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La ministre québécoise responsable de la Condition féminine, Louise Harel, caresse un projet qui constituerait-avec la loi sur l’équité salariale-une des grandes réalisations de son gouvernement qu’elle souhaite léguer aux femmes. Elle compte en effet créer une caisse québécoise universelle de congés de maternité. C’est ce qu’elle a confié à La Gazette des femmes lors d’une entrevue sur sa vision de ses responsabilités en matière de condition féminine.

Il ne s’agit pas vraiment d’un projet nouveau puisque la création d’une telle caisse devait faire partie des engagements pris par le Parti québécois lors de la campagne électorale de 1981. Piloté par la ministre Lise Payette, le dossier se retrouve cependant sur une tablette lorsqu’elle choisit de quitter la vie politique.

En 1988, le Conseil du statut de la femme dépoussière la question et, emballé par le concept, en fait une recommandation au gouvernement libéral : le Québec devrait être l’unique maître d’œuvre de sa politique en matière de congés parentaux. Alors députée de l’opposition, Louise Harel est convaincue.

Cette mesure lui apparaît plus essentielle que jamais maintenant qu’elle fait partie des piliers du gouvernement, surtout dans le contexte de la réforme du régime d’assurance-chômage, rebaptisé assurance-emploi. « De moins en moins de travailleuses auront accès au congé de maternité à cause du resserrement des critères d’admissibilité, soulève-t-elle. En 1989, 100% des chômeurs (hommes et femmes) étaient admissibles. En 1995, il n’y en avait plus que 59% . Avec les réformes qui s’amorcent en juillet, ce ne sera même pas un chômeur sur deux qui aura droit à l’assurance-chômage ».

De plus, les nouvelles règles d’admissibilité, calculées en fonction du nombre d’heures travaillées au lieu du nombre de semaines, risquent d’affecter davantage les femmes, souvent réduites aux emplois précaires, irréguliers ou à temps partiel. Surtout qu’une période d’emploi plus longue sera nécessaire pour se qualifier. Enfin, même réformé, le régime d’assurance-chômage continue de laisser de côté une proportion grandissante de femmes enceintes qui ne répondent pas aux normes parce qu’elles sont travailleuses autonomes, à temps partiel, employées domestiques, mères au foyer, etc.

Selon Mme Harel, cette situation ne peut plus durer. « Si à la veille de passer au prochain millénaire, on ne prend pas nos responsabilités comme société, tout en sachant que le marché du travail est complètement perturbé, cela signifie qu’on accepte que nos filles n’aient pas les moyens et le soutien nécessaire pour faire des enfants ». La maternité étant « un beau risque », elle propose de le reconnaître en assurant à toutes les mères un congé de maternité. « Je considère qu’un véritable congé de maternité doit être compensé, comme tous les autres risques de la vie, à 90% du salaire net de la travailleuse, avance la ministre. Et il faut trouver les moyens pour que les mères qui ne sont pas admissibles aux prestations de maternité aient droit à une allocation de base durant un certain nombre de semaines », poursuit-elle.

Aux yeux de la ministre, s’il est un risque auquel sont davantage exposées les femmes, c’est bien celui de devenir-ou de rester-pauvres. Trop souvent, la maternité conduit tout droit à la pauvreté, déplore-t-elle, chiffres à l’appui. « Trois familles monoparentales sur quatre dirigées par une femme dont les enfants ont moins de six ans sont à l’aide sociale. 75% ! » , s’indigne la ministre, également responsable de la Sécurité du revenu.

Associée à l’aile « gauche » du gouvernement, reconnue pour avoir du cœur et une conscience sociale, Louise Harel assure qu’il n’est pas question pour l’État de renoncer à ses responsabilités envers les plus démunis. Sauf que le Québec, qui est la province canadienne la plus endettée, veut éliminer son déficit de quatre milliards de dollars en quatre ans et doit, pour y arriver, couper quelque part. Soutenir quelque 800 000 assistés sociaux, dont 52% sont des femmes, ne va pas de soi. Une réforme en ce domaine est attendue, mais on sait déjà que la Coalition des femmes contre la pauvreté a échoué, lors de la Conférence socio-économique de mars, dans sa tentative de faire reculer le gouvernement dans son intention de couper 72. 000. 000 $ dans le budget de l’aide sociale.

Pour la ministre, trois décennies après la révolution tranquille, le temps est venu de réécrire le contrat social entre l’État et la population. « Les règles du jeu sont totalement différentes de ce qu’elles étaient en 1960. Il faut maintenant alléger l’appareil d’État. Ce qui ne signifie pas qu’il n’a plus un rôle à jouer, mais que ce sera celui de partenaire. Il faut viser le développement local et régional de la collectivité : développer la capacité qu’ont les gens de s’organiser ».

Dans son cheminement vers son nouveau statut de partenaire, l’État cherche notamment à mettre davantage à contribution les… ex-partenaires amoureux des femmes. En ce sens, la perception automatique des pensions alimentaires constitue une mesure concrète adoptée depuis peu par le gouvernement pour forcer les ex-conjoints à respecter leurs obligations financières envers leurs enfants. Mais le hic, déplore la ministre, c’est précisément que la pension n’est versée habituellement qu’aux enfants, rien n’étant prévu pour la mère. Elle constate l’érosion de ce qu’elle appelle « l’assistance mutuelle ».

Mme Harel renchérit sur la question en mettant en garde les femmes célibataires vivant en couple et ayant renoncé à la « bague au doigt ». Devant la « crise de la nuptialité », elle fronce les sourcils et note que près d’un enfant sur deux (48% ) naît hors mariage au Québec. La ministre aurait-elle un petit côté « marieuse »? A ses yeux, c’est une question de sécurité économique : « Aucune obligation ne naît entre conjoints de fait, mais beaucoup de femmes l’ignorent et risquent de se retrouver le bec à l’eau ».

Côté travail, Mme Harel estime que le mouvement féministe ne doit plus craindre désormais de « revaloriser le féminin », et les femmes ne plus rougir de préférer le métier de réceptionniste à celui de monteur de lignes. L’heure est venue pour les femmes de « se réapproprier le féminin du féminisme ». « Dans les années 80, la mobilisation en faveur des métiers non traditionnels a pu avoir comme message sous-jacent que, pour être bien considérée, il fallait exercer un métier d’homme ou reconnu comme tel. Mais le mouvement féministe a atteint la maturité nécessaire pour une vraie remise en question à ce sujet ».

Dès lors, il devient essentiel de faire reconnaître à leur juste valeur les emplois occupés en majorité par les femmes, un objectif poursuivi avec le projet de loi sur l’équité salariale, pas encore adopté au moment de mettre sous presse. Le gouvernement souhaite ainsi donner tout son sens au slogan : « A travail équivalent, salaire égal ».

Louise Harel porte de nombreuses responsabilités, comme en fait foi l’enfilade de titres dorénavant associés à son nom : ministre d’État de l’Emploi et de la Solidarité et ministre responsable de la Condition féminine, ministre de la Sécurité du revenu et ministre responsable de la Jeunesse, de la Famille et de l’Action communautaire autonome. C’est en raison de l’immensité de ces responsabilités qu’elle a obtenu du premier ministre d’avoir une adjointe parlementaire, Marie Malavoy, députée de Sherbrooke, en qui elle dit avoir une « confiance absolue » et à qui elle a délégué notamment les dossiers de l’équité salariale et de l’économie sociale.

Mais la ministre Harel se sent-elle à l’aise pour cumuler autant de fonctions, risquant ainsi de se retrouver dans des situations où elle devrait défendre des dossiers dont les « clientèles » ont des intérêts divergents? La question la fait bondir : « Ce n’est pas avec moi-même que je suis en conflit, c’est plutôt avec mes collègues! Au contraire, c’est ce qui est exaltant et qui compense pour la lourde tâche. J’ai le sentiment que mon travail ne sera pas neutralisé par des décisions d’autres collègues qui iraient dans le sens contraire ».

Les responsabilités sur ses épaules sont lourdes, d’autant plus qu’elle est bien consciente qu’il y a tant à faire, uniquement dans les dossiers de condition féminine. Un coup d’œil dans le rétroviseur pour constater le chemin parcouru par les femmes la laisse songeuse. Le grand rêve de l’égalité a servi de moteur à des générations de militantes, mais force est d’admettre que la révolution féministe n’a pas eu lieu : « Sur papier, le défi de l’égalité semble réussi, mais pas celui de l’équité. Je suis convaincue que les féministes d’il y a 50 ans seraient assez déçues de constater que les réformes obtenues n’ont pas autant amélioré les conditions de vie des femmes qu’elles le souhaitaient, n’ont pas porté les fruits qu’elles en attendaient ». L’avenir nous dira quelle saveur auront les fruits de son labeur à elle.

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