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«Le hockey féminin est-il du vrai hockey? »

France Saint-Louis a reçu un coup au cœur quand l’animateur de Sports Plus lui a adressé sa question à l’émission du 4 mars dernier. Pour une fois que cette triple médaillée d’or des championnats mondiaux de hockey féminin avait la chance de vanter son sport à la télé, voilà qu’on mettait plutôt en doute sa valeur! Et les commentaires en ondes des téléspectateurs n’ont qu’empiré sa déception : l’un d’eux a juré que jamais il n’assisterait à un match mettant en vedette des hockeyeuses.

Difficile pour les femmes de faire leur place dans ce royaume-ô combien masculin-qu’est le sport. Même le père des Jeux olympiques modernes, Pierre de Coubertin, reléguait les femmes au rang de spectatrices. A ses yeux, l’athlétisme était beaucoup trop noble pour ces faibles créatures… Mais n’en déplaise au vénérable baron, plus de 3700 athlètes féminines perpétueront son héritage lors des XXVIe Jeux olympiques d’été qui s’ouvriront le 20 juillet prochain à Atlanta. Trente-deux pour cent de plus qu’à Barcelone : un record de tous les temps! Et elles s’affronteront dans deux nouvelles disciplines : le soccer et le softball.

Mais ne crions pas victoire trop vite! Même plus nombreuses que jamais, elles ne représenteront que 37% de l’ensemble des athlètes à Atlanta. Seulement 97 épreuves leur seront réservées contre 163 pour les hommes. Par conséquent, elles accéderont au podium presque deux fois moins souvent que leurs confrères masculins… Trois disciplines seront destinées spécifiquement aux femmes, mais cinq seront exclusivement masculines. Et on peut prévoir que, comme à Barcelone il y a quatre ans, une trentaine de pays ne compteront aucune femme dans leur délégation, dont plusieurs parce que la pratique sportive leur est carrément interdite!

Les trois disciplines des Jeux olympiques d’été réservés aux femmes sont la nage synchronisée, la gymnastique artistique et… le softball!

Par contre, seuls les hommes sont admis à la lutte, à l’haltérophilie, au pentathlon moderne, au waterpolo (allez savoir pourquoi) et… au baseball!

Les médias : toute une barrière

Lors du Championnat mondial de hockey féminin à Ottawa, en 1990, il a fallu que les filles de l’équipe canadienne s’affublent de costumes roses pour capter l’attention des journaux. « C’est frustrant que les médias s’intéressent plus à nos vêtements qu’à notre jeu », s’exclame la hockeyeuse France Saint-Louis. S’il est une barrière que les femmes n’ont pas encore réussi à franchir dans le monde du sport, c’est bien celle des médias. Déjà, elles sont quasi exclues des sports professionnels qui y occupent la première place. Et même lorsqu’il s’agit de sport amateur, les athlètes féminines font rarement la nouvelle.

En 1989, Suzanne Laberge, sociologue du sport à l’Université de Montréal, a analysé la couverture par quatre quotidiens québécois de deux événements tout-ce-qu’il-y-a-de-plus-amateur : les Jeux d’hiver du Québec et les Jeux d’été du Canada. Sa conclusion : la presse a été sexiste. Des exemples? Seulement le tiers des textes étaient consacrés aux performances des femmes et ceux-ci se retrouvaient surtout dans les entrefilets. Quand on rendait compte de plusieurs épreuves, celles des femmes se retrouvaient inévitablement à la fin de l’article. Du côté des titres, trois sur cinq parlaient d’athlètes masculins en mettant en relief leurs habiletés et leurs bons coups. Ceux sur les femmes portaient davantage… sur leurs difficultés! En décembre 1993, l’organisme Media Watch s’est lui aussi penché sur le traitement donné aux athlètes féminines par les grands quotidiens canadiens. Résultat : ceux-ci ne leur consacrent qu’un mince 3% de leurs pages sportives.

Depuis 11 ans, la journaliste Marie-José Turcotte brille parmi l’équipe des sports de Radio-Canada à Montréal. Au printemps dernier, elle applaudissait l’arrivée… de sa première collègue féminine. Le sport est le seul secteur du journalisme où les femmes n’ont pas percé, notait la chercheuse et ex-journaliste Armande Saint-Jean dans le portrait des journalistes québécoises qu’elle traçait en 1995. Faut-il alors s’étonner que nos médias accordent si peu de place aux athlètes féminines?

« Mes collègues ne refusent pas de lire une nouvelle sur une femme, mais souvent ils ne penseraient pas eux-mêmes à la diffuser, explique Marie-José Turcotte. A moins, bien sûr, qu’il s’agisse d’une performance éblouissante à la Myriam Bédard. En 1993, une émission sur les Jeux du Québec n’a mis que des hommes à l’écran pendant deux heures : le réalisateur est tombé des nues quand des gens ont protesté contre cette hégémonie masculine : il ne l’avait même pas remarquée! »

Moment historique au Comité international olympique (CIO) le 20 septembre dernier : l’institution créée par Pierre de Coubertin s’ouvrait, bien timidement il faut l’avouer, à la cause des femmes. Il proposait en effet que, en 2001, 10% des postes de décision soient occupés par des femmes au sein des différents organismes du mouvement olympique. Puis que cette proportion passe à 20% en 2006. Pour un organisme qui a admis sa première femme il y a seulement 15 ans, c’est là toute une révolution. Mais il lui faudra tout d’abord donner lui-même l’exemple : il ne compte toujours que 7 femmes sur 105 membres! Quant aux 45 fédérations internationales, 4 sont présidées par des femmes. La seule Canadienne membre du CIO, Carol Ann Letheren, est convaincue que le défi sera difficile à relever. Et la journaliste Marie-José Turcotte doute même que le CIO atteigne cet objectif, aussi modeste soit-il. Elle croit que l’institution centenaire cherche surtout à se donner bonne conscience et à soigner son image. C’est donc une histoire à suivre…

Ah la tradition…

Pas besoin d’être une habituée des bulletins de sports pour que le nom de Miguel Indurain sonne une cloche à votre oreille : le célèbre Espagnol qui a remporté les cinq derniers Tours de France a déjà fait la « une » des journaux. Par contre, même si vous êtes une « accro » des bulletins de sports, le nom de Jannie Longo ne vous est probablement pas familier. Cette Française, vedette du cyclisme féminin-eh oui, ça existe! -a pourtant remporté plusieurs fois le Tour de France féminin.

L’explication de Pierre Thibault, de la Fédération québécoise des sports cyclistes : le Tour de France est un puissant symbole du sport cycliste masculin. Difficile donc pour les cyclistes féminines de

s’imposer sur une route achalandée depuis fort longtemps par les hommes… « C’est par contre beaucoup plus facile en vélo de montagne, une discipline récente où elles n’ont pas à vaincre la tradition ». Pour cette raison, plusieurs femmes font le saut du vélo de route au vélo de montagne. C’est le cas d’Alison Sydor, une Canadienne, qui a remporté le cross-country aux deux derniers championnats mondiaux et qui est parmi les favorites pour gagner le cross-country aux Jeux olympiques d’Atlanta.

Les hockeyeuses se heurtent elles aussi à une tradition fortement implantée chez nous : notre sport national où règnent depuis toujours les Patrick Roy, Guy Lafleur et autres Maurice Richard. Qui sait que l’équipe canadienne a raflé la médaille d’or aux trois championnats mondiaux de hockey féminin qui ont eu lieu jusqu’à maintenant? Le Québec a pourtant de quoi être fier puisqu’il a fourni le plus de joueuses à l’équipe gagnante de 1994 avec sept hockeyeuses.

« Chaque fois que j’ai réussi à convaincre un journaliste d’assister à une de nos joutes, il a été agréablement surpris par la qualité du jeu », rapporte France Lajoie, directrice des opérations à l’équipe Québec senior féminine de hockey. Un seul règlement distingue le hockey féminin de son « frère » : les mises en échec y sont interdites. Ce que ça donne comme style de jeu? Beaucoup de rapidité. Selon France Saint-Louis, capitaine de l’équipe nationale canadienne aux derniers championnats mondiaux, la volonté de vaincre est très forte dans les compétitions de haut niveau : « Même sans mise en échec, ça brasse pas mal dans les coins de patinoire ». L’absence de rudesse fait pourtant tiquer bien des amateurs de hockey.

« On compare trop les performances sportives des femmes à celles des hommes, pense Marie-José Turcotte. Ce sont deux choses différentes. Par exemple, dans le tennis féminin, il y a vraiment des échanges. Pas dans celui des hommes : là, c’est celui qui fait le meilleur service qui est le plus fort. N’empêche que certains de mes collègues considéraient encore très récemment le tennis féminin comme un sous-produit! »

Atlanta Plus

A l’époque de l’apartheid, l’Afrique du Sud était exclue des Jeux olympiques. Car la charte olympique condamne la discrimination. Pourtant, à Barcelone, 35 pays ne comptaient aucune femme parmi leurs athlètes. La moitié étaient des pays ravagés par la pauvreté, les autres, des pays musulmans. Le Comité Atlanta Plus, né en France, réclame que le CIO bannisse des jeux d’Atlanta les pays qui « pratiquent une discrimination institutionnalisée contre les femmes ». Mais, pour le CIO, la lutte des femmes ne semble pas comparable à celle des Noirs d’Afrique du Sud, car il refuse de se plier aux exigences d’Atlanta Plus par peur de s’ingérer dans les affaires internes des pays ségrégationnistes. Quant au Canada, il se réfugie derrière le fait que la moitié de sa délégation sera composée d’athlètes féminines à Atlanta pour ne pas réclamer plus des autres…

Le nerf du sport

Tout adolescents qu’ils soient, les poulains de Nancy Niro n’oseraient jamais narguer leur entraîneure parce qu’elle est une fille. Au contraire, ils sont impressionnés par cette femme forte : deux fois médaillée d’argent et une fois médaillée de bronze aux championnats mondiaux, quatrième au monde dans sa catégorie en 1995, cette haltérophile de 59 kilos a déjà soulevé 110 kilos. Mais ne la cherchez pas à Atlanta : l’haltérophilie fait partie des cinq sports olympiques… réservés aux hommes! Même si des championnats mondiaux féminins se déroulent depuis dix ans et que 200 Canadiennes, 125 000 Indiennes et un million de Chinoises s’adonnent à cette discipline. « Je m’entraîne cinq fois par semaine pendant deux à trois heures et je m’astreins à la même discipline qu’une athlète olympique, assure Nancy Niro. Comme je ne peux pas participer aux Jeux olympiques, pour beaucoup de gens, c’est comme si ce n’était rien. C’est très frustrant! »

Autre conséquence de l’exclusion de l’haltérophilie féminine : les femmes obtiennent des subventions moindres que les haltérophiles masculins… quand elles en ont! En mai dernier, Nancy Niro a participé aux Championnats mondiaux d’haltérophilie féminine en Pologne. Elle a dû payer elle-même les 3000 $ que coûtait ce voyage. Et les frais de déplacement des haltérophiles masculins à Atlanta? Ils sont payés par la Fédération canadienne d’haltérophilie, bien sûr…

Il appartient à chaque fédération sportive subventionnée de décider comment elle distribuera les sommes que lui alloue Sport Canada. Certaines sont équitables, d’autres non… Une note encourageante toutefois : parmi les 108 athlètes canadiens qui détiennent un brevet « A », c’est-à-dire qui se sont classés parmi les huit premiers dans un championnat mondial ou aux Jeux olympiques, plus de la moitié, soit 56, sont des femmes. Et elles reçoivent toutes un appui financier de Sport Canada.

Des commanditaires subventionnent aussi directement les associations sportives. Là encore, l’équité n’est pas toujours au rendez-vous. Grâce à l’appui de l’Association canadienne de hockey et de ses quatre commanditaires, Esso, Air Canada, la Banque Royale et TSN (le réseau des sports anglophone), les joueurs de l’équipe nationale peuvent s’entraîner à longueur d’année et percevoir un salaire. Depuis 35 ans, l’équipe masculine n’a pourtant remporté que deux championnats mondiaux. Malgré leurs trois médailles d’or, les hockeyeuses de l’équipe nationale n’ont jamais reçu un sou pour jouer et, jusqu’à maintenant, elles n’ont pu s’exercer ensemble que dans les quelques semaines précédant un championnat ou un tournoi…

Néanmoins ça change…

En 1995, lors d’une compétition internationale du circuit européen en Espagne, la marcheuse Tina Poitras s’est classée troisième : elle a reçu 500 $. Le troisième meilleur marcheur a pourtant obtenu… 1500 $! Et seules les cinq premières femmes se sont vu accorder des bourses, alors que les dix premiers hommes en ont perçu. Selon Tina Poitras, de telles disparités sont courantes en Europe : « Mais ça commence à changer ». La marathonienne Carole Rouillard ne vit plus de pareilles injustices, car elle a abandonné le circuit européen. Elle court maintenant aux États-Unis où on a établi l’équité.

Depuis qu’elle a entamé sa carrière sportive il y a près de 20 ans, Carole Rouillard a vu la situation des athlètes féminines faire un bond prodigieux. « Quand j’ai commencé, une femme qui se consacrait aux sports était mal acceptée. Une foule de barrières sont tombées depuis. Les mentalités ont beaucoup évolué ».

L’expansion des Jeux olympiques a énormément servi les athlètes féminines, selon Marie-José Turcotte. « Pas étonnant que les femmes soient nombreuses à y exceller, car c’est maintenant LE débouché pour elles en sport. Autrement, ce domaine continue à être dominé par les hommes. Et ça ne changera pas tant que le sport professionnel y sera omniprésent ».

De si jolies petites filles

Le livre de la journaliste américaine Joan Ryan Little girls in pretty boxes, publié en 1995, a égratigné deux sports féminins : la gymnastique et le patinage artistique. Notamment parce que certaines athlètes souffrent de troubles alimentaires. Une gymnaste américaine, Christy Henrich, est même décédée l’an dernier d’une défaillance causée par l’anorexie et la boulimie. « C’est sûr que la gymnastique est un sport esthétique et que les athlètes ont avantage à maintenir une belle ligne, affirme Jean-Paul Caron, directeur technique à la Fédération québécoise de gymnastique. Mais ce sport nécessite aussi de la puissance et donc une bonne masse musculaire. Il ne faudrait surtout pas conclure que la gymnastique mène à l’anorexie ». La Fédération canadienne de gymnastique a d’ailleurs mis sur pied un programme de nutrition et de préparation psychologique pour les athlètes des catégories junior et senior. Son but : les sensibiliser à l’importance d’une alimentation adéquate. Suzanne Laberge, sociologue du sport, pense que l’anorexie et la boulimie sont des problèmes de société, plus liés à un certain esthétisme qu’aux sports : « Les danseurs aussi en sont affligés et on trouve ces troubles dans la population en général ».

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