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« Tu ne connais pas la dernière, blague une copine qui coordonne un important regroupement de groupes de femmes. Bientôt les groupes devront avoir une vice-présidente responsable de la concertation! »

Nul doute, les lieux de collaboration avec « l’ennemi » d’hier se multiplient. Nouvel outil dans l’arsenal féministe ou attrape-nigaudes tout juste bon à détourner les femmes de leurs objectifs? Jusqu’ici, bon nombre de militantes ont décidé de laisser la chance au coureur et d’occuper la chaise qu’on leur tendait… ou qu’elles ont dû arracher!

Une révolution au travail et dans la vie

Dans les écoles de la commission scolaire l’Argile bleue, c’est le Conseil des enseignantes et enseignants qui décide de la répartition des tâches. Le résultat est soumis à la direction qui peut refuser, mais avec motifs à l’appui; si le processus bloque, on soumettra le litige à l’arbitrage de la commission scolaire. C’est un exemple parmi d’autres de la minirévolution amorcée dans le monde, pourtant pas très souple, de l’éducation. Grâce à elle, les profs auront davantage voix au chapitre, notamment pour ce qui concerne l’évaluation des apprentissages, l’utilisation des journées pédagogiques, le choix des manuels et du matériel didactique.

Ce bouleversement des mœurs et des pratiques est le fruit d’une entente de partenariat conclue entre la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ) et ses vis-à-vis gouvernementaux et patronaux. L’objectif : en finir avec une organisation du travail taillée sur le modèle industriel (définition rigide des tâches, encadrement strict, gestion autoritaire, personnel exclu des décisions), bien peu adaptée à l’essence du métier d’enseignant et génératrice de démotivation et d’épuisement.

Denise Girard, une enseignante d’histoire à la polyvalente Ozias-Leduc et membre du Comité de la condition des femmes de la CEQ, a fait le tour de toutes les écoles de sa commission scolaire pour expliquer à ses collègues le contenu de l’entente. « Quand on parlait de changement de mentalité, de respect, d’égalité, les enseignantes réagissaient par un soupir de soulagement. Elles n’en revenaient pas de se faire dire qu’elles pouvaient parler avec la direction d’école, un comportement jugé suspect dans la culture syndicale traditionnelle. Chez elles, l’entente a suscité l’espoir qu’on peut dégager des consensus dont la direction devra tenir compte ».

Une coopération… conflictuelle!

La concertation a ses promotrices et ses opposantes. Ainsi, l’Alliance des professeurs de Montréal, le plus gros syndicat de la CEQ, s’inscrit en faux contre cette démarche, qui revient selon elle à se faire complice des compressions

budgétaires. Cela ne l’a pas empêchée de conclure une entente en vertu de laquelle l’utilisation des journées pédagogiques fait l’objet d’une décision conjointe entre chaque direction d’école et son équipe d’enseignantes et d’enseignants.

Dans le mouvement syndical comme au sein des groupes communautaires et féministes, ceux et celles qui la dénoncent voient la concertation comme la bouée de sauvetage de gouvernements au bord du naufrage financier. Mais les autres, la majorité en fait, la décrivent comme une « coopération conflictuelle », comme un travail commun à partir de visées et d’intérêts différents. « Le gouvernement a des intérêts, c’est clair, commente Diane Lemieux, coordonnatrice du Regroupement des CALACS et co-présidente du Comité d’orientation et de concertation sur l’économie sociale, mis sur pied par le gouvernement à la suite de la Marche des femmes contre la pauvreté. Quand il pense économie sociale, il pense crise des finances publiques et développement de l’emploi. Mais nous avons aussi nos objectifs : développement de l’emploi et réponse aux besoins sociaux… »

C’est également pour faire avancer ses objectifs propres que le Regroupement des femmes de l’Abitibi-Témiscamingue a décidé de faire une percée importante au Conseil régional de développement (CRD), un organisme chargé d’établir des priorités de développement socio-économique et d’allouer des fonds à certains projets régionaux. « Notre stratégie, explique Raymonde Paquin, a consisté à faire inscrire dans le plan stratégique des cibles qui nous concernaient (main-d’œuvre féminine, présence des femmes dans les lieux décisionnels, violence conjugale), pour ensuite présenter des projets concrets et obtenir du financement ».

Mais, même motivée par des objectifs clairs, l’expérience se révèle frustrante à certains égards. D’abord, parce que siéger dans des instances partenariales implique faire avancer ses idées dans un monde étranger. « Avec ses élus municipaux et ses représentants des milieux socio-économiques, le CRD est un monde d’hommes, dans lequel nous n’avons pas spontanément nos entrées, rapporte Raymonde Paquin. Faire attention pour ne pas paraître trop « radicale », discerner à qui et comment dire les choses pour qu’elles aient une chance de passer, tout cela devient épuisant à la longue ».

Une telle participation commande aussi d’investir une somme phénoménale de temps et d’énergie pour être bien préparées, bien documentées, redoutablement articulées lorsque vient le temps de faire valoir son point de vue. Sans compter le choc des cultures, le langage hermétique de la bureaucratie. Et puis, le partenariat oblige à délaisser la position « confortable » de l’opposante : on ne peut plus rejeter la faute sur le « maudit boss », ni s’enfermer dans un discours simpliste du genre : « les urgences psychiatriques, c’est de la m… ! ». Parfois, comme lors de la détermination de choix budgétaires, on peut se sentir déchirée entre les valeurs de son groupe d’origine et son rôle d’administratrice d’une régie régionale de la santé et des services sociaux.

Enfin, et peut-être surtout, les représentantes issues des groupes militants doivent assurer une présence aussi active que les autres partenaires au sein des instances, mais sans disposer des mêmes moyens techniques et financiers. Dans les groupes de femmes, on a longtemps réclamé que le partenariat s’appuie sur l’équité de ressources financières, de pouvoir, de représentation. « Cette équité n’existe pas, mais à défaut, on peut tendre à une espèce d’égalité dans les rôles », estime Diane Lemieux qui présida un groupe de travail sur les agressions sexuelles réunissant des acteurs aussi disparates que la Direction de la protection de la jeunesse, les policiers, les CLSC, les représentantes des maisons d’hébergement et des groupes d’aide aux agresseurs. S’il faut, selon elle, exiger un minimum pour participer à de tels exercices de concertation (comme le per diem destiné à compenser la perte de salaire, les frais de déplacement, etc. ), il ne sert à rien d’attendre l’équité totale «… qui pourrait même être paralysante, alors que le sentiment d’injustice te rend plus aiguisée, plus mordante. D’ailleurs, ce serait quoi l’équité : que le groupe communautaire ait le même budget que le CLSC? »

Des résultats… à long terme

Mais a-t-on le choix de se concerter? « Si on se place du point de vue des femmes violentées, on n’a pas le choix de régler nos problèmes avec les policiers, les procureurs, les travailleurs sociaux, surtout dans un contexte de rareté des ressources », poursuit Diane Lemieux.

Réflexion similaire du côté des syndicalistes qui constatent que leurs membres veulent avoir une prise sur leur travail, cesser d’être des exécutantes. Et participer à la recherche d’économies plutôt que d’en faire les frais. « Les changements s’en viennent et on veut être partie prenante plutôt que de se les faire imposer », rapporte Lyne Bergeron, une des cinq membres du Syndicat de la fonction publique du Québec à être libérée pour soutenir les démarches de réorganisation du travail dans les ministères et organismes gouvernementaux. Par ailleurs, note Mme Bergeron, l’intérêt des femmes pour cette nouvelle stratégie s’impose : alors que, dans son syndicat, les femmes n’ont jamais occupé plus de 25% des postes décisionnels, elles forment plus de la moitié des déléguées aux comités sur l’organisation du travail.

Pour agir plus efficacement sur cet autre « dossier montant » qu’est le développement régional, les groupes de femmes de la région Mauricie-Bois-Francs se sont efforcés d’étendre leurs tentacules partout, depuis le comité exécutif du CRD jusqu’au comité d’action locale mis sur pied dans chaque municipalité régionale de comté. Une centaine de femmes engagées, une participation « irréversible », de l’avis de Monique Bachand, travailleuse au Centre Le Pont, un organisme de réintégration des femmes au marché du travail, et vice-présidente du CRD.

Et ces efforts commencent à rapporter. Des gains théoriques d’abord, comme le fait que l’autonomie économique des femmes figure parmi les objectifs du plan stratégique et de l’entente-cadre. « Il est donc écrit que chez nous, quand on parle de projets de développement, les femmes doivent être là ». Autres gains : au conseil d’administration du CRD, la représentation des femmes est passée de 2 à 8 sur 58; à l’exécutif, elle a bondi de 1 à 4 sur 13. On a obtenu un financement important pour un projet Femmes et production industrielle et obtenu que les moyens mis en œuvre pour favoriser l’équité en emploi des femmes fassent partie des critères de financement des projets.

« Pour beaucoup, estime Monique Bachand, ces gains demeurent intangibles et à long terme. Il faut comprendre que nous sommes dans une structure de concertation : nous apprenons à connaître les décideurs socio-économiques et les élus municipaux, nous nous entendons sur des projets communs, nous allons chercher des outils de développement pour les femmes. Mais nous n’avons pas encore atteint l’étape du partenariat où l’on se reconnaît une expertise réciproque et, surtout, où chacun des partenaires en retire des bénéfices dans son quotidien ».

Pour Monique Bachand, le plus grand risque, c’est que les groupes de femmes ne voient pas ce que la concertation leur rapporte et qu’ils se démobilisent. « Nous pouvons bien participer aux structures, mais en bout de ligne, ce sont les élus municipaux qui ont le pouvoir d’appliquer les décisions. S’ils ne le font pas, si les résultats se font trop attendre, si le développement ne permet pas plus de justice et d’égalité, il y a un risque de démobilisation ».

Un+ pour la démocratie

Les femmes ont beaucoup insisté pour être représentées et consultées. Mais quand le gouvernement, quand l’employeur ouvrent un espace de discussion, on hésite parfois. C’est un tel changement de culture et de stratégie. On a peur d’y abandonner ses objectifs, d’y perdre son âme, de cautionner des décisions avec lesquelles on serait en désaccord… « Quand on travaille ensemble, admet Diane Lemieux, on se « contamine ». Tu finis par comprendre l’autre. Tu peux donc arriver à lui poser des questions, à lui dire quand il charrie. Mais tu parviens aussi à lui transmettre une partie de tes préoccupations, de ta façon de voir les choses, et réciproquement. Tu peux même arriver à développer des petits morceaux ensemble, ce qui ne signifie pas que tu cesses de faire ce que tu faisais avant. Je ne veux pas dire, pour autant, que tout relève dorénavant du partenariat ou que tout peut se gérer sous ce mode ».

Lorraine Guay coordonnait le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale au moment où le gouvernement a invité les ressources communautaires à s’asseoir avec les représentants des hôpitaux, des CLSC et des milieux socio-économiques pour définir l’orientation des services en santé mentale. Également membre du Comité sur l’économie sociale, elle confirme que le partenariat ne signifie pas la mise au rancart des bonnes vieilles stratégies de revendication et d’affrontement.

« Le mouvement communautaire est passé de la seule stratégie d’opposition à une pluralité de stratégies, ce qui est bien. Mais ce serait dramatique si on devait à nouveau s’enfermer dans une stratégie unique, celle de la participation. Tu dois pouvoir être en réunion à la régie régionale le soir et dans la rue le lendemain matin. Tu dois pouvoir négocier avec les fonctionnaires et t’adresser directement au ministre si le processus bloque. Tu dois être à la fois participant au pouvoir et conserver la capacité d’être un contre-pouvoir ».

A cette condition, la participation aux instances de concertation lui semble être un gain pour le mouvement communautaire «… parce qu’elle nous force à sortir de notre seule logique et à nous confronter à une problématique plus vaste, comme l’organisation des services de santé, les priorités de développement économique, etc. ». Et un gain pour la démocratie «… parce qu’elle donne à la société civile un droit de regard sur les orientations, les choix politiques, qu’elle empêche l’État et les politiciens de développer cela seuls dans leur coin… »

Oui, si…

En fin de compte, le jeu en vaut-il la chandelle? Absolument, disent nos interviewées… à certaines conditions. La concertation doit être voulue, et non imposée, et recevoir l’aval des autorités pour ne pas aboutir à un exercice futile, estime Diane Lemieux. Et, poursuit-elle, les partenaires doivent avoir un minimum de compréhension commune du problème. Pour Lorraine Guay, il est fondamental de rester branchées sur sa base pour éviter «… d’être happées dans la dynamique de la négociation. Une des tentations, c’est d’être tout le temps partout, ce qui fait que tu ne vois plus clair sur ce qui est important, sur tes objectifs de fond. La participation aux instances de concertation demande une élucidation de ce qui est important ». Enfin, rêve Raymonde Paquin qui dit qu’il faut continuer « pour nos filles », il serait de bonne guerre que les groupes disposent des ressources pour embaucher quelqu’une qui pourrait monter les dossiers…

Ni trahison ni panacée, la concertation apparaît donc comme une nouvelle stratégie parmi l’arsenal d’un mouvement féministe devenu plus pragmatique. Mais ses fruits, jugés à l’aulne de l’influence, du pouvoir, des gains réels et quotidiens, restent encore, et pour beaucoup, à venir.

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