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Améliorer le sort des autres : une tradition familiale

Associée à la promotion des droits des femmes et notamment des immigrantes, Élaine Teofilovici est directrice générale du « Y » des femmes de Montréal depuis environ trois ans. Née à Montréal, elle est la deuxième de trois enfants d’une famille roumaine. Elle a été initiée à l’engagement communautaire très jeune, aux côtés de son père, Jean Taranu, qui a reçu l’Ordre du Canada en 1980 pour les services rendus à la communauté immigrante.

Améliorer le sort des autres n’est pas qu’un objectif; c’est une façon de vivre. Son choix de carrière se pose sur la psychologie où les valeurs d’entraide s’imbriquent dans la pratique professionnelle. Après la naissances de ses deux enfants et un détour par l’enseignement, elle reprend du service au Centre des femmes de Montréal, vers 1982. Elle y deviendra directrice générale. Elle quitte le Centre des femmes dix ans plus tard pour relever de nouveaux défis à la direction du YWCA du centre-ville de Montréal.

Elle est également présidente du Comité des relations interculturelles de la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM) qui se penche, notamment, sur le soutien à apporter aux parents immigrants afin de les intégrer à la vie scolaire des enfants. L’insertion des enfants des communautés culturelles dans les écoles francophones préoccupe particulièrement Mme Teofilovici. Intérêt qui n’est pas étranger à sa propre expérience.

En effet, au tout début des années 60, les enfants de famille immigrante, surtout de religion autre que catholique, sont dirigés vers le système protestant. « Mon père voulait qu’on étudie en français. Il a fait des pressions, y compris auprès de l’Archevêché, pour y arriver » .

Elle s’est sentie « comme sur une clôture » entre deux communautés : « A l’école, tu te sens différente des autres à cause de la religion et même, jusqu’à un certain point, des valeurs transmises par les parents. Et dans la communauté roumaine, je partageais peu d’affinités sur le plan du vécu. Je pense que c’est une expérience très typique des enfants « immigrants de deuxième génération » . C’est difficile à vivre parce qu’il faut puiser constamment dans son identité propre… qui n’est pas encore au point. A l’âge adulte, le raisonnement est différent : je me considère privilégiée d’avoir bénéficié du « meilleur des deux mondes ». Et c’est sans doute pour avoir bien connu l’un et l’autre côté de la clôture qu’Élaine Teofilovici agit depuis comme un lien entre les deux communautés, ainsi qu’en témoignent ses engagements.

« Ma génération, celle qui a terminé ses études au début des années 70, a été marquée par le recyclage professionnel » , déclare Élaine Teofilovici en ouvrant l’entrevue. Après les années 70 où le féminisme récolte les premiers fruits de ses revendications, la décennie 80 s’ouvre sur une récession économique majeure. « Les difficultés des femmes sur le marché du travail se sont accentuées et se sont cristallisées dans deux pôles : les femmes sortent aussi massivement du marché du travail qu’elles parviennent à y entrer » .

Cette époque marque en effet la première grande vague de coupures de postes et de déménagements de sièges sociaux. Par ailleurs, la loi assouplissant les motifs invoqués pour obtenir le divorce, le phénomène des séparations monte en flèche et les femmes se retrouvent de plus en plus souvent seules ou à la tête d’une famille…

Comble de malchance, la préparation des femmes pour entrer sur le marché du travail laisse à désirer. « Les femmes étudiaient dans des conditions difficiles et faisaient des choix de carrière avec très peu de circonspection » , note Mme Teofilovici. Les universités, désireuses d’augmenter leur financement per capita, vont jusqu’à tripler le nombre d’étudiants. « On a assisté à une « pollution » de baccalauréats n’ayant aucune résonance sur le marché du travail. Les femmes se sont souvent retrouvées dans ce que l’on a appelé les « facultés perdantes ». A un autre extrême, la proportion des femmes non scolarisées demeurait très forte » .

C’est précisément à cette époque qu’Élaine Teofilovici entre au Centre des femmes de Montréal, bien décidée à élaborer des programmes d’orientation et de placement sur le marché du travail s’adressant aux femmes.

Un cas particulier : les femmes immigrantes

Elle est dès lors confrontée à la situation des femmes immigrantes pour qui les problèmes se posent avec encore plus d’acuité. Pour elles, « la mission familiale domine nettement les objectifs de travail, de carrière ou de développement personnel. Elles perdent énormément au change », résume Mme Teofilovici. Traditionnellement, l’homme s’attribue la priorité de se tailler une place sur le marché du travail. Lorsque la femme se trouve la première un emploi, la structure familiale devient chancelante. « Les hommes se sentent menacés à plus d’un titre et les femmes, déjà inconfortables dans cette situation, font face à des conflits familiaux » .

Avec le Centre des femmes de Montréal, elle entreprend un lobbying auprès de différents ministères pour mieux adapter les services aux besoins des immigrantes. « Par exemple, les cours de langue s’adressaient aux femmes arrivées depuis moins de 18 mois. Or, le temps que la famille s’installe, que le mari se trouve un emploi, etc., les 18 mois s’étaient écoulés depuis longtemps » .

« Une autre de nos activités visait les entreprises. Les méthodes de sélection courantes en Amérique du Nord créent une discrimination systémique, non consciente. A partir du moment où les critères de sélection sont imprégnés de valeurs culturelles, il y a automatiquement exclusion »

Malgré des objectifs d’embauche visant les communautés culturelles, les compagnies réalisent au bout d’un certain temps que les objectifs ne sont pas atteints. « Alors on les rencontrait et on leur exposait les cas les plus typiques d’attitudes culturelles différentes. Certaines femmes ne regardent pas droit dans les yeux : dans leur culture c’est un signe de modestie et non d’incompétence. Pour d’autres il est inconcevable de se vanter, de parler de ses forces, etc. Il faut trouver d’autres moyens pour permettre aux compétences de s’exprimer » .

Abolir les tabous

L’immigration a changé substantiellement après les années 80, avec l’arrivée massive de ressortissants de cultures non latines et de pays du tiers monde. « Les familles arrivent ici avec des rêves, des attentes. Le Québec, le Canada, sont des symboles extraordinaires. Une fois ici, les immigrants se heurtent à la réalité : crise économique, chômage, chocs culturels. . Les conséquences peuvent être énormes ».

« Nous sommes une société accueillante, ouverte et démocratique. Les barrières qui nous séparent ne reposent que sur l’ignorance, et les gens veulent apprendre » . Pour Élaine Teofilovici, le « talon d’Achille » de l’ouverture aux immigrants, le bastion le plus rigide des valeurs culturelles au Québec demeure la religion. Lors du débat sur le voile des femmes musulmanes, par exemple, elle a perçu la religion comme un prétexte, un déclencheur pour prendre à partie toute une culture et une communauté.

Difficiles à vivre, les messages de rejet peuvent être dramatiques lorsque le racisme se manifeste. « Les Blancs, comme moi, font partie du « répertoire acceptable » . Mais que dire des immigrants aux traits distinctifs, comme la peau noire ou les yeux en amande, qui se transmettent après bien des générations? Jamais leurs enfants ne pourront se mesurer à l’image du bûcheron »…

Répondre aux besoins des jeunes femmes

Neuf ans et des poussières après son engagement au Centre des femmes de Montréal, Élaine Teofilovici entre à la direction du « Y » des femmes. « Cet organisme suit de près les changements économiques et sociaux pour orienter ses actions » . Ainsi, y relève-t-on, les crises économiques successives ont augmenté les problèmes et la marginalisation. « La conférence de Beijing a démontré les conditions pénibles dans lesquelles vivent la majorité des femmes ». Une préoccupation prioritaire pour les jeunes femmes émerge des analyses. « Dans leur génération, elles ne peuvent plus compter sur un réseau féministe comme c’était le cas pour les générations précédentes. Les jeunes femmes sont beaucoup moins soutenues, sur le plan des solidarités, que nous l’étions ».

« Pourtant, les barrières sur le marché du travail sont encore nombreuses, les acquis, fragiles. On a vu apparaître de nouveaux ghettos salariaux; un « plafond de verre » empêche les femmes d’accéder aux postes décisionnels ». Sans compter le désengagement de l’État, la faiblesse du soutien social, la disparition de programmes et même l’abolition du Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme. « Le financement des organismes communautaires se resserre si bien que ces derniers doivent se tourner vers le secteur privé. Mais ce n’est pas sans conséquence… Il y a, bien sûr, des risques de censure sur le plan de l’analyse des besoins et des revendications » . Mais cela entraîne aussi un glissement vers la charité publique qui permet tout juste de répondre aux besoins essentiels des personnes, s’inquiète-t-elle. Dans un tel contexte, la protection des acquis sociaux est vite évacuée. En ce sens, par exemple, si on peut compter obtenir de l’aide pour un comptoir alimentaire, les ressources se font nettement plus rares pour lutter contre la violence conjugale ou l’inceste.

Pour Élaine Teofilovici, impossible d’envisager la survie du féminisme si on ne sait pas rejoindre les jeunes femmes. Mais remarque-t-elle, ces dernières sont très occupées par leur carrière, leurs études, leur famille, etc. : le mythe de la « superfemme » est plus actuel que jamais. Si l’entrée massive des femmes sur le marché du travail a permis un certain partage des tâches, « nous ne sommes pas rendues à une culture biparentale » . Comme l’homme récolte encore les meilleurs salaires, les responsabilités parentales retombent sur la femme dont le revenu est généralement inférieur. « C’est une loi économique qui d’ailleurs répond très bien aux aspirations masculines… Ça peut se défendre, mais ça ne change rien au fait que la femme porte encore le fardeau familial ».

En conséquence, pour établir les indispensables liens avec les jeunes femmes, il faut aller au-devant d’elles, et ce avant qu’elles ne soient happées par la multitude de responsabilités qui les attendent à l’âge adulte. Il est essentiel de leur faire connaître et partager l’héritage du mouvement féministe. Et cette éducation passe par le « tissage » de liens intergénérationnels, auxquels le « Y » tente de contribuer.

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