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« Le féminisme n’est pas essoufflé, y’ est occupé! »

Voici ce que servaient les Folles alliées à ceux qui, il y a quelques années déjà, s’empressaient d’applaudir ce qu’ils croyaient être la fin du féminisme. C’est plutôt à la fin d’une époque qu’ils assistaient; les militantes se font désormais plus discrètes, et leurs actions, intermittentes. « Le militantisme n’est plus un mode de vie; les gens s’organisent, ponctuellement, lorsque leurs droits sont menacés », explique Chantal Maillé, directrice de l’Institut Simone de Beauvoir, à l’Université Concordia. Reste que cette nouvelle donne vient ébranler les organisations féministes qui reposaient sur le nombre, la disponibilité et l’expérience de leurs membres.

Ce constat et ses conséquences appréhendées pour la vitalité de l’organisation ont amené l’Association féminine d’éducation et d’action sociale (AFÉAS) à se pencher sur les motivations et le parcours de celles qui, après s’être investies, aspirent désormais à passer le flambeau. « Plusieurs de nos membres quittent l’organisation ou ne veulent plus y assumer de responsabilités quand elles atteignent la cinquantaine », explique Michèle Houle-Ouellet qui a piloté la recherche 1. De l’activité sociale à l’engagement social. À terme, cette démarche devrait aider l’AFÉAS à discerner la voie à suivre pour adapter ses pratiques à la fois aux besoins des militantes de longue date et à ceux des nouvelles venues. Pour les besoins de cette recherche, cinquante femmes, toutes âgées de plus de cinquante ans, membres ou non de l’AFÉAS, ont participé à l’une des sept entrevues de groupe réalisées au début de à Cacouna, Chicoutimi, Montréal, Québec, Trois-Rivières et Victoriaville. Parmi elles, des femmes encore engagées, d’autres pour qui c’est du passé.

Signe des temps

Avec ses 22 000 membres réparties dans 500 groupes locaux dans tous les coins du Québec, l’AFÉAS aura été pendant 30 ans, pour toute une génération de femmes, un lieu d’engagement privilégié. D’abord poussées par un besoin de réalisation personnelle, des milliers de femmes auront mesuré, pour la première fois, l’influence de l’action sociale, non seulement sur la collectivité visée, mais aussi, et surtout, sur elles-mêmes. « La force du nombre et le rayonnement de l’association dans toutes les régions du Québec nous ont toujours donné une grande force de frappe », souligne Michèle Houle-Ouellet. À petite échelle dans leur milieu, ou d’une seule voix sur la scène politique, parfois sans bruit, mais toujours avec une ténacité et un désintéressement exemplaires, une armée de militantes ont ainsi contribué à l’avancement des conditions de vie des femmes.

Mais voilà qu’au tournant de la cinquantaine, la vie appelle ces militantes ailleurs. Comme les motivations qui les ont conduites à l’action, les raisons qui les poussent à se retirer sont multiples, tant personnelles que politiques. Après avoir investi temps et énergie pour une association, une communauté ou une cause, plusieurs estiment avoir fait « leur part » ou atteint leurs propres limites. Les plus actives, qui sont aussi les plus sollicitées, sont épuisées par la lourdeur de la tâche, ou encore démobilisées devant la lenteur des changements attendus. Par lassitude plutôt qu’avec amertume, elles aspirent à un peu de repos et de liberté; elles consacrent dorénavant leur temps libre aux loisirs ou à l’aide communautaire. À la fois moins contraignant et plus valorisant que le militantisme, le « bénévolat de service » satisfait davantage le désir d’entraide qui est à l’origine de leur engagement. « Plus jeunes, l’entraide a conduit les femmes à l’engagement; l’engagement les conduit maintenant à l’entraide2. »

D’ailleurs, la volonté d’agir localement, là où sont les besoins criants et les résultats tangibles, maintient encore bon nombre de femmes à l’écart de la politique, un milieu qu’elles jugent impersonnel, « dépourvu des attraits de l’engagement que sont l’amitié, la reconnaissance, le don3. » Ce désabusement face à l’action politique n’est pas propre à cette génération; pas plus qu’il n’est l’apanage des groupes de femmes. « La démobilisation actuelle est étroitement liée à la fin de l’État providence, cet État redistributeur de richesses vers lequel étaient dirigées les grandes revendications des et . Ce momentum social est révolu », constate Chantal Maillé.

D’autres « décrocheuses » profiteront plutôt des connaissances et de l’assurance acquises dans l’action sociale pour prendre un « nouveau départ. » Fortes d’un potentiel révélé par leur engagement militant et désormais libérées des obligations familiales, elles gagnent le marché du travail ou retournent aux études. « L’objectif d’accroître la confiance et l’expression de soi dans une association comme l’AFÉAS a été largement atteint, avec l’effet imprévu de conduire à un certain désengagement », note-on dans l’étude4. Paradoxalement, l’association subit en somme les contrecoups de ses propres réussites.

Dorénavant « le politique est privé »

Qu’à l’aube de la cinquantaine, plusieurs membres de l’AFÉAS veuillent céder leur place apparaît légitime. Le problème, c’est qu’elles sont nombreuses à atteindre aujourd’hui cet âge charnière. « C’est une période difficile, qui nous amène à revoir nos actions, reconnaît Michèle Houle-Ouellet. Et cette problématique est étroitement liée à toute une génération de femmes qui ont soutenu l’association. Les jeunes femmes d’aujourd’hui comblent autrement leur besoin de réalisation et leur recherche d’identité. »

Du coup, leurs préoccupations sont différentes de celles des militantes traditionnelles; malgré une volonté de dialogue, les intérêts et les priorités des unes et des autres divergent. Autres temps, autres mœurs, mais aussi autres stratégies : les revendications sont davantage intériorisées, et les actions, individualisées. « Chez les jeunes femmes, le mot d’ordre du mouvement féministe s’est inversé pour devenir “Le politique est privé”, note Chantal Maillé. Et l’idée d’avoir une seule voix des femmes n’est pas possible parce que, là comme ailleurs, il n’y a ni communauté d’intérêts, ni ordre du jour commun. »

« Nous passons de solidarités basées sur notre appartenance à un groupe social à des solidarités multiples renvoyant chacune à une seule dimension de notre personne, un aspect précis et limité de notre vie », conclut par ailleurs l’étude de l’AFÉAS5. Pour preuve, l’abandon du militantisme au profit d’une démarche spirituelle émerge comme une tendance de plus en plus forte au sein même du mouvement féministe.

Reste que conjuguée au décrochage des membres d’expérience, l’absence de recrues prive l’organisation de forces vives et vitales. Tout en reconnaissant l’effet de ce

désengagement sur les organisations fondées sur une culture participative, Chantal Maillé croit que ce repli est davantage le symbole d’une évolution que celui d’une perte. « Les mouvements d’opinion doivent explorer d’autres avenues pour influencer le débat. De toutes façons, l’idée même de centrer l’action sur les gouvernements est remise en question. Le bénévolat, par exemple, n’a jamais été si populaire. L’action communautaire n’est certes pas la panacée; mais chose certaine, le modèle des grandes organisations n’est pas celui de l’avenir. »

Le manque de disponibilité ou d’intérêt des plus jeunes, comme la santé plus fragile ou la retraite du conjoint de leurs aînées, ne peuvent donc, à eux seuls, expliquer l’effritement du sentiment d’appartenance. Reste à savoir comment, au-delà de la nostalgie d’une époque marquée par le « militantisme de masse », sera défendue la longue liste de revendications laissées sans réponse. C’est ce passage, susceptible de concilier une diversité de vues et de moyens, que tente désormais de trouver l’AFÉAS.

  1. De l’activité sociale à l’engagement social; L’engagement des femmes de plus de cinquante ans. Rapport rédigé par Éric Gagnon. AFÉAS. .
  2. Ibid. p.30
  3. Ibid. p.20
  4. Ibid. p.23
  5. Ibid. p.30

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