal réussi peut conduire à des gestes de violence, oui, mais il ne faut pas contrecarrer le processus à cause de ça. Par exemple, les gars ressentent un besoin profond de se mesurer, c’est dans leur nature. D’accord. Misons plutôt sur la complémentarité des sexes, sur fond d’égalité et de partage des rôles évidemment. Le reste souvent, c’est des détails… Et, glisse Michèle, évitons de les étouffer de notre surprotection. Soyons franches; ce n’est pas parce qu’on est féministes qu’on y échappe automatiquement ».

Remettre les pendules à l’heure

S’il est un point où toutes tombent d’accord, c’est sur les manifestations du machisme ordinaire : pas question de céder un pouce sur ce terrain! Ainsi, Andrée n’a fait ni une, ni deux : « Mon chum avait loué une vidéo avec les gars. Je regardais d’un œil… et ma tension montait. Dire comment les filles étaient niaiseuses là dedans, de vraies nounounes, toutes sans exception! Quand j’ai vu l’héroïne lâcher le volant de l’auto à un moment crucial parce qu’elle avait abîmé un de ses petits ongles frais peints, le couvercle a sauté! J’ai dit aux trois que j’avais honte de les voir regarder ça, qu’il fallait vraiment ne pas aimer les femmes pour renvoyer d’elles une image aussi stupide! Le fait que l’événement ait eu lieu quelques jours après les propos édifiants du juge Bienvenue aggravait les choses. J’en ai profité pour leur parler, un peu, de la condition des femmes et tout. Mes enfants ont vu que j’avais de la peine. Ils sont jeunes, mais je pense qu’ils ont néanmoins saisi quelque chose».

Plusieurs femmes estiment par ailleurs qu’il n’est pas superflu de prévenir leurs gars que la sexualité n’est pas toujours triomphante. « J’ai jugé bon faire quelques correctifs à l’image irréaliste de la télé et du cinéma : on se déshabille, on va au lit et on jouit trente secondes plus tard. Ensemble, bien entendu. Je leur ai dit minute! La vie, c’est autre chose ». Line, 51 ans, qui a élevé son fils seule, a aussi eu sa façon d’initier son fils aux jeux et aux mystères amoureux : « Quand Nicolas a eu l’âge d’aborder la sexualité, vers 10-11 ans, j’en ai profité pour lui expliquer qu’une fille avait besoin d’un peu plus que de sexe pur. J’ai parlé des fleurs, des chandelles, des caresses et de la tendresse. Le sensibiliser à ça me semblait aussi important que de lui montrer le fonctionnement de l’aspirateur ».

Malgré tout, les fées s’inquiètent : mais si tous ces petits garçons s’avéraient mal adaptés au monde? Les mères n’en sont vraiment pas là. Plusieurs craignent, au contraire, que le chant des sirènes du dehors fassent un jour vaciller les principes inculqués. France est perplexe : « Mes fils demeureront-ils proches d’eux-mêmes comme j’ai voulu le leur enseigner ou adopteront-ils un modèle plus courant, du genre Rambo dur-à-cuire? Que choisiront-ils comme hommes? » « Il ne faut pas les isoler du monde où ils vivent, convient Michèle. Ce qu’on peut faire cependant, c’est développer leur sens critique, les aider à percevoir ce qui se passe autour d’eux et à faire leurs choix propres, selon leur propre échelle de valeur ».

On verra. N’empêche. Lise assistait récemment à une tranche de vie… étonnante. « Toute ma famille était réunie. Or, on a été témoins d’un épisode de violence conjugale. Mes frères ont eu le réflexe de se tenir à l’écart : « Bah, c’est une scène de ménage, ne nous en mêlons pas». Les jeunes gars, dont mon fils, voulaient au contraire s’en mêler, appeler la police. Visiblement, ils ne toléraient pas. Je les ai regardés et je me suis dit : « il y a quelque chose de changé». Pas si mal pour des garçons menacés de manquer d’épine dorsale!

Entendre Line parler de son fils est aussi encourageant : « Il a 24 ans. Le bilan que je fais? Je l’ai élevé dans l’ouverture mais bon, il ne parle pas facilement de lui. Il n’est pas non plus très vaillant sur le ménage! Par contre, sa copine m’a récemment confié, ravie, qu’il était différent, avec elle, des autres gars : plus attentif, y compris au lit. J’avoue, ça m’a fait un petit velours »

Génération castrée? Que les fées prophètes de malheur reposent en paix.

Revendications féministes ou pas, les femmes ont d’abord tendance à se sentir dépossédées de leurs prérogatives quand vient le temps de vivre la parentalité ou la garde intégralement partagées. Mais Denise, Josée, Myriam et Winnie ont gagné leur pari…

En 1994, lorsque Myriam Legault est retournée au travail après son second congé de maternité, son conjoint a pris la relève à la maison durant une dizaine de mois. « Le jour où j’ai vu Gabrielle se tourner plus spontanément vers lui, je me suis sentie toute drôle », raconte cette Montréalaise dans la trentaine, plutôt désarçonnée par sa propre réaction. « J’avais pourtant l’exemple de mon père, très présent pour ses enfants, et de mon frère qui, chez lui, se montre aussi actif que sa compagne. Je n’avais pas non plus remis en cause la participation de Claude aux soins donnés à l’aînée, Audrey, maintenant âgée de six ans ».

L’ennemi numéro un, capable de faire déraper les femmes en pareilles circonstances? La sacro-sainte culpabilité, tout droit venue d’une culture maternelle bien enracinée! « Le jour où j’en ai pris clairement conscience, reprend Myriam, je me suis dit : c’est assez! Après tout, il fait ce que tu as toujours voulu… Et ça a marché! »

Copies carbone

En fait, le spectre de la mère dénaturée n’épargne personne : il n’est pas facile de réconcilier les raisons du cœur avec celles de la raison. Le respect, la confiance en l’autre, un grand sens commun des responsabilités parentales et une bonne capacité de communiquer s’avèrent essentiels pour épargner les susceptibilités et faciliter l’organisation du quotidien. Chaque « paire de parents», en couple ou pas, doit façonner son propre modus vivendi au fur et à mesure.

« En cas de séparation, les parents doivent vivre de préférence dans le même quartier et faire preuve d’une certaine souplesse afin d’assurer un maximum de sécurité émotive aux enfants, ainsi qu’aux adultes obligés de vivre cette situation difficile », souligne Denise Boileau, de Valleyfield. A mi-chemin de la quarantaine, elle est séparée depuis cinq ans et mère d’un garçon de 14 ans et d’une fille de 10 ans. « La femme ne doit pas tout prendre sur ses épaules, ni rester prisonnière de ce sens exclusif de la responsabilité dont elle a hérité au moment où s’évanouissait le recours à la famille élargie d’autrefois »précise Winnie Frohn, ex-conseillère municipale de Québec, mère d’un fils de 15 ans, séparée depuis une douzaine d’années.

En réalité, les femmes doivent apprendre autant à encourager leur compagnon qu’elles sont portées à le reprendre. « A la naissance de notre aînée, souligne Myriam Legault, Claude craignait par exemple de lui donner son bain. Je lui ai dit que je n’étais pas plus compétente que lui en la matière. Mais j’ai aussi dû apprendre à me taire ou à m’en aller quand j’étais agacée parce que son intervention différait de ma façon de faire, pour éviter de le corriger devant les enfants ».

« Les parents ne sont pas des copies carbone! renchérit Denise Boileau. Il faut accepter que l’autre fasse les choses autrement sans s’ériger en juge malgré les crampes dans le ventre. Personne n’est parfait! Il faut laisser à l’homme le temps d’apprendre, lui donner des indices. En fait, je dois avouer que j’ai eu moins de mal à me montrer cohérente avec mon propre discours féministe une fois séparée! »

Winnie Frohn pense aussi qu’il est peut-être plus facile de mettre les beaux principes de tolérance en application lorsque le couple ne vit plus sous un

même toit. « On a confiance en l’autre parce qu’on sait qu’il prendra bien soin de l’enfant : on l’a déjà vu à l’œuvre, explique-t-elle, mais on ne peut plus intervenir dans son rythme, ni se montrer dirigiste. Ce que j’aurais peut-être eu tendance à faire bien malgré moi si nous avions poursuivi la vie commune»…

Tous y gagnent

« Les femmes ont beaucoup à gagner en déléguant à leur conjoint ou ex-conjoint une partie de leur autorité sur les enfants, estime Denise Boileau. Le fardeau parental est moins lourd et l’inquiétude diminue, ce qui procure une irremplaçable sensation de bien-être et de liberté ».

«On joue avec quelque chose de fondamental», souligne pour sa part Winnie Frohn. Selon elle, la clef pour ne pas se sentir outrageusement dépossédée est de réaliser à quel point l’enfant a besoin de ses deux parents et combien il peut bénéficier de la présence d’autres adultes. « Mon fils-du moins je l’espère-semble avoir apprivoisé notre séparation avec bonheur, ajoute-t-elle. Sinon, je ne crois pas que j’aurais assumé aisément mon statut de célibataire sans enfant à temps partiel, qui, soit dit en passant, ne m’empêche nullement de me sentir mère à temps plein! »

La femme dont l’identité se résume à son rôle de mère aura plus de mal à déléguer, pense Josée Verdant, dans la jeune cinquantaine, qui vit à Valleyfield avec son conjoint et ses deux fils de 22 ans et 14 ans. A ses yeux de puéricultrice et de jardinière d’enfant, la mère joue un rôle privilégié, mais pas du tout exclusif. « Non seulement l’enfant est-il une petite personne qui gagne à entrer en relation avec d’autres adultes, mais la mère est la première à en bénéficier, affirme-t-elle. Si je n’en avais pas été convaincue dès le départ, le fait d’avoir eu un bébé à coliques peu gratifiant à soigner m’aurait vite fait changer d’avis! J’étais très soulagée d’avoir de l’aide ». Un séjour d’un an en Amérique du Sud pour Développement Paix lui aura de nouveau permis d’apprécier le soutien des adultes de son entourage pour les soins requis par son fils, seul enfant présent dans le groupe. Josée Verdant, qui a toujours travaillé pour ne pas dépendre financièrement de son conjoint, ne s’est jamais sentie en concurrence avec les autres personnes qui réussissent bien auprès de ses enfants.

«Reste cependant l’obstacle encore très présent de la pression sociale, précise-t-elle. Malgré mes convictions, j’ai souvent eu le sentiment d’élever mes enfants « au noir». D’ailleurs, tous les parents en emploi, et particulièrement les mères, doivent un jour ou l’autre faire abstraction de leur famille pour satisfaire aux exigences du travail. C’est encore trop souvent le cas de nos jours». Difficile dès lors d’espérer que des modes d’organisation parentale favorisant un meilleur partage des responsabilités se répandent, s’inquiète Josée Verdant. Sans des conditions de travail et des revenus adéquats et accessibles autant aux hommes qu’aux femmes, la seule bonne volonté des individus ne suffit pas toujours. « Je le vois bien autour de moi, déplore-t-elle. Les contraintes extérieures étant ce qu’elles sont, il ne faut surtout pas se sentir coupable quand le désir de parentalité partagée ne devient pas réalité ».

Les maternités nombreuses : un pied de nez à la morosité? C’est ce que nous ont déclaré des mères, féministes sans l’ombre d’un doute!

«C’est un accident? » leur demande-t-on, un brin d’inquiétude dans la voix. Cette question, et ses quelques variantes tout aussi maladroites, elles les ont entendues plus d’une fois. Et ce n’était pas lors d’un séjour aux soins intensifs, ni devant la carcasse froissée de la voiture familiale. Non. La cause de cet embarras, c’est ce ventre qui, sans gêne aucune, s’affiche à nouveau dans toute sa rondeur.

«Deux enfants, ça va, mais trois, ça étonne! », reconnaît Diane Guilbault qui a poussé « l’audace » jusqu’à en avoir un quatrième. Simon, le petit dernier, est né en octobre 1995 alors qu’elle franchissait le cap de la quarantaine. « J’ai l’impression que le souvenir de la revanche des berceaux, puissant symbole de soumission dans l’histoire du Québec, provoque ces réactions », souligne Josée Boileau qui, à 33 ans, a trois enfants. A l’heure où les femmes ont, en moyenne, leur premier bébé à 28 ans, un enfant qui, avec un taux de fécondité de 1, 61, risque fort d’être le dernier, cet « écart de conduite » lui a coûté quelques mines déconfites et autant de regards affolés.

La maternité à répétition est désormais suspecte. « Socialement, on ne reconnaît pas la valeur d’avoir des enfants», constate l’historienne Michèle Jean qui, déjà en 1970 avec ses quatre enfants, avait une grosse famille. Ainsi, les couples qui s’engagent dans l’aventure sont soupçonnés, soit d’inconscience, soit d’avoir lamentablement échoué le cours de Contraception 102. La frontière qui sépare l’acceptable de la démesure est bien mince : « La pilule, tu connais? », demande-t-on très subtilement à ces femmes qui osent transgresser la norme-deux enfants-de la famille moderne; c’est à ce moment, en général, que les félicitations d’usage perdent leur sincérité. De là à laisser entendre qu’au-delà de cette limite leur jugement n’est plus valable, il n’y a qu’un pas… Pas très flatteur pour les 12. 812 femmes qui, en 1994, donnaient naissance à leur troisième enfant, et les quelque 4900 autres qui en étaient à leur quatrième, cinquième ou sixième bébé!

Joyeusement iconoclastes

S’ils n’étaient pas tous inscrits dans une case à l’agenda, leurs enfants, elles les ont voulus et choisis. « A chaque grossesse, raconte Diane Guilbault, je me suis demandée si, dans l’éventualité où je me retrouverais seule un jour, j’arriverais à me tirer d’affaire. Ma décision de poursuivre n’était vraiment prise que lorsque j’avais répondu oui à cette question ».

Des enfants conçus en toute conscience, donc, et par amour, bien sûr, mais aussi par refus de céder à la morosité ambiante. « Avoir deux enfants, c’était pour moi tellement conformiste», souligne d’ailleurs Diane Guilbault. Pour Pauline Marois, ministre de l’Éducation, « c’est un acte de foi en la vie. Les enfants sont l’espoir, la vie d’une société, c’est ce qui lui permet de rêver». Tout en poursuivant depuis 15 ans une carrière politique, elle a vu s’enrichir sa famille de

quatre enfants, aujourd’hui âgés entre 10 et 16 ans. Elle a fait le pari que les femmes peuvent accomplir l’un et l’autre, sans sacrifier l’un à l’autre. A leur manière, les mères plurielles font un pied de nez aux diktats, aussi arbitraires que contraignants, de la « société planifiée». « Quand j’ai eu mon premier enfant, explique Josée Boileau, mon conjoint étudiait et j’étais sans emploi. On voulait des enfants-quatre, on verra-mais on n’a pas intellectualisé, rationalisé ce désir pour ensuite attendre d’être prêts et installés. Et puis moi je ne voulais pas choisir entre la carrière et la famille; j’ai besoin des deux pour me réaliser. D’ailleurs, on ne demande pas aux hommes de choisir ».

Organisées et optimistes

Évidemment, la vie en groupe demande un minimum d’organisation et de collaboration, toutes en conviennent. « Ça demandait plus d’organisation qu’un ministère», se souvient en riant Michèle Jean, aujourd’hui sous-ministre de la santé à Ottawa. Mais les cours de flûte et les comités scolaires ne l’auront pas empêchée de faire une maîtrise en histoire et en andragogie, d’écrire Québécoises au XXe siècle, de militer, de mettre sur pied des programmes d’études pour les femmes voulant réintégrer le marché du travail. « C’est un travail d’équipe avec mon conjoint, mais aussi avec les enfants», reconnaît Pauline Marois.

Cette dynamique qui anime la marmaille, bien que parfois explosive, semble toujours riche et unique. « J’ai l’impression que c’est moins prenant à plusieurs : ils jouent entre eux, s’entraident et apprennent à régler les conflits », souligne Michèle Jean. « L’arrivée du bébé, après 9 ans, a beaucoup changé la dynamique. Ça rend tout le monde plus responsable; et puis, les grands sont tellement fiers de s’occuper de leur petit frère, ça leur donne une telle importance. Ils sont attentifs, et habiles aussi », raconte Diane Guilbault. « J’aime ça la vie de gang. Ils apprennent à se faire une place. Et même si plus tard ce ne sont pas des amis intimes, ils pourront compter l’un sur l’autre», ajoute Josée Boileau.

Loin de l’image d’abnégation que d’aucuns leur collent, ces femmes sont plutôt d’incorrigibles optimistes. Maîtresses de leurs moyens, et de leur équilibre. « Sur le plan domestique, mon seuil de tolérance est assez élevé. Et nous n’avons pas, mon conjoint et moi, d’attentes démesurées l’un envers l’autre. C’est sûr qu’au travail ma disponibilité est réduite, mais c’est un choix, je ne suis pas prisonnière, insiste Diane Guilbault. Et je me garde du temps pour moi». C’est à ce prix, seulement, que ces femmes et leur conjoint construisent, au quotidien, l’avenir. « C’est ça le défi de notre société; permettre aux femmes de travailler et d’avoir des enfants, mais sans pour autant

avoir à supporter tout le poids de ce choix», précise Pauline Marois. « Les mères n’ont pas beaucoup de soutien, ni de reconnaissance pour leur contribution sociale. C’est pourtant une lourde responsabilité», ajoute Michèle Jean.

Heureusement, il y eut les féministes…

C’est aux revendications féministes que revient le crédit des quelques progrès réalisés à ce jour. Pourtant, par un détournement de sens habile bien que malhonnête, le mouvement des femmes est devenu synonyme d’un refus de la maternité. « On s’étonnait que moi, féministe, je veuille avoir des enfants», se souvient Diane Guilbault. « Les féministes n’ont jamais rejeté les enfants. Ce qu’elles rejettent, c’est le modèle de vie que leur impose le fait d’assurer entièrement la fonction de reproduction », insistait Michèle Jean en 1979, alors qu’elle était membre du collectif les Têtes de pioche. La petite histoire aura malgré tout préféré retenir une version tronquée d’un discours qui, aujourd’hui encore, bouscule trop de valeurs « intouchables».

Dans une société qui, éloquent paradoxe, se dit ouverte au travail des femmes, tout en restant sourde aux besoins et aux préoccupations de celles qui ont aussi des enfants, ce n’est sans doute pas surtout du côté des féministes qu’il faut chercher les responsables de la réticence à mettre des bébés au monde. Dans plusieurs secteurs d’emploi, les femmes qui ont des enfants, ou qui pourraient être en âge d’en désirer, sont encore des candidates indésirables, aimablement dirigées vers la voie d’évitement. « Si ça ne nuit pas à leur embauche, ça compromet sérieusement leurs chances d’avancement », note Michèle Jean. « Les hommes qui ont la possibilité de prendre un congé parental sont quant à eux souvent perçus comme des employés sans ambition», souligne pour sa part Diane Guilbault. Et si des milieux font preuve d’une certaine souplesse pour permettre aux parents, hommes ou femmes, d’aménager leur horaire de travail en fonction des besoins familiaux, on est bien loin du but. La liste des ajustements et mesures nécessaires est encore très longue.

Sans négliger l’importance d’un réseau de garderies ou d’une plus grande flexibilité dans l’organisation du travail, Pauline Marois estime « qu’il faut de profonds changements d’attitude et de mentalité. Et ça, ça prend du temps ». Pour accélérer le mouvement, Diane Guilbault croit que les hommes doivent davantage investir le privé, comme les femmes investissent, de plus en plus, le public. Doit-on interpréter comme un signe des temps, les inquiétudes exprimées publiquement par le premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, sur la compatibilité des charges qu’il s’apprêtait à accepter avec la vie de famille? … Et sans doute a-t-il raison d’avoir peur de rater quelque chose si on en croit Michèle Jean qui conclut : « Élever mes enfants, c’est la plus belle chose que j’ai réalisé dans ma vie ».

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