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Ingénieux : pour intéresser les jeunes femmes au génie, le Comité des femmes en ingénierie a élaboré un programme de promotion et de mentorat.

Elles sont 3000 à concevoir, planifier, gérer des projets d’envergure. De la forêt au labo, 3000 ingénieures bâtissent, explorent et innovent. C’est à la fois beaucoup, et peu. A peine plus de 7% des 40 000 membres que compte aujourd’hui l’Ordre des ingénieurs du Québec. Mais tout de même, plus du tiers de toutes les ingénieures du Canada. « Pourtant, plus rien n’empêche les femmes d’aller en génie », insiste Patricia Pounienkow, présidente du Comité des femmes en ingénierie de l’Ordre depuis janvier 1995.

Il est vrai qu’avant d’en construire, les femmes ont dû franchir bien des ponts et des barrages. Avec, en poche, un diplôme en génie électrique obtenu à l’Université McGill, Elinor Rosanna Watson sera la première femme admise au sein de l’Ordre des ingénieurs. C’était en 1948, soit 28 ans après la fondation de cette corporation professionnelle. Désormais les portes des établissements d’enseignement leur sont ouvertes; de Rimouski à Québec, en passant par Montréal et Chicoutimi, neuf établissements québécois offrent des programmes en génie. Pourtant, les filles boudent toujours l’ingénierie. Selon l’Association des collèges et universités du Canada, leur proportion dans les facultés de génie semble vouloir se stabiliser autour de 20%, alors qu’elles sont majoritaires dans presque tous les programmes d’études supérieures.

Qu’est-ce qui les freine? Au premier chef, les sciences et les mathématiques. « Elles érigent elles-mêmes des barrières face aux sciences. D’ailleurs, leur perception à cet égard diffère beaucoup de celle des garçons. Elles doutent davantage de leurs capacités et croient que, si elles ont des problèmes, c’est parce qu’elles ne sont pas correctes; les jeunes garçons attribuent plutôt leurs difficultés à des causes extérieures comme de mauvaises explications ou un mauvais professeur » , souligne Line Poitras, agente de recherche à l’Office des professions du Québec, qui a mené une étude sur la représentation des femmes dans 40 ordres professionnels. « On ne les encourage pas beaucoup non plus à opter pour les sciences, ce n’est pas très valorisé. Et à l’âge où elles doivent choisir, elles sont très influençables. Or, on doit décider très tôt si l’on compte poursuivre en sciences », ajoute-t-elle.

Mis sur pied il y a trois ans, le Comité des femmes en ingénierie a donc décidé d’intervenir à la source : à l’école, là où se précisent les choix de carrière. « Pour attirer les filles dans nos rangs, le milieu de l’enseignement nous est apparu comme un lieu privilégié de sensibilisation et de promotion » , explique Patricia Pounienkow. D’abord, en informant ceux qui ont un certain pouvoir d’influence, lorsque vient le temps pour les filles de choisir une profession, les conseillères et les conseillers en orientation. A cet effet, une brochure expliquant les tâches et les responsabilités des ingénieurs, les aptitudes et les études requises, les différentes disciplines auxquelles mène le génie, a été distribuée dans les écoles. Des ingénieures se portent également volontaires pour aller promouvoir leur profession dans les écoles, tant primaires que secondaires, et dans les Expo-sciences. « Il faut non seulement intéresser les jeunes filles aux sciences et aux mathématiques, mais également démythifier le travail des ingénieurs; le génie ne se limite pas à la construction d’immeubles ou de structures » , précise Patricia Pounienkow. Traitement des eaux, aérospatiale, pâtes et papiers, systèmes informatiques, et quoi encore…

Car cette vision du métier d’ingénieur, à la fois tronquée et réductrice, contribue elle aussi à freiner l’élan des filles. Sans compter qu’au moment de choisir une carrière elles demeurent très préoccupées par la nécessité de concilier carrière et famille. « Les jeunes filles ont encore une vision traditionnelle de leur rôle futur. Et même si elles sont aujourd’hui plus nombreuses à poursuivre des études en sciences, c’est souvent pour aller vers des secteurs comme la santé où, tout compte fait, elles exerceront un métier assez proche du rôle traditionnel des femmes. Et qui se pratique dans un milieu traditionnel comme un laboratoire ou un bureau; mais elles ont du mal à s’imaginer sur un chantier », explique Line Poitras.

La faible représentativité des ingénieures n’aide en rien à chasser cette présumée incompatibilité. Pour modifier cette perception, et parce que la reconnaissance passe à la fois par l’exemple et la visibilité, le Comité femmes en ingénierie a entrepris de mener des actions sur plusieurs fronts. D’une part, en donnant à voir aux jeunes filles des modèles révélateurs. Un exercice qui ne va pas de soi; encore peu nombreuses, les ingénieures se font généralement discrètes et modestes face à leurs réalisations. Mais petit à petit, et une à une, elles acceptent de monter sur les tribunes pour parler de ce métier méconnu et passionnant.

D’autre part, le Comité s’emploie à favoriser la participation des femmes aux différentes instances décisionnelles de l’Ordre. Les résistances, qui ont longtemps tenu les femmes à l’écart des postes de direction, ont bien sûr eu un effet sur l’engagement et la visibilité des femmes en ingénierie. Il aura fallu attendre jusqu’en 1975 pour qu’une ingénieure, Danielle W. Zaïkoff, accède à la présidence de l’Ordre des ingénieurs; et depuis, seule Micheline Bouchard aura occupé les mêmes fonctions. « Là, comme ailleurs, les femmes sont encore absentes des réseaux d’influence, tant formels qu’informels » , note Line Poitras.

Le programme de mentorat, que le Comité est en train de mettre sur pied, devrait répondre à ce double objectif : proposer aux jeunes femmes qui s’apprêtent à entrer dans la profession un modèle tangible et une précieuse alliée capable de les guider à travers les dédales d’une profession encore largement dominée par les hommes. Une mentore qui saura leur indiquer les ficelles et les contacts susceptibles de leur ouvrir des portes. « Je crois que les femmes sont des facteurs de changement; avec leur dynamisme et leur polyvalence, mais aussi avec leur vision, une vision différente, à la fois plus globale et peut-être aussi plus proche du quotidien. Une approche qu’il ne faut pas perdre de vue lorsqu’on conçoit des infrastructures, des systèmes techniques » , souligne Marie-Élaine Desbiens, ingénieure civile depuis près de 15 ans. Après avoir été membre du Comité des femmes en ingénierie, elle est aujourd’hui l’une des administratrices du Bureau de direction de l’Ordre. « Ce métier me fascine toujours autant. Et on peut s’y développer en suivant notre propre chemin. Alors, les murs s’abattent » . Et s’érigent les ponts, s’écroulent les obstacles et se consolident les fondations. . Les femmes sont des facteurs de changement, avec leur vision à la fois plus globale et peut-être aussi plus proche du quotidien.

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