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La grande tournée de consultation sur l’avenir de notre système d’éducation s’achève en juin. Et on a bien peu entendu parler des filles. Apparemment, c’est au tour des garçons de faire l’objet d’attentions particulières. Céline Saint-Pierre, l’une des 15 commissaires qui ont accepté de prendre le pouls de la population à ce sujet, explique.

C’est bien connu, les filles sont meilleures que les garçons en classe. Elles obtiennent de meilleures notes, éprouvent moins de difficultés d’apprentissage, résistent mieux à la tentation de décrocher. Bref, ce sont elles les élèves modèles.. . De plus, les étudiantes d’aujourd’hui sont de leur temps : bye, bye, l’institut ménager, bonjour la Faculté de médecine, la Polytechnique, et quoi encore.

C’est peut-être ce qui explique que sur les quelque 2000 mémoires présentés lors des audiences tenues dans le cadre des États généraux sur l’éducation, bien peu ont soulevé les problèmes touchant plus particulièrement écolières et étudiantes.

Pourtant, l’éducation des filles connaît des ratés. Les adolescentes continuent de se diriger en masse vers un nombre fort limité de catégories d’emplois : et qui plus est, des secteurs souvent peu qualifiés, mal rémunérés, au statut précaire.

Dans l’Exposé de la situation qui constitue la synthèse des témoignages entendus lors des audiences, les commissaires ont tenu à attirer l’attention sur « la situation particulière des garçons » dont le retard par rapport aux filles ne peut « laisser indifférente une société préoccupée d’égalité des chances et de démocratie » . Au secondaire, 28% des filles quittent sans diplôme, contre 41% des garçons. « C’est important d’aller voir ce qui se passe » , soutient Mme Saint-Pierre.

D’autant plus, ajoute-t-elle, que cibler ce phénomène constitue la meilleure façon de rendre service du même coup.. . aux filles et aux mères. « Car le problème retombe sur les épaules des mères de ces adolescents, explique-t-elle. Le phénomène du décrochage des garçons va se traduire par une charge supplémentaire sur les épaules de la mère et sur la future conjointe, parce que les filles seront éduquées et les garçons ne le seront pas » .

Le grand défi : tout concilier

Un des moyens de contrer l’abandon précoce des études serait de revoir de fond en comble le secteur de la formation professionnelle au secondaire et de mieux l’adapter aux besoins des jeunes et du marché du travail, ont convenu les commissaires à la suite des audiences. « Il faut redonner du prestige à la formation professionnelle et ne plus présenter l’université comme la voie royale » , précise Céline Saint-Pierre, faisant valoir la nécessité de former une main-d’œuvre apte à exercer quelque 200 métiers semi-spécialisés.

Les commissaires croient pertinent à ce propos de favoriser pour tous les élèves une formation de base de neuf ans (3e secondaire) avant de commencer à faire des choix. Ils estiment que les jeunes sont amenés trop tôt à l’heure actuelle à prendre des décisions qui peuvent hypothéquer leur avenir. Pour remédier à ce problème, les commissaires préconisent de renforcer le soutien apporté en matière d’orientation de carrière, en mettant à la disposition des jeunes un « réseau de ressources professionnelles et communautaires » qui les mettrait en contact avec la réalité du monde du travail. Il s’agit là d’un problème majeur, dit Mme Saint-Pierre, car les jeunes connaissent très mal le monde du travail. Pour preuve, au secondaire, la grande majorité (83% ) des filles du secteur professionnel optent encore pour des métiers associés au secrétariat, à la santé et à l’esthétique : certes pas des filières gagnantes dans la conjoncture actuelle.

Un autre défi de l’école de demain consistera à faire en sorte que ceux et celles qui, mal orientés ou peu motivés, ont abandonné en cours de route puissent aisément retourner sur les bancs d’école. C’est ce qui s’appelle la formation continue, un domaine d’action prioritaire, précise Mme Saint-Pierre, particulièrement pour les femmes. Beaucoup de mères de famille dans la trentaine, fait-elle valoir, souhaitent parfaire leur formation et il faut concevoir des programmes particuliers « d’insertion aux études » qui leur soient destinés.

Faire et réussir des études est une chose, faire une carrière en est une autre. Aussi Mme Saint-Pierre craint-elle que, malgré des enfilades de « A+ » et des kilomètres de diplômes, les jeunes femmes n’aient pas ce petit quelque chose qui fait la différence : l’estime de soi. Il s’agit là, selon elle, du principal défi qui se pose aux filles, en matière d’éducation, au sens large du terme.

« Je trouve que les filles se dévalorisent très facilement, pour ce qui est de l’estime de soi et de la capacité de réussir. Elles ont de la difficulté à maintenir leurs ambitions en cours de carrière. Beaucoup de femmes se retirent de leur carrière par manque de temps ou de disponibilité. Le gros enjeu pour elles consistera à concilier la carrière avec les responsabilités familiales. Parce qu’elles vont de plus en plus faire des études. Mais vont-elles réaliser leurs ambitions? C’est toute l’organisation de la société qui est en cause. J’enseigne depuis 30 ans et j’en ai vu des étudiantes au doctorat tout abandonner pour avoir un enfant! »

Elle craint que les acquis du féminisme et les percées de leur mère sur le marché du travail engendrent un effet pervers, les étudiantes d’aujourd’hui fuyant le modèle de la superwoman au lieu de s’en inspirer. Car les femmes de demain, bien plus que leur chum, cherchent à concilier les différents aspects de leur vie, et si elles se sentent coincées, elles privilégieront la vie affective au détriment de la carrière », croit-elle.

« Les femmes veulent une vie personnelle, une vie familiale et une vie professionnelle. Mais concilier les trois, c’est presque impossible. A quel prix vont-elles mener leur vie professionnelle? Si dans 10 ans il y a des filles qui se rendent compte que leur mère est devenue malheureuse, fatiguée et écrasée par sa vie professionnelle, elles vont dire : je ne veux pas mener cette vie-là. Avant, les femmes disaient : « Je ne veux pas mener la vie de ma mère, et rester à la maison » . On peut penser que cela pourrait avoir un effet de ralentissement dans la poursuite des études chez les filles. Je n’en serais pas surprise, car j’entends déjà ce genre de commentaires chez les filles de 16 ans. Pour elles, la vie personnelle passe avant la vie professionnelle », note-t-elle.

Les commissaires ont pris acte de l’importance que les personnes-surtout les jeunes-qui ont participé aux audiences ont accordé à une école qui soit autre chose qu’une opération de bourrage de crânes, mais un véritable milieu de vie, un lieu de transmission de valeurs. Par exemple, des valeurs comme l’estime de soi, le goût de l’effort doivent s’acquérir en bas âge. « L’école doit assurer aux petits enfants un bon départ dans la vie » , dit Mme Saint-Pierre, qui était, il n’y a pas si longtemps, d’abord intéressée par le milieu universitaire, mais qui a pu découvrir durant les États généraux toute l’importance qu’il convient d’accorder à la petite enfance.

« Il est crucial de détecter tôt les problèmes » et de prévenir les difficultés d’apprentissage, afin d’éviter les redoublements qui coûtent une fortune à l’État (450 millions! ) et conduisent tout droit au décrochage, une fois atteint le secondaire. Les commissaires soutiennent par exemple qu’il faut sérieusement songer à implanter des services de garde à temps plein pour les enfants d’âge préscolaire de milieux défavorisés. La maternelle 5 ans devrait être obligatoire et à temps plein, et la maternelle 4 ans, facultative et à mi-temps.

Mais le problème le plus criant, celui qui englobe tous les autres, d’après Céline Saint-Pierre, c’est que notre société, malgré ses beaux discours, « ne valorise pas les études et le métier d’étudiant » . « Pour plusieurs adolescents, des vêtements à la mode et un permis de conduire ont plus de valeur qu’un diplôme » , peut-on lire dans l’Exposé de la situation.

« Avant, les jeunes disaient : « Je ne peux pas travailler parce que j’ai des cours » , aujourd’hui, ils prétendent le contraire », déplore Mme Saint-Pierre, selon qui le Québec court à la catastrophe si un coup de barre n’est pas donné pour faire émerger ce qu’elle appelle « une culture de l’effort », seul gage de réussite individuelle et collective. « Durant les audiences, des parents sont venus nous dire que leurs adolescents n’étudiaient pas parce qu’ils écoutaient la télé. Mais ça se ferme une télé! » , objecte-t-elle, exhortant les parents à ne pas se délester de leurs responsabilités dans la réussite scolaire de leurs enfants.

Les commissaires avaient reçu le mandat de faire émerger des consensus, sans formuler de recommandations. Chose certaine, leur document est un plaidoyer en faveur d’une révision majeure du système. Qu’en retiendront la ministre de l’Éducation, Mme Pauline Marois (elle-même mère de quatre enfants inscrits à l’école publique), et le premier ministre lui-même, M. Lucien Bouchard, qui a hissé l’éducation au sommet de ses priorités jusqu’à en faire un des éléments centraux qui seront discutés lors du sommet socio-économique de l’automne?

D’ici là, les États généraux seront entrés dans le dernier droit, celui des assises nationales de juin qui fourniront aux acteurs du monde de l’éducation, l’occasion-ou le défi-de s’entendre sur les changements à entreprendre. Les groupes en condition féminine doivent se saisir du moment pour faire valoir les besoins des filles et des femmes, un sujet qui a occupé jusqu’à maintenant la partie congrue du processus. Des pistes d’action, sur lesquelles il vaut la peine de tabler, ont tout de même été esquissées : d’abord mieux préparer les filles à la réalité du marché du travail en les amenant à diversifier leurs choix de formation et en rendant plus attrayants les secteurs d’avenir, mais aussi aplanir les obstacles à la participation des femmes à la formation continue. Autant d’avenues pour que l’école de demain soit aussi l’école des filles.

Vice-rectrice à l’enseignement et à la recherche à l’UQAM, Céline Saint-Pierre est aussi docteure en sociologie. Elle s’est particulièrement intéressée à l’analyse des mouvements sociaux et à l’impact des nouvelles technologies sur la formation et l’emploi. Féministe, elle a notamment été membre du Conseil du statut de la femme.

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