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Dans un pays en pleine reconstruction, les femmes se sont glissées à l’avant-scène : menées avec de petits ou de grands moyens, leurs entreprises imposent le respect.

Au coin de la rue, des femmes vêtues de boubous aux couleurs vives cuisinent dans la bonne humeur. Entre deux éclats de rire, elles font danser les aliments dans les casseroles. La sauce mijote, le riz cuit à gros bouillons et les brochettes de bœuf brunissent sur le charbon ardent.

A Conakry, capitale de la Guinée, ces cuisinières ont ainsi inventé le « fast food » à la sauce guinéenne. A toute heure, les écoliers ou les travailleurs en veston-cravate se restaurent dans ces « gargotes » . Pour quelques sous, on peut y manger, entre autres plats, une généreuse assiettée de riz à la pâte d’arachides-un délice!

Astucieuses, les Guinéennes sont les maîtresses d’œuvre de l’économie informelle. La débrouille, quoi! Leur ingéniosité se déploie dans les marchés improvisés qui débordent sur la chaussée. C’est qu’en ces temps de crise, elles n’ont pas d’autres choix : elles doivent faire bouillir la marmite. . .

Beaucoup de femmes d’affaires ont fait école dans la rue. Même bardée de diplômes, Kaba Saran Daraba a ainsi commencé sa carrière. . . en fumant le poisson. «C’était la première étape en vue d’ouvrir ma propre officine » , dit cette pharmacienne.

En 1984, avec la mort du dictateur Sékou Touré, le régime à la soviétique tombe. Finies les coopératives et les corvées collectives. La libre entreprise explose. Mme Daraba quitte la fonction publique et ouvre la première pharmacie privée du pays. « A cette époque, il n’y avait pas de banques. Je devais compter sur moi-même. Je n’avais que mon diplôme et mon honneur de femme à offrir comme garantie à la grossiste qui m’a fourni le stock de départ. . . » , dit-elle en riant.

Aujourd’hui, l’officine roule à plein régime. Ambitieuse, cette quinquagénaire est en train de mettre sur pied un laboratoire de médicaments à base de plantes médicinales. Bien que des institutions financières aient désormais pignon sur rue dans la capitale, peu de choses ont changé pour elle. « C’est si difficile de les convaincre » , lâche-t-elle en poussant un soupir.

Des banquiers « machos »

Les banquiers ne prennent pas toujours au sérieux les femmes qui se présentent à leurs guichets. Ils sont davantage intéressés par leurs charmes que par leurs capacités de remboursement. « Ils préfèrent nous proposer d’aller au lit. . . » , ajoute-t-elle.

Aminata Millimano a frappé des dizaines et des dizaines de fois à leurs portes. Sans résultat. «Ils ne nous font tout simplement pas confiance alors qu’on est tout aussi responsables que les hommes, sinon plus! Certains aiment nous voir quémander! » , indique cette touche-à-tout qui s’est récemment lancée dans la construction.

Pourtant, la dame a du flair. Un boom immobilier à Conakry? Elle ferme son salon de coiffure, embauche une dizaine de manœuvres et se lance dans la fabrication de briques. Les affaires sont si florissantes qu’elle réinvestit ses profits dans la construction d’un immeuble à location.

« Nous sommes condamnées à travailler avec des petits moyens. Mais malgré tout, on réussit à accomplir de grandes choses » , reprend celle qui gère un budget dans les six chiffres.

Comme elle, plusieurs tournent le dos aux banques. Elles comptent sur leur réseau de contacts-pratique courante sur tout le continent africain-et participent à des « tontines » , coopératives qui mettent à la disposition de leurs membres, à tour de rôle, la mise commune.

Une femme, une entreprise

Les Guinéennes ne baissent pas les bras. Pas de crédit? Qu’importe. Un échec? On se retrousse les manches et on relance une autre affaire. « Dans chaque femme germe une entreprise! » , s’exclame la présidente de l’Association des femmes d’affaires de Guinée (AFAG), Hadja Tété Nabé Diallo. Elle-même dirige plus d’une centaine d’employés à la tête de la société Sodagui, concessionnaire de Coca-Cola.

Selon l’AFAG, on compte officiellement, dans ce pays de 6. 000. 000 d’habitants, 150 femmes chefs d’entreprises et 300 entrepreneures. Sans oublier les centaines de milliers, si ce n’est pas plus, qui travaillent en marge de l’économie formelle.

« Leur action est formidable, commente l’économiste Samba Sow de l’université de Conakry. Au cours de la dernière décennie, sans être encouragées par l’État ou la coopération internationale, les femmes ont fondé de nombreuses entreprises et associations » .

Il considère que les Guinéennes ont mieux amorcé le virage vers le libéralisme que leurs compatriotes masculins : « Elles réussissent souvent mieux en affaires » . Et sans y sacrifier les solidarités : des entrepreneures prennent parfois sous leurs ailes une ou deux protégées. . .

Mais, pour la présidente de l’AFAG, tant de choses restent à faire pour encourager les réalisations féminines. Par exemple, les femmes manquent de modèles auxquels s’identifier. C’est pour combler cette lacune que Mme Diallo publie, depuis l’an dernier, le mensuel féminin Bintou qui s’adresse tant aux chefs d’entreprises qu’aux paysannes. On s’y attaque aux stéréotypes : entrevues avec d’ex-ambassadrices, témoignages de syndicalistes, réflexion sur la polygamie. . .

« Plusieurs femmes s’étonnent qu’on parle d’elles, de leurs réalités et de leurs problèmes, à la face du monde » , explique Mme Diallo. Question de tradition, mais aussi d’histoire. Il y a une dizaine d’années, la population était réduite au silence par une dictature qui interdisait la libre circulation des personnes. . . et des idées.

Encore aujourd’hui, cette société musulmane ne reconnaît pas le travail de plus de la moitié de sa population. « Pour les

parents, la fille représente une occasion de faire des profits. On la marie, souvent très jeune, surtout dans les zones rurales, en échange de bœufs » . Avant l’âge de 18 ans, deux Guinéennes sur trois sont mariées et une sur deux est mère, d’après une enquête du Centre français sur la population et le développement (CEPED). Pas surprenant que leur taux de scolarité soit faible.

Des succès qui imposent le respect

Après seulement quelques mois de parution, le journal Bintou a réussi à faire entendre la voix des femmes, juge sa directrice. Des citadines, mais aussi des paysannes, prennent de plus en plus conscience de leur rôle d’« agente de développement » selon ses propres mots. « Je ne suis plus seule à dire que le développement de la Guinée ne peut se faire sans nous! » , dit Mme Diallo dans un large sourire.

Les succès tant des « mamans » en boubou que des jeunes cadres dynamiques en tailleur sont pointés du doigt. Ils imposent le respect. « Si on pouvait évaluer le poids économique des femmes, ce serait nettement au-dessus de la moitié dans les ménages » , souligne l’économiste Sow. Il devient difficile de nier leur contribution.

Beaucoup d’hommes chefs de famille ont perdu leur emploi à la suite des compressions de personnel dans la fonction publique, il y a quelques années. Laissant de côté leur fierté, certains d’entre eux acceptent volontiers les revenus apportés par leur « douce » . Mais à condition, bien sûr, que leur rôle de mère et d’épouse ne soit pas sacrifié à l’autel de l’émancipation.

«Il faut se donner à 100% aux entreprises qu’on met sur pied. . . Moi, je travaille 16 heures par jour. Il faut que je m’organise pour ne pas frustrer mon mari et mes quatre enfants. Mais je me considère choyée : mon mari est très compréhensif » , affirme Mme Diallo. Papa et les rejetons-garçons et filles-ont dû se faire à la nouvelle donne : un coup de main par-ci, par-là, pour les tâches ménagères. . . La plupart des Guinéennes ne peuvent toutefois pas compter sur un conjoint aussi coopératif.

Mais les mentalités sont peut-être en train d’évoluer plus rapidement que ne l’auraient prévu les féministes. Chez la nouvelle génération, des changements quasi-inespérés s’opèrent.

Jeune homme cherche fille entreprenante

Plus modernes ou, tout simplement, plus réalistes, les jeunes hommes lorgnent du côté des femmes entreprenantes. . . Faute de moyens, ils attendent de plus en plus longtemps avant de prendre épouse. Les diplômés, qui trouvaient jadis un prestigieux poste à la fonction publique, doivent se contenter d’errer en ville à la recherche de petits boulots. Il est loin le temps où ils rentraient au village natal, les poches pleines, à la recherche d’une jeune vierge. Il faut quand même avoir les moyens de ses ambitions! « Sans travail, je ne peux pas faire vivre une famille, alors j’attends avant de me marier. Mais je sais que je chercherai une femme qui pourra travailler. Et je ferai tout pour l’aider à la maison. Après tout, je sais faire la cuisine » , explique Alpha Oumar Diallo, 24 ans, qui termine tout juste ses études en électromécanique.

Brusque retournement de situation : qui veut mari doit dorénavant trouver boulot. C’est devenu la norme depuis plusieurs mois. Les candidats au mariage se font si rares que les jeunes filles peu scolarisées se ruent sur les formations en couture et en broderie en vue de se lancer en affaires. La folie furieuse!

Agée d’à peine 18 ans, Ramatoulaye vient de se marier à un homme-que lui a déniché sa famille-deux fois plus vieux qu’elle. « Un bon parti », dit-elle en parlant de son fonctionnaire de mari. Sous ses encouragements, elle a délaissé les bancs d’école pour découvrir la couture. Elle rêve déjà d’ouvrir un petit atelier. Son conjoint est prêt à y investir ses économies : « Elle pourra avoir des revenus et prendre en charge ses propres dépenses » . Et peut-être même plus. . . Une couturière peut toucher jusqu’à 300 000 francs guinéens (425 $), soit le double du salaire mensuel d’un cadre supérieur de la fonction publique.

Le vent dans les voiles, les Guinéennes soutiennent la relance de leur pays. Il serait dommage que leurs succès soient détournés par leurs hommes qui s’emparent du fruit de leur travail. Ce reportage a été rendu possible grâce à la bourse Periscoop remise par le Centre de recherche pour le développement international (CRDI).

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