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Nous avions rendez-vous, Line Chamberland et moi, dans un petit café de la rue Laurier, à Montréal, pour parler de son livre Mémoires lesbiennes1. La sociologue y retrace l’histoire du lesbianisme dans le Montréal des et , à travers les témoignages de femmes qui ont vécu leurs « amours interdites » durant cette période sombre et puritaine. Avec l’ascendant qu’exerçaient alors l’Église, l’appareil judiciaire et les autorités médicales sur les femmes, on imagine sans mal combien les homosexuelles étaient brimées, ce que l’essai met justement en lumière.

Coïncidence, en ce début de des débats aussi hargneux que passionnés avaient cours aux Communes autour du projet de loi C-33 visant à amender la Loi canadienne des droits de la personne afin d’interdire la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle. Au terme d’un vote libre — détail révélateur — et divisé — à 153 voix contre 76 —, le projet de loi était finalement adopté le . Mais les déchirements qu’il provoqua au sein de tous les partis mirent au jour les craintes et préjugés qui stigmatisent toujours les gais et lesbiennes.

De quoi ébranler l’impression que la situation des lesbiennes se soit beaucoup améliorée. Ce dont j’ai également voulu prendre la mesure avec Line Chamberland.

La visibilité : possible, mais encore risquée

« Je crois qu’il y a aujourd’hui une plus grande tolérance à l’endroit des homosexuels; mais on est encore loin d’une véritable acceptation, note Line Chamberland. C’est d’ailleurs pourquoi bon nombre de lesbiennes hésitent encore à s’afficher. Elles doivent soupeser les risques d’une plus grande visibilité; et je crois que ces craintes sont justifiées parce que les conséquences négatives d’une telle décision sont imprévisibles. »

Reste que si, individuellement, le prix à payer pour ces risques calculés peut encore s’avérer élevé, les mécanismes de contrôle social se sont quelque peu relâchés. Ainsi, les homosexuelles peuvent désormais compter sur l’appui de réseaux structurés et avoir accès à des espaces publics sans craindre d’être ostracisées. « Il est aujourd’hui plus facile, à tout le moins en milieu urbain, de reconnaître des modèles, de trouver des livres, de joindre des groupes; ces repères sont très importants pour les jeunes. Quand on est gai ou lesbienne, on a besoin de valider son identité de manière positive, de voir que c’est possible », explique Line Chamberland. Par contre, il demeure toujours aussi difficile de faire le premier pas vers ces réseaux.

Voilà qui tranche avec les témoignages de 24 femmes nées entre et , recueillis lors de sa recherche. A une époque où les femmes avaient le « choix » entre le mariage ou la vie religieuse, celles qui refusaient ces deux options étaient du coup suspectes et isolées. Les lieux de rencontre et de réflexion étaient alors quasi inexistants, tandis que l’emprise de la famille, et surtout de l’Église, « corsetait » la vie personnelle, sociale et professionnelle des femmes. « C’était très dur pour celles qui disaient ouvertement leur homosexualité. L’Église était omniprésente, dans les écoles et les hôpitaux, des lieux où travaillaient justement les femmes. En fait, il n’y avait pas que le lesbianisme qui était tabou, mais tout ce qui touchait la sexualité », rappelle Line Chamberland.

Si l’Église refuse toujours de reconnaître l’homosexualité, son influence, elle, s’est considérablement affaiblie. De plus, l’autonomie économique des femmes n’est plus marginale, ni associée d’emblée à l’homosexualité. Sans compter qu’il existe aujourd’hui des lois qui, à tout le moins en théorie, rendent illicite toute discrimination en raison de l’orientation sexuelle. « Elles ne sont pas toujours respectées ni efficaces, mais ça envoie un message clair : la discrimination ne peut plus se faire ouvertement. Parmi les femmes que j’ai rencontrées, certaines avaient perdu leur emploi ou leur logement; disons qu’on est aujourd’hui plus subtils. On a des chartes, et certaines conventions collectives comportent même des clauses pour protéger les travailleuses. »

L’« excuse » psychomédicale

Mais là où, selon l’auteure, le contrôle social s’exerce toujours avec force, c’est dans le discours psychomédical. « On a de plus en plus recours aux thèses biologiques pour tenter de démontrer que l’homosexualité a un caractère inné. A mon avis, ce n’est qu’un discours justificateur qui déculpabilise, mais sans jamais reconnaître les choix, la diversité des expériences sexuelles », constate-t-elle. L’un des principaux tenants du « gène de l’homosexualité », le chercheur américain Simon Levay, croit que la confirmation de cette thèse viendrait couper court à la discrimination puisque, comme les personnes de couleur, les homosexuels ne pourraient plus être tenus responsables de leur état. « L’effet pervers de cette argumentation, c’est qu’elle classe les gens dans des catégories bien définies — homosexuel, bisexuel ou hétérosexuel —, elle élude toute question concernant nos comportements sociaux », indique Line Chamberland. Du coup, on ferme la porte à toute tentative de reconnaître que les expériences et les choix sexuels sont motivés par des facteurs aussi multiples que complexes : l’homosexualité n’a pas une cause, pas plus qu’elle ne se vit d’une seule façon.

« Un certain discours tend aussi à normaliser l’homosexualité en laissant entendre qu’hormis leur orientation sexuelle, les couples homosexuels sont comme tous les autres. En somme, l’homosexualité devient acceptable dans la mesure où elle se conforme au modèle hétérosexuel. Selon certains sexologues, les personnes qui n’ont pas une sexualité avec un seul partenaire ont un problème. Mais pourquoi doit-on calquer le moule des couples hétérosexuels? Je crois qu’on peut développer d’autres modèles de relations. L’identité sexuelle n’est pas quelque chose de figé, d’immuable. Elle se découvre, puis se définit tout au cours d’une vie. Et elle peut changer. »

Avec le féminisme : alliances et tensions

Un point ralliait les femmes rencontrées; toutes, elles avaient refusé le rôle et les devoirs de l’épouse-confinée à la maison pour servir mari et enfants-auxquels elles étaient destinées. C’est pourquoi l’émergence du discours féministe, au début des , a eu un tel effet libérateur chez les lesbiennes. « Du coup, leur expérience a trouvé un sens, s’est muée en image positive. Comme le prônait le discours féministe, elles étaient autonomes, indépendantes des hommes. Leur choix avait en quelque sorte trouvé une justification, des assises idéologiques; tout un discours politique s’articulait désormais autour de leur réalité quotidienne. Enfin, elles pouvaient s’affirmer, ce qui leur donnait une grande liberté, une grande fierté aussi », rappelle Line Chamberland.

Mais, au tournant des , des divergences idéologiques ont provoqué de profonds déchirements entre militantes lesbiennes et féministes. Si, au cours des toutes dernières années, les tensions font progressivement place aux rapprochements, le lesbianisme demeure, selon Line Chamberland, évacué des grands débats féministes. « Je trouve ça dommage parce que ce devraient être des alliées naturelles. On ne peut réfléchir à la situation des femmes, faire des recherches sur différents aspects de leur vie en tenant pour acquis qu’elles sont toutes hétérosexuelles. C’est une réalité que le mouvement féministe doit nommer et reconnâître s’il veut rendre compte de la diversité des femmes. »

Et pour que cesse « l’occultation, la principale forme de répression sociale du lesbianisme2. »

  1. Chamberland, Line, Mémoires lesbiennes, Les Éditions du remue-ménage, 1996, 285 p.
  2. Ibid., p.33

LINE CHAMBERLAND débarque à Montréal en , en pleine effervescence alors qu’apparaissent les premiers groupes féministes et les réseaux de lesbiennes : elle sera de l’un et l’autre. « C’était à la fois une expérience personnelle et politique; à l’époque, plusieurs femmes découvraient le lesbianisme à travers le mouvement féministe, et vice versa. D’ailleurs, pendant très longtemps, je me suis identifiée comme lesbienne-féministe plutôt que comme lesbienne », explique-t-elle.

Aujourd’hui professeure de sociologie au Collège Maisonneuve, elle donne également à l’UQAM, avec un collègue, le cours intitulé « Homosexualité et société » ainsi qu’un cours d’études lesbiennes à l’Institut Simone de Beauvoir de l’Université Concordia.

Mémoires lesbiennes a été rédigé à partir des recherches effectuées en vue d’un doctorat en sociologie, obtenu il y a un peu plus de deux ans à l’Université de Montréal.

Et puis, militante un jour, militante toujours, elle donne des conférences dans le cadre d’activités organisées, entre autres, par les comités de gais et lesbiennes d’associations professionneiles, collégiales ou universitaires.

Enfin, Line Chamberland collabore à la revue Treize, notamment pour rappeler à notre mémoire collective l’histoire de celles sur qui repose le lesbianisme au Québec.

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