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Enfin les vacances! Délivrées du travail, on s’apprête à changer d’air et de décor, à jouer les touristes ailleurs ou ici. Attention cependant : certaines commencent plutôt une saison où elles bosseront à 100 à l’heure. Qui donc? Les femmes qui ont fait du tourisme leur gagne-pain…

Combien sont-elles? Que font-elles? Disons d’abord que le vocable « industrie touristique » embrasse très large. Ensuite, rares sont les études qui permettent de circonscrire clairement la part des femmes. Tout de même. Le nouveau Conseil québécois des ressources en tourisme publiait récemment un Diagnostic d’ensemble des ressources en tourisme. La consultante Sylvie Gagnon y a participé : « Au Québec, les femmes occupent 51% des emplois de l’industrie. Un total qu’il faut toutefois décortiquer. Dans le domaine du voyage, par exemple, elles forment les trois-quarts de la main-d’œuvre. Par contre, dans des créneaux comme plein air et aventure ou transport, les pourcentages chutent respectivement à 41% et 21% » . Payant, le boulot? En tout cas, pour l’équité, on repassera. « L’écart des salaires au sein d’une même profession dépasse parfois 10 000 $, illustre la consultante. Un directeur de services administratifs gagnera en moyenne 51 000 $ alors qu’une directrice n’empochera que 35 000 $. C’est pire pour la catégorie maîtres d’hôtel et hôtes : 21 300 $ pour eux contre 12 000 $ pour elles ». Pourquoi? On n’en sait fichtre rien.

« Sommes-nous souvent patronnes? », avons-nous demandé au responsable de la Chaire de tourisme à l’Université du Québec à Montréal. Réponse de Michel Archambault : « Dans les secteurs qui forment le noyau de l’industrie (hôtellerie, transport, restauration), les postes au haut de la pyramide sont surtout occupés par des hommes ».

Ne désespérons pas : le poids du nombre finira peut-être par rééquilibrer les statistiques. Dans les programmes universitaires, les filles dominent. Elles semblent aussi se tailler une généreuse part du gâteau au collégial. « Ce sont elles qui composent l’écrasante majorité au Diplôme d’études collégiales en tourisme », confirme Gérard Miailhe, porte-parole de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec, un des neuf collèges à offrir le programme. Nous devrions voir aussi plus de « toquées ». « Il y a 20 ans, aucun nom de fille ne figurait sur la liste des élèves en cuisine, se souvient Gérard Miailhe. Actuellement, elles comptent pour le tiers des élèves. Croyez-moi, les filles commencent à bousculer sérieusement ce milieu traditionnellement macho »!

L’aspect « accueil » semble par ailleurs exercer un attrait particulier sur nous. « Les Café Couette (B& B) et les gîtes sont largement tenus par des femmes, constate Michel Archambault. Et plusieurs choisissent le « réceptif », c’est-à-dire tout ce qui gravite autour de l’accueil de touristes étrangers ». Et de s’interroger : « Le tourisme est une industrie où minutie et souci du détail font la différence. Les femmes sont championnes là-dedans. Et puis, l’entregent et l’empathie demeurent des qualités plus féminines, je pense »

Trêve de données. Transportons-nous plutôt sur le terrain pour voir comment se débrouillent des femmes qui n’ont pas eu peur de créer leur propre business touristique. Elles sont plusieurs : on a eu l’embarras du choix. Mais on aura beau faire, une description ne vaudra jamais une visite sur place. Elles vous attendent!

Nous irons manger dans l’île

Elle en frissonne encore. « Ma saison n’ouvrait qu’en mai, mais je commençais à faire des cauchemars en janvier : les clients arrivaient et rien n’était prêt. L’horreur! se rappelle Johanne Vigneault, en évoquant ses premières années comme chef-proprio. Maintenant, ça va mieux ». Et comment donc! La chef du restaurant La Table des Roy aux Iles-de-la-Madeleine ne compte plus les prix de reconnaissance, les hommages, et les clients ravis.

N’empêche, il y avait de quoi trembler. Quand elle prend en main les commandes du restaurant en 1986, Johanne n’a que… 23 ans, et aucune formation spécialisée. Juste les conseils et l’exemple de

Francine Roy (actuellement chef de la savoureuse Camarine de Québec) qu’elle a côtoyée comme employée durant six ans. Lui succéder n’est d’ailleurs rien pour diminuer la pression. « La cuisine de Francine avait toute une réputation, raconte Johanne. Il me fallait me perfectionner, mettre les bouchées doubles pour rester à la hauteur ». Ce qu’elle fit. La Table étant une entreprise saisonnière (de mai à septembre), elle profitera de la saison froide pour multiplier les stages, ici et en Europe, question de se mettre au diapason.

Maintenant, Johanne Vigneault possède son art au bout des doigts. Cette « toquée » a largement fait ses preuves, au point d’être l’une des rares femmes à travailler dans le club sélect de la haute gastronomie. « Au Québec, on n’est encore qu’une poignée de « cheffes ». Mais les clients sont ouverts à cela et le milieu s’y fait. Croyez-moi, ce n’est pas le cas partout. Quand j’ai fait un stage en Suisse, je me suis sentie marginalisée. Non seulement j’étais une femme mais, en plus, je n’avais pas suivi la filière obligée du métier! Ici, mis à part les quelques incontournables machos qui sévissent dans toutes les professions, je n’ai vraiment pas à me plaindre ».

Elle parle aussi de solidarité. Quand Anne Desjardins, maître queux du très réputé restaurant L’Eau à la bouche (Sainte-Adèle dans les Laurentides), a suggéré son nom pour un article sur des jeunes Québécoises montantes, Johanne a trouvé le coup de chapeau très l’fun. L’entraide, Johanne la détecte aussi aux Iles : « L’an dernier, on m’a appelée pour un repas de 60 personnes. Mon resto ne compte que 35 places. Eh bien, la propriétaire du Petit Café m’a spontanément offert sa salle et ses cuisines. Le geste m’a touchée. Je trouve que depuis quelques années, aux Iles, on se serre plus les coudes dans l’industrie touristique ».

Quelques minutes de conversation suffisent pour le comprendre : son travail, Johanne en est maboule. Créer, suivre l’inspiration du moment selon les arrivages, voir une belle assiette ouvrée sortir des cuisines… Même les « coups de feu » ne lui font pas peur : « Rester assise et attendre les clients, ça me tue, avoue cette fille de défi. Je suis à mon mieux en plein juillet, quand ça ne dérougit pas et que tout roule comme un ballet»! Le stress est tout de même au menu. Quand on est le resto-référence des Iles-de-la-Madeleine, tout doit être impeccable : « Si tu rates ton rush de haute saison, ton année est en danger. Ça ne laisse aucune place à l’erreur ».

Et il y a le reste : la gestion de l’établissement et des employés, les achats, les tâches administratives. Johanne orchestre tout. « Je ne déteste pas gérer et je m’en sors bien. Cela dit, mon but n’est pas d’accumuler des fortunes! Si je me mettais à calculer le prix de revient de chaque plat, le coût de la fleur que je dépose au coin de l’assiette pour la beauté, je ne tripperais plus, mon plaisir s’évanouirait. Ma joie à moi, c’est de contenter le client. Le reste… »

Y a-t-il une vie hors du restaurant? Johanne Vigneault n’a pour l’instant ni chum ni enfant, et confie se sentir parfois un peu seulette. « J’en soupçonne certains de me croire inaccessible parce que je fais rouler une entreprise. Mon Dieu, il n’y a pas plus simple que moi. L’été, c’est la folie c’est vrai, je cours 16 heures par jour et je ne m’appartiens plus. Mais hors saison, j’ai appris à prendre le temps de vivre. Je ne détesterais pas avoir une vie sociale plus intense. Vous savez ce que j’aimerais réellement au fond? Qu’on cesse d’avoir peur de m’inviter à souper parce que j’exerce le métier de chef. Je suis comme tout le monde, les p’tits soupers intimes entre amis, j’adore ça! »

Voyage au cœur des ethnies

Vous mourez d’envie de partir, mais votre porte-feuille n’est pas à la hauteur? La firme Amarrages est taillée pour vous : elle vous plongera au cœur des communautés culturelles qui colorent Montréal. Dépaysement et découverte garantis. « Avec nous, on voyage sans bouger! », résume tout de go la très convaincante codirectrice, Guilda Kattan.

Dans un Montréal aux visages de plus en plus multiples, l’initiative touristique, imaginée il y a deux ans, tombe drôlement à pic. « Nous nous percevons comme un trait d’union entre les Québécois de souche ancienne et les ethnies, définit Guilda. C’est l’idée de base de l’entreprise. Et pour faciliter ce contact, nous nous sommes dit, mon associé Jean-Marc Descôteaux et moi : misons sur le plaisir, le côté ludique ».

Ludique certes, mais séduisant aussi. Parcourir le dépliant suffit à donner des fourmis dans les jambes : Du Maghreb au Moyen-Orient; Le Plateau (Mont-Royal) des Portugais; Le Chili en Montréal; Shalom, la communauté juive de Montréal… Pendant un après-midi, ces circuits piétonniers vous font pénétrer dans les quartiers où bat la vie des ethnies. On entre dans les épiceries et les églises, on discute avec des journalistes, des musiciens, des responsables d’associations-clés, on déguste les spécialités, bref on fait le tour du quotidien. La randonnée se ponctue de saynètes de 10 minutes, conçues par des artistes du cru, qui mettent l’accent sur des points précis : le choc culturel de l’arrivée, une coutume, un symbole… Tout ce qui peut aider à dévoiler l’âme des néo-Québécois. Les clients, qui, pour l’instant, sont surtout des clientes, repartent aussi avec un dossier d’information étoffé. « Les femmes sont peut-être plus ouvertes à ce genre d’incursion, plus avides de capter l’essence des autres cultures », réfléchit Guilda Kattan.

Amarrages se veut une mini-immersion pour comprendre l’«autre » et par ricochet, l’intégrer à sa vie. Et quand Guilda parle d’intégration, le mot est chargé de sens. Née à Beyrouth, elle a vécu à Paris, à Venise et à Vancouver avant de s’installer ici. Les difficultés à débarquer dans un « ailleurs » dont on ne sait rien, à se buter à des mentalités verrouillées, elle connaît bien. Au Québec, elle a beaucoup étudié et travaillé pour cerner la question. En un mot, la fondation de la petite entreprise spécialisée en activités interculturelles coulait presque de source. Alors que son associé enseigne à temps partiel, elle a troqué son job d’organisatrice communautaire auprès de groupes ethniques pour s’y donner entièrement.

Mais de l’idée au « produit touristique », il y a eu beaucoup de pas et d’embûches. « Quand on se rend sur le terrain pour les premières démarches, les gens sont toujours un peu méfiants. Ils redoutent d’être folklorisés. Il faut leur faire comprendre que notre but n’est pas de les figer dans leurs différences mais, au contraire, de mettre en lumière toutes les richesses qu’ils ont à partager. Ça exige du tact, de la délicatesse et beaucoup de patience; j’ai mis sept mois à monter le circuit portugais. Mais dès que c’est parti, ça va sur des roulettes; les gens sont fiers que des Québécois d’origine prennent le temps de les apprivoiser ».

Les deux collaborateurs, qui se connaissaient depuis dix ans, ont appris à travailler ensemble : « Au départ, on a eu de la difficulté à tomber d’accord sur la philosophie de l’entreprise! On s’est finalement ajustés, et on a défini nos champs de compétence. Nous sommes tous deux bacheliers en gestion et intervention touristique, mais Jean-Marc possède aussi un diplôme en arts dramatiques; il s’occupe donc de tout le côté animation et spectacles. Moi, avec mon bagage de vie, je me concentre sur le repérage, les contacts ethniques. Nous sommes sur les bons rails ». Guilda se reconnaît plus conservatrice que son associé côté dépenses et investissements. « Alors, c’est Jean-Marc qui a la gestion en main… Mais holà, on discute, on négocie! » Le plus difficile à vivre? « L’incertitude, répond-elle sans hésitation. On fait tout le dépistage, on s’engage avec plusieurs personnes, mais la clientèle répondra-t-elle? Il faut apprendre à vivre avec ça ».

Amarrages offre plus que des circuits. « En 1995, la Commission de la santé et de la sécurité au travail nous a demandé de lui organiser un « rallye interculturel »pour que les employés comprennent vraiment les problèmes des travailleurs immigrants. On les a promenés dans les secteurs d’emploi où ces travailleurs sont confinés, on leur a montré les « quartiers d’atterrissage » où ils s’installent à leur arrivée… Somme toute, on peut répondre à toutes les demandes qui visent à « déghettoiser », à briser les enclaves ».

« On ne fait pas de miracles, laisse tomber Guilda, réaliste. Mais notre entreprise contribue certainement à « ouvrir des fenêtres », à jeter des ponts entre des univers parallèles. Des gens des communautés visitées ont témoigné qu’après notre passage plusieurs Québécois étaient entrés dans leur commerce, leur avaient posé des questions, avaient cherché à en savoir plus… Quand j’entends cela, je sais qu’Amarrages est une vraie bonne affaire ».

S’intoxiquer de nature!

« Le paradis se cache au milieu des pins et des cèdres de l’Abitibi ». « Ce bain de nature avec des Indiens qui recherchent l’authenticité de leurs ancêtres est vraiment vivifiant ». « Merci Dominique! Tous mes souhaits de réussite pour ce tourisme en devenir ». Des éloges comme ceux-ci, Dominique Gay-Spriet en fait collection. Depuis cinq ans, elle propose aux Européens en mal d’aventure un dépaysement, un vrai : vivre au rythme autochtone. Les inscriptions au livre d’or de l’entreprise Wawati l’attestent : ils trippent fort.

Que diable cette Française d’origine fait-elle là-haut sur ce plateau? « Je fais ce que j’aime, répond Dominique, 55 ans, qui a l’Abitibi dans la peau. Je suis débarquée ici avec ma famille il y a dix ans. Je ne connaissais rien du Québec, ou si peu. Je me suis sentie immédiatement chez moi dans cette région. N’ayant pas l’obligation de gagner de l’argent tout de suite, j’ai eu le temps de lire beaucoup sur la colonisation et sur les autochtones qui peuplaient le territoire. Ethnologue de profession, j’ai été fascinée. Je me suis dit que si ça m’emballait, moi, l’expérience envoûterait peut-être aussi d’autres Européens. Et je me suis lancée dans l’ethnotourisme! »

Monter un forfait, proposer une batterie de formules de vacances alléchantes, Dominique a tout appris. « Je partais de zéro. Le milieu touristique, je n’y connaissais goutte ». Elle se revoit encore à Paris, frapper aux portes des grossistes, sa « petite valise de commis-voyageur bourrée de photos »à la main. Des gens ont cru à son rêve. « Je me rappelle une agente qui travaillait au sein d’une grosse boîte. J’avais à peine commencé à lui expliquer mon projet qu’elle me coupe la parole : « Ça va, ça va ma chérie, je comprends. Je suis née à Val d’Or »! » Au bout du compte, Dominique n’a pas trop mal manœuvré : Wawati a raflé le premier Filon d’or du tourisme de la Chambre de commerce de Val d’Or, et le Prix du développement régional des Grands prix du tourisme 1992.

Wawati, c’est toute une expédition. Les touristes atterrissent à Val d’Or d’où on les conduit à L’Orpailleur, un ancien dortoir de mineurs, transformé en auberge rustique de neuf chambres. « Ça les emballe, ils sont tout de suite dans le bain ». Puis, Dominique accompagne les nouveaux arrivés à l’orée de la forêt, lieu de rendez-vous avec les Algonquins qui les prendront en charge durant leur séjour. Après la poignée de main, on lève le camp : le vrai voyage commence. Durant cinq ou six jours, on apprend à suivre les pistes des bêtes dans les bois, on loge sous la tente, on mange « traditionnel », on glisse en canot et on portage, en un mot on vit à l’algonquine. Les formules sont souples : plus ou moins sportives, au gré des groupes. Le nombre idéal? De quatre à huit personnes.

Quel que soit le forfait, Dominique ne lésine pas sur le contenu : « Ceux qui s’attendent aux plumes et à tout le bazar folklorique ont un choc à l’arrivée, tient à préciser la directrice. Je me fais un point d’honneur d’offrir la vérité non déguisée : une rencontre avec des Indiens, oui, mais des Indiens qui sont aussi devenus des Nord-Américains ».

Les Algonquins sont les partenaires d’affaires de Dominique. L’opération ne fut pas chose aisée. « La communauté vit en marge, repliée sur elle-même. Quand je leur ai soumis mon plan, je ne peux pas dire qu’ils débordaient d’enthousiasme. J’ai réussi à les convaincre. Les premières années, les jeunes guides étaient timides, gênés, un peu étourdis par le feu roulant de questions qui leur tombaient dessus! Depuis, ils ont reçu des tas de lettres de remerciements et de félicitations, des invitations à aller en France à leur tour. Ils se sentent compris et reconnus. Et puis, aucun ne s’est jamais plaint de propos déplacés de la part des invités ».

Dominique Gay-Spriet gère à la foi Wawati et L’Orpailleur. Pour le Café Couette, elle s’est associée à trois femmes, deux Françaises et une Québécoise. Au total, les affaires vont bien. Même que Dominique regrette un peu les débuts. « J’avais le temps de rencontrer chaque client. Aujourd’hui, certains m’échappent, repartent sans qu’on ait vraiment pu faire connaissance. Ça me fait toujours un petit pincement »…

Si Wawati accueille autant d’hommes que de femmes, Dominique perçoit parfois une différence de motivation. « En France, la spiritualité indienne est un courant fort à la mode. Une nuée de livres prônent un retour à la nature, vaguement New Age. Je dis que certaines femmes viennent planer avec les Indiens. Remarquez, il y a de quoi : la spiritualité indienne est tellement riche. Les gars viennent plutôt chercher leur comptant d’aventure ».

Et nous, on peut aussi être du voyage? « Bien sûr! J’ai mis peu d’énergie au Québec en me disant que les gens d’ici ont facilement accès aux lacs et aux forêts, et peuvent s’y débrouiller seuls. Mais des Québécois sont venus et ont trouvé une occasion de rencontre très spéciale avec les autochtones ».

« Le travail vous emballe toujours, Mme Gay-Spriet? » « J’aurais voulu commencer dix ans plus tôt… »

Quand des « p’tites filles » s’en mêlent

« On serait donc bien dans ce grand presbytère! », rêvaient les deux sœurs Denyse et Ghyslaine Belley en lorgnant la bâtisse en surplomb de la rivière, durant un été passé à Sainte-Rose-du-Nord, dans leur Saguenay natal. Un bon soir d’hiver 1984, le téléphone sonne à Longueuil : « Madame Belley, l’église de Sainte-Rose a flambé. Le presbytère vous intéresse toujours? » Et voilà dare-dare les deux sœurs installées à demeure dans l’ex-maison du curé. Bientôt, avec leur amie Claudette Laurier venue prêter main forte, elles ouvrent leurs portes aux visiteurs qui cherchent gîte et couvert. Puis, une autre copine débarque, Anne Gagnon. Le temps passe, l’affaire prend de l’envergure. Douze ans et deux Prix de tourisme plus tard, Le Presbytère est devenu une auberge-culte.

« Les clients nous disent : « On se sent comme chez notre grand-mère! Surtout, ne changez rien », rapporte Anne Gagnon. Nos chambres n’ont ni tapis mur à mur, ni foyer. Une télé et un bain tourbillon encore moins. Les couples « motel » mettent le pied sur le pas de la porte et tournent les talons aussi sec. Notre clientèle à nous, ce sont ceux qui apprécient le repos et le calme ». Le Presbytère est tombé dans l’œil des touristes français; ils en sont dingues. « Alors, au printemps et à l’automne, à cause des forfaits hors saison avantageux dont ils bénéficient là-bas, l’auberge se remplit à 99% de Français », témoigne Anne.

Achalandage oblige, l’auberge ouvre généralement avec les beaux jours et ferme le froid venu. La qualité de la table draine à elle seule son lot

de gourmands. Édouard Belley, le petit frère des autres, y mijote, dit-on, des plats trois étoiles qu’on savoure dans une salle à manger avec verrière, le Saguenay à ses pieds. La grande vie!

Accorder ses violons à deux n’est déjà pas une sinécure. A quatre, il doit sans doute y avoir de l’eau dans le gaz souvent? « Tout le monde nous pose la question. Ne vous inquiétez pas, on ne se bat pas! s’amuse Anne. Un, on est amies depuis 25 ans; deux, on se fait confiance; trois, on s’est arrangées pour ne pas se marcher sur les pieds. On travaille tour à tour par blocs d’heures regroupées. Le lendemain de ces sprints par contre, on se planque et on ne veut plus que personne nous adresse la parole de la journée! » Anne explique qu’elles ont aussi choisi cette alternance travail/repos pour éviter de se brûler. « L’été, c’est tuant, aucune accalmie. On est ventre à terre ». Du stress donc, mais rien de comparable à la pression de Montréal. « La paix, c’est ce qu’on est venues chercher ici. Et on l’a trouvée. On ne regrette pas la ville ».

Elles ont mis leur formation à profit. Denise était au service d’une banque : elle fait la comptabilité et l’administration. Claudette travaillait en publicité-marketing : elle orchestre les relations publiques. Ghyslaine était fonctionnaire au Service de l’impôt : la fermeture de l’année financière est entre ses mains. Anne travaillait dans une maison d’édition : elle s’occupe… de l’accueil : « J’ai le tour avec les gens. Je les aime ».

Le quatuor a entre 52 et 62 printemps. Qu’à cela ne tienne : dans le coin, plusieurs persistent à les appeler « les p’tites filles du Presbytère ». Des petites filles… qui pèsent néanmoins lourd dans l’économie locale. « Si on sert 200 personnes, ça prend autant de petits pains. Notre boulanger, on le fait vivre. On a changé de fournisseur de viande il y a quelque temps. Le gars était désespéré : on lui assurait une rentrée d’argent de 25. 000 $ par année! En fait, l’auberge achète plus en six mois que n’importe quel restaurant de Chicoutimi en un an ». Le Presbytère assure 20 emplois saisonniers, ou l’équivalent de 5 emplois permanents. Un apport dont les proprios sont très fières. « Pas mal dans un village de 400 personnes, juge Anne. Si on fermait, plusieurs seraient probablement contraints à vivre de l’aide sociale. Le gouvernement devrait subventionner des entreprises comme les nôtres! »

Une gestion serrée a permis à l’auberge de rester à flot durant les années difficiles. « J’ai observé que les hommes promoteurs administrent de façon plus débonnaire que les femmes. Ils font faillite? Pas grave, ils recommencent à côté. Même au départ, c’est différent. Une femme qui ouvre un commerce essayera souvent de dénicher de l’équipement usagé. Un gars se lancera en neuf, en grand! »

Le travail d’Anne et de ses comparses n’est pas fait pour les flancs mous. Mais la satisfaction des clients les rembourse de tout. « Parfois, les gens arrivent et sont un peu perdus. Rien ne me fait plus plaisir que de les voir nous quitter deux jours plus tard, rayonnants. Et savez-vous pourquoi les gens sont bien ici? Parce qu’on est fines! »

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