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Une démarche gouvernementale, déterminante pour le devenir social et économique du Québec, nous prévient-on, est en cours.

Entamée les 18, 19 et 20 mars dernier, lors de la première étape de la Conférence socio-économique, elle s’est poursuivie avec les travaux des chantiers, commissions consultatives ou groupes de travail alors mis sur pied pour creuser certains sujets.

Les 30 et 31 octobre, ainsi que le 1er novembre, ce processus connaîtra son aboutissement lors du « Sommet de la décision ». A cette occasion, s’inspirant des réflexions et des consultations menées depuis mars, les partenaires socio-économiques devront convenir du cap sur lequel s’alignera dorénavant le Québec, et plus précisément sur les réformes à réaliser pour y parvenir.

Jusqu’à maintenant, les femmes ont été bien peu entendues, notamment parce qu’elles ont été peu représentées tant à la Conférence socio-économique que dans les structures de consultation (voir encadré). Parce que La Gazette des femmes est persuadée qu’on ne peut pas discuter de l’avenir collectif sans prendre en considération les aspirations de la moitié de sa population, nous avons cherché à savoir comment les femmes se situent par rapport aux ENJEUX actuellement débattus et dans quel SENS elles souhaitent voir évoluer les discussions lors du Sommet.

Nous avons donc demandé à 16 d’entre elles de se prononcer. Quelques-unes ont participé au Sommet de mars et seront vraisemblablement à celui de l’automne. D’autres auraient fort bien pu être conviées, compte tenu des intérêts qu’elles représentent. Enfin, certaines sont des analystes chevronnées de sujets en discussion, six d’entre elles ayant d’ailleurs été sollicitées par le gouvernement pour s’associer à l’une ou l’autre des démarches en cours.

Nous vous présentons leurs propos qui, vous le remarquerez, s’éloignent peu de l’ordre du jour gouvernemental. Parce que les femmes l’épousent ou parce que, pressées par les événements et noyées au sein des « partenaires », elles peuvent difficilement imposer leurs priorités? Nous n’avons pas réussi à l’évaluer… Quoi qu’il en soit, les propos des femmes sont riches et, bien qu’ils traitent des mêmes sujets, divergent considérablement du discours ambiant. A travers leurs analyses ou leurs propositions, on les sent souvent vibrer face à des engagements qui tardent pour corriger des situations devenues inacceptables.

Nous avons souligné leurs convergences, nombreuses, en proposant, au fil des entrevues, des blocs qui présentent les grandes lignes de leurs positions à l’égard des sujets de l’heure : emploi, programmes sociaux et fiscalité.

Et, parce que certaines idées traversaient avec une telle évidence les positions de la majorité d’entre elles, La Gazette des femmes s’est permis d’établir, en 10 points, Le programme des femmes pour le devenir social et économique du Québec : un outil de réflexion, de discussion et d’action, qui se veut sans prétention.

La paroles aux femmes

Françoise David

Présidente de la Fédération des femmes du Québec : « L’obsession de la lutte au déficit est en train de nous rendre tous à moitié fous. »

« Ce qui va le plus mal au Québec, c’est l’emploi », affirme d’entrée de jeu la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Françoise David. Il va sans dire que, dans ce contexte, tous les efforts doivent converger vers cet objectif prioritaire : mettre le Québec au travail. Mais elle s’empresse d’ajouter que le Sommet de l’automne est déjà lié, qu’on le veuille ou non, à un autre enjeu « presque majeur et prioritaire » : l’élimination en quatre ans du déficit, un objectif gouvernemental « qui détermine un peu tout le reste ». Trop même, à ses yeux. L’obsession du déficit « est en train de nous rendre tous à moitié fous », dit-elle. Car s’il s’agit d’un objectif louable — quoique contesté par plusieurs experts « et pas seulement ceux de gauche » — il faut s’assurer que les plus démunis n’en feront pas les frais.

Pour Mme David, la vraie question quant à l’avenir du Québec consiste à se demander dans quelle sorte de société nous voulons vivre. « Si on veut la paix sociale, il y a un prix à payer. Qui est d’ailleurs moins lourd que les conséquences d’un abandon des plus démunis », prévient-elle en brandissant le spectre de dérèglements sociaux tels la hausse du taux de délinquance et de criminalité, l’État policier, l’accroissement du nombre d’incarcérations… Par contre, « mettez un peu plus d’argent dans la cagnotte, et tout le monde va en retirer des bénéfices », lance-t-elle à tous ceux qui se plaignent de payer trop d’impôts.

Et elle y va d’une série de moyens pour à la fois augmenter les revenus de l’État et assurer le minimum vital aux moins nantis : révision de la fiscalité pour « permettre à l’ensemble des gens d’avoir un revenu minimum pour vivre et élever une famille, et reconnaître l’autonomie des femmes »; hausse du salaire minimum; baisse du plafond des REÉR (régimes enregistrés d’épargne-retraite) ou imposition des gains de capital des grandes entreprises.

Pour accroître la place des femmes sur le marché du travail, elle favorise les moyens suivants : développer le secteur de l’économie sociale, regarder des avenues comme le partage du temps de travail, et tisser des liens entre les groupes de femmes et les femmes d’affaires pour explorer les actions à mettre en commun. Mais surtout, elle mise sur l’adoption d’ici Noël d’une « loi non diluée sur l’équité salariale, devenue une revendication-symbole de la valeur qu’on veut attribuer au travail des femmes. »

Cette reconnaissance, Mme David aurait aimé la voir se concrétiser au Sommet même où auraient dû être réservés la moitié des sièges pour les femmes, dans un souci de refléter la société. Du même souffle, elle déplore la surreprésentation du milieu des affaires et l’absence de représentants des assistés sociaux.

Viviane Labrie

Présidente du Carrefour de relance de l’économie et de l’emploi du centre de Québec (CRÉECQ) et signataire du rapport Bouchard sur la réforme de la sécurité du revenu : « Déficit zéro, d’accord. Mais assorti d’un appauvrissement zéro. »

Réalistes, les femmes n’entendent pas nier le problème des finances publiques. Déficit zéro dans quatre ans, elles savent bien ce que cela signifie. Et elles sont prêtes à participer à l’effort collectif dans la mesure où il y a un critère éthique qui dictera les orientations prises à la suite du Sommet. Pour faire image, disons que la notion du déficit zéro doit être assortie d’une notion d’appauvrissement zéro. Rien de moins! « Il faut dire, et surtout faire comprendre que l’on ne remboursera pas le déficit à n’importe quel prix, de n’importe quelle façon, en coupant à l’aveuglette dans les programmes sociaux et en allant chercher les solutions chez les plus démunis. »

Plutôt, soulève-t-elle, le nouveau pacte social que l’on se donnera doit comporter l’obligation de créer des emplois, à court terme, avec des salaires et des conditions justes et équitables. Pour y parvenir, avance Viviane Labrie, la mise sur pied d’un fonds public pour la création d’emplois s’impose, à l’instar du fonds de remboursement de la dette (proposé par le président du Conseil de la santé et du bien-être, Norbert Rodrigue). Une stratégie aussi énergique redonnerait un regain de dynamisme à la société dans son ensemble. « C’est peut-être un peu audacieux, mais je crois qu’un impôt de solidarité peut faire consensus si ces fonds sont étanches à la dette ou à toutes les autres dépenses, et sont affectés uniquement à la création d’emplois », soutient Viviane Labrie.

Ruth Rose

Professeure de sciences économiques à l’UQAM et membre de la Commission consultative sur la fiscalité : « Le manque d’emplois est la source réelle de la crise financière de l’État. »

D’emblée, Ruth Rose insiste sur le fait que les femmes constituant plus de la moitié de la population québécoise, tout ce dont on va discuter lors du Sommet les intéresse. Fini le temps où l’économie et la fiscalité n’étaient que des affaires d’hommes.

Par ailleurs, poursuit-elle, « le manque d’emplois est la source réelle de la crise financière de l’État, puisque, quand les gens travaillent, ils consomment et paient des impôts. » Il faut donc des mesures concrètes qui permettent aux femmes d’intégrer convenablement le marché du travail, « comme un service de garde gratuit jusqu’à un revenu de 20 000 $ », propose Ruth Rose. Une telle mesure aiderait sûrement les femmes chefs de famille monoparentale à sortir du giron de l’aide sociale.

« Il faudra aussi mettre l’accent sur le maintien des services publics sur lesquels les femmes comptent beaucoup », poursuit-elle. D’une part, parce que c’est un des rares créneaux qui fournit de bons emplois pour les femmes. D’autre part, parce qu’étant donné leur situation économique souvent précaire, il est difficile pour elles de se procurer ces services dans le milieu privé, particulièrement lorsqu’elles ont des enfants. « Le rapport Bouchard est un point de départ intéressant à ce sujet, souligne Ruth Rose, spécialement les propositions permettant d’ »écarter » les enfants de l’aide sociale. L’Allocation des enfants qui remplacerait les multiples programmes existants est une mesure très valable en ce sens qu’il faudra suivre et promouvoir lors du Sommet ».

Et sans doute est-il utile de rappeler à notre gouvernement qu’il s’est engagé, à la 4e Conférence mondiale des femmes à Beijing, à faire une analyse par genre de toutes ses politiques. Les changements que l’on apporte au régime fiscal et au pacte social dans son ensemble devront inévitablement faire l’objet d’un tel examen, conclut-elle.

Nancy Neamtan

Directrice générale de la Corporation de développement économique communautaire RESO et présidente du Chantier sur l’économie sociale : « Les retours sur l’investissement qui intéressent les femmes se calculent en fonction de l’amélioration du niveau de vie des communautés, pas des poches des actionnaires. »

En raison de son parcours militant et professionnel, personne ne s’étonnera que Nancy Neamtan soit une partisane de l’économie sociale. Elle prévoit qu’au Sommet socio-économique, les femmes devront démythifier les croyances selon lesquelles le secteur privé est plus efficace et beaucoup plus autonome face à l’État que les emplois de l’économie sociale. Il en va de la crédibilité du projet. « Les mesures fiscales, les contrats de service avec l’État, ce sont tous des moyens que ce dernier utilise pour soutenir les entreprises dans le secteur privé. C’est faux de dire que ces entreprises fonctionnent sans l’aide de l’État, explique Nancy Neamtan. Il y a encore un grand travail d’éducation à faire. » Effectivement, en évoquant le secteur communautaire, plusieurs pensent à une culture de dépendance parce qu’il est subventionné par l’État. C’est pourquoi Nancy Neamtan réclame un traitement équitable pour les entreprises d’économie sociale, afin de ne pas créer des emplois à deux niveaux.

Côté stratégie, la présidente du Chantier sur l’économie sociale insiste sur l’importance de la solidarité entre les femmes pour influencer l’ordre du jour et faire avancer les dossiers, d’autant plus qu’elles sont peu nombreuses. « Lors de la première réunion de suivi sur la Conférence socio-économique avec le cabinet Bouchard et les présidents de chantier, j’étais la seule femme. Ça fait longtemps que ça ne m’était pas arrivé! », rappelle-t-elle. Mais il y a plus.

Elle invite aussi les femmes à ne pas hésiter à utiliser le vocabulaire économique pour démontrer qu’elles ne sont pas dupes dans ce domaine. « Parce qu’elles ne se reconnaissent pas vraiment dans ce langage, on a trop souvent l’impression que les femmes ne comprennent pas les vraies affaires et on ne les prend pas au sérieux », constate Nancy Neamtan. Pourtant, poursuit-elle, « on est capables de calculer des retours sur l’investissement, sauf que pour les femmes, la priorité se situe dans l’amélioration du niveau de vie de notre communauté, de nos familles, de nos enfants plutôt que dans les poches des actionnaires. Je me rends compte que notre reconnaissance comme actrices économiques importantes reste à acquérir », déplore la présidente du Chantier sur l’économie sociale.

Marjorie Villefranche

Chargée de projets à la Maison d’Haïti : « Il faut refuser l’effritement du filet social au profit du discours contrôlé par l’économie mondiale. »

Le Sommet socio-économique devra permettre à « l’État québécois de reprendre son rôle de leader dans la société, estime Marjorie Villefranche. Maintenant, quand on réfléchit à une politique, on a l’impression qu’il faut regarder ce que Moodys pense pour connaître la valeur de cette dernière. Il faut avoir le courage politique et social de ne pas regarder le développement de la population sous cet angle. Le nivellement par le bas ne peut pas continuer. »

Au Sommet, il faudra donc favoriser les solutions sociales qui tiennent compte des valeurs dont on veut se doter comme société, plutôt que d’encourager les solutions purement économiques. « L’économie est mise au rang des sciences exactes alors qu’il n’y a pas moins exact! », s’indigne-t-elle.

Ce qui frappe Marjorie Villefranche, c’est la pauvreté toujours grandissante au Québec, et particulièrement à Montréal. C’est pourquoi, à son avis, le Sommet devrait adopter une déclaration contre la pauvreté accompagnée de mesures précises. De plus, elle réclame que le nouveau pacte social qui émanera du Sommet ne soit pas un contrat à la baisse. « Il faut refuser l’effritement du filet social au profit du discours contrôlé par l’économie mondiale. »

Craignant, comme plusieurs, que l’économie sociale n’entraîne un développement à deux vitesses, elle insiste : « L’État devra jouer un rôle directeur pour rendre l’économie sociale crédible. Il devra faire preuve d’une véritable volonté de contrebalancer le pouvoir économique pour garantir la place qui revient à l’économie sociale ». Dans le contexte actuel de décentralisation et de coupes, elle croit qu’il faut « humaniser » les chiffres et les statistiques pour que la population se sente concernée. « On doit dire de qui on parle et combien de personnes sont visées. » C’est de cette manière qu’on réussira à mobiliser l’opinion publique pour que la question de l’économie sociale ne soit pas évacuée de l’ordre du jour politique et médiatique.

Lucie Lamarche

Professeure de sciences juridiques à l’UQAM : « Les femmes devraient refuser d’énoncer la lutte au déficit comme étant l’objectif prioritaire. »

Le fait que le gouvernement Bouchard ait déjà fait de l’élimination rapide du déficit sa priorité « est assez révélateur d’un vide de projet de société », tranche Lucie Lamarche. Comme féministe et citoyenne, cette orientation la déçoit beaucoup : les femmes, et au premier chef celles qui participent au Sommet, devraient même carrément « refuser d’énoncer la lutte au déficit comme étant l’objectif prioritaire. »

Car si le mouvement des femmes « joue le jeu des partenaires sur ce terrain, il se trouve à cautionner en quelque sorte une redéfinition à la baisse du rôle et des responsabilités de l’État. On commettrait là une lourde erreur », prévient-elle, déplorant que le gouvernement ait imposé d’emblée sa logique et évacué le débat de fond sur ses responsabilités.

Parallèlement, elle décèle un problème de stratégie de la part du mouvement des femmes qui aurait cédé trop facilement à l’impératif du « dialogue » avec le gouvernement, son rapport de forces s’effritant un peu plus chaque jour. Mme Lamarche en déduit que les groupes de femmes ont été pris de court par la complexité des réformes en cours-fiscalité, soins de santé, sécurité du revenu-et la rapidité avec laquelle le gouvernement veut procéder aux changements. « Les féministes n’ont pas eu le temps de s’outiller et risquent ainsi de se transformer en simples négociatrices de marasme et gestionnaires de catastrophes. »

Sans avoir la « garantie » de pouvoir compter sur un État fort, qui ferait de la justice sociale et de la lutte à la pauvreté et à l’exclusion ses priorités, les femmes ne peuvent donc espérer voir respectés leurs droits économiques et sociaux. Au contraire, elles ont besoin que l’État se dote d’une véritable politique de l’emploi, qui dépasserait le cadre étroit et quantitatif d’un programme de création d’emplois. On ne peut espérer « l’atteinte et le respect de la dignité humaine » par le travail en laissant la responsabilité de la création d’emplois au seul secteur privé. Car « l’entreprise privée n’a pas de responsabilité quant à la qualité des emplois qu’elle crée et offre d’ailleurs aux femmes, avec la bénédiction de l’État, des “emplois tout croches” laissant place à tous les abus : dérogations aux normes minimales du travail, au droit de s’associer, de négocier, de bénéficier d’avantages sociaux et d’un minimum de protection. » Pour contrer ce phénomène, dit-elle, il faut absolument que l’État joue son rôle de « chien de garde ».

Lorraine Pagé

présidente de la CEQ : Sortir de la culture de la précarité. »

Si le Sommet socio-économique de l’automne était organisé par des femmes, bien des choses se dérouleraient autrement, selon Lorraine Pagé. Premièrement, elles seraient beaucoup plus nombreuses autour de la table, où le clan « veston-cravate » du milieu des affaires est à son avis surreprésenté. « Dans des forums qui veulent jeter les bases d’un nouveau contrat social, on devrait essayer de refléter davantage ce qu’est notre société. »

Deuxièmement, si, comme pour les hommes, l’emploi est la priorité absolue des femmes, leur approche des problèmes est bien différente, selon elle. « Avoir un emploi, rappelle-t-elle, c’est faire partie de la société, être un citoyen à part entière. On ne peut se sentir citoyen quand on est exclu du marché du travail et condamné à l’antichambre de la vie en société ». Mais la place des femmes sur le marché du travail étant beaucoup plus fragile (chômage de longue durée, statut précaire, temps partiel, salaire minimum, etc.), elles sont donc amenées « à réfléchir à des stratégies bien particulières du développement de l’emploi. »

Et leur première cible, leur ennemi numéro un est sans doute la précarité. « Il faut vraiment se donner une stratégie de responsabilité à l’égard de l’emploi, pour sortir de cette culture du travail précaire qui inspire dorénavant les modes de gestion des employeurs. C’est comme si on ne voulait prendre aucun engagement envers sa main-d’œuvre. » C’est pourquoi le gouvernement devra adopter une « stratégie très vigoureuse » de création d’emplois et forcer un peu la main aux entreprises par des mesures législatives (encadrement du temps supplémentaire, diminution de la semaine de travail) ou autres ayant pour but d’accroître leur « responsabilité sociale ».

L’État doit aussi faire sa part, soutient-elle, pour mater la précarité. A l’occasion des compressions dans les services publics et les programmes sociaux, « on “précarise” les femmes qui travaillent dans ces secteurs et on “précarise” les conditions de vie de l’ensemble des femmes qui devront prendre le relais des services de santé, des soins aux personnes handicapées et aux personnes âgées, des garderies, etc. C’est une dimension qui est complètement occultée et qui prendrait plus de place si des femmes organisaient ce Sommet. »

Francine Jeannotte

Coordonnatrice du Service d’orientation et de relance industrielle pour les femmes (SORIF) : « Il est temps de se demander comment on redynamise la société plutôt que comment on coupe. »

Selon Francine Jeannotte, « Il faut s’opposer catégoriquement à tout projet qui favoriserait l’émergence de deux types de citoyens avec des droits différents. » Elle s’inquiète de la « dualisation » de plus en plus présente dans notre société et de la tendance à s’attaquer aux victimes plutôt qu’à la source des problèmes. Le Sommet devra, dans un souci d’équité et de justice, présenter un règlement humain de la question du manque de travail. Dans un contexte où un grand nombre de femmes sont exclues d’un marché du travail de plus en plus restreint, il est essentiel de voir à un financement décent de la sécurité du revenu.

« Ce qui doit être discuté au Sommet pour le meilleur intérêt des femmes, c’est ce que l’on doit défendre tout le temps », estime Francine Jeannotte. Par exemple, la question des services de garde. Dans un contexte de compressions, la tentation de réduire l’effort du gouvernement dans les services de garde est grande. Pourtant, ces places sont capitales puisqu’elles

permettent aux femmes d’accéder à la formation et au marché du travail. De plus, ce sont des emplois dans l’économie sociale. « De là l’importance de regarder les programmes sociaux dans leur globalité pour se demander comment on redynamise la société, plutôt que comment on coupe », conclut-elle.

Diane Montour

Productrice agricole et vice-présidente du Syndicat des agricultrices du Québec

« Sans le dire ouvertement, le gouvernement tient de plus en plus compte du revenu familial dans sa base de taxation. C’est dangereux pour les femmes », déplore Diane Montour du syndicat des agricultrices du Québec. Il faut donc, dans le renouvellement de notre système fiscal, éviter un glissement vers la taxation familiale plutôt qu’individuelle.

Diane Gabrielle Tremblay

Économiste, professeure et directrice de la recherche à Télé-Université : « L’économie sociale ne doit pas être une porte de sortie facile pour éviter de discuter du partage de l’emploi et de l’amélioration des conditions de travail. »

Observatrice aguerrie de l’évolution de l’emploi au Québec et ailleurs, Diane Gabrielle Tremblay n’a pas manqué de noter la montée de l’intérêt pour l’économie sociale : « Je pense que c’est intéressant, parce que ça offre des possibilités d’insertion en emploi aux femmes qui exécutent en grande majorité ce travail de toute façon. Par contre, l’économie sociale comporte aussi des risques auxquels il faudra porter une attention particulière au Sommet. » En effet, l’idée même implique un concept de don de soi, de solidarité : d’où le danger de transformer ce secteur en un ghetto féminin d’emplois précaires et mal rémunérés. « C’est pourquoi, précise Diane Gabrielle Tremblay, il faudra s’assurer que l’économie sociale ne perpétue pas la division sexuelle du travail. »

En outre, craint-elle, l’économie sociale apparaît parfois comme « une porte de sortie facile qui empêche d’imaginer un réel partage des heures de travail et des conditions de travail plus équitables pour un ensemble de personnes. »

Pourtant, à son sens, l’économie sociale ne saurait se substituer à une véritable revitalisation de la société alors qu’elle n’en est qu’un élément. C’est pourquoi la hausse du salaire minimum telle que demandée lors de la Marche des femmes contre la pauvreté, l’aménagement, le partage et la réduction du temps de travail demeurent des revendications qui devront être défendues par les femmes lors de la rencontre de cet automne. « Il faut que la réduction des heures de travail ne soit plus vue comme une demande de femmes qui doivent s’occuper de la famille, mais comme un choix social prioritaire sans pénalité pour les individus, hommes ou femmes, qui choisissent cette option. Cette démarche pourrait permettre, non seulement de créer des emplois nouveaux, mais de rendre ces derniers disponibles à des groupes spécifiques traditionnellement défavorisés, telles les femmes. » Et de faire enfin progresser la question de la conciliation travail-famille.

Jane Jenson

Professeure de sciences politiques à l’Université de Montréal : « Il est primordial d’avoir une vision globale. »

Si les femmes insistent autant sur l’emploi, même lorsqu’elles analysent les directions que devront prendre les programmes sociaux, c’est qu’elles considèrent qu’il est primordial d’avoir une vision globale dans l’élaboration d’un nouveau devenir pour le Québec. « Il est impossible d’aborder la problématique de la sécurité du revenu sans mentionner les carences du marché du travail, dans un courant néo-libéral qui favorise l’exclusion et la marginalisation. Les femmes sont directement touchées par cette situation », déplore-t-elle.

Pour faire avancer leurs idées, souligne Jane Jenson, les femmes doivent faire des alliances et apprendre à les faire à temps. Mais elles sont jeunes dans le domaine du partenariat officiel et les règles du jeu ne concordent pas toujours avec leurs valeurs.

Jacinthe B. Simard

Présidente de l’Union des municipalités régionales de comté et mairesse de Baie-Saint-Paul : « Les femmes doivent se servir du changement pour tirer leur épingle du jeu. »

Jacinthe B. Simard en est persuadée : les femmes ont toujours su faire preuve d’ingéniosité, particulièrement durant les périodes difficiles. Ce sont d’abord elles qui, de tout temps, ont aidé la société à se sortir de situations pénibles. La crise que nous traversons présentement-qui touche tout autant l’emploi que l’économie et les finances publiques-ne fait pas exception : les femmes ne doivent rien attendre des autres, mais « se servir de leur intelligence, foncer, prendre les devants, bref se servir du changement pour tirer leur épingle du jeu », défend-elle.

Issue du milieu municipal, Mme Simard croit fermement, par exemple, que si l’État québécois acceptait de se départir de certains pouvoirs en faveur des municipalités et des MRC-en favorisant une véritable décentralisation-les femmes pourraient se saisir de l’occasion pour s’engager davantage dans leur milieu en vue d’améliorer leurs conditions de vie et celles de leur communauté. Mieux représentées, elles pourraient plus facilement défendre leurs intérêts. Par contre, elle estime que les femmes sont suffisamment présentes au Sommet.

Sensible au problème croissant de la pauvreté, Mme Simard n’est pas partisane d’une hausse du salaire minimum, « car s’il est trop élevé, cela aura pour effet de ralentir l’économie. » Plutôt, elle croit essentiel de procéder à une révision complète de la fiscalité, de manière à rééquilibrer le fardeau assumé par les individus, en diminuant le fardeau fiscal des familles à faible revenu, et par les grandes entreprises, ces dernières devant faire « leur juste part », ce qui n’est pas le cas actuellement, selon elle.

Son credo : rétablir l’équilibre. Dans l’économie, dans les finances publiques, dans les programmes sociaux. Étant donné que « l’État est “cassé”, aussi bien se faire à l’idée : il doit réduire ses dépenses, et personne ne sera épargné », prédit-elle. Il lui semble inévitable que le gouvernement

sabre dans les programmes sociaux. Elle fait sienne l’approche privilégiée par le gouvernement Bouchard, visant à éliminer rapidement le déficit, car « il faut d’abord régler la situation financière du Québec, rétablir l’équilibre, pour replacer l’économie sur les rails et progresser ».

Elaine Teofilovici

Directrice du Y des femmes : « Les groupes de femmes et les femmes d’affaires pourraient se rejoindre et créer une pression plus forte. »

Si un projet de société doit émerger du Sommet socio-économique c’est bien la lutte à la pauvreté des femmes, un problème rendu « désastreux, alarmant, pénible », selon Elaine Teofilovici. « Le pouvoir économique des femmes passe par leur capacité d’avoir une rémunération beaucoup plus équitable », soutient-elle. Or jusqu’à maintenant, tous les prétextes ont été bons-globalisation, rationalisation, crise économique-pour maintenir les femmes dans le cercle de la pauvreté, en les considérant collectivement comme « de la main-d’œuvre à bon marché ».

La loi sur l’équité salariale serait donc bienvenue pour faire progresser les femmes vers l’égalité économique, mais Mme Teofilovici juge que cette législation est de « portée très limitée », une grande proportion de femmes étant exclues de son application. Elle fait de plus valoir que « si une loi crée une obligation, elle entraîne aussi une réaction négative de la part du monde des affaires qui met tout en œuvre pour la défaire. » En conséquence, il faut aussi prévoir d’autres correctifs visant un changement de mentalité des employeurs. « Les corporations doivent s’éduquer » et adhérer aux principes de justice sociale, dit-elle. Et elle voit bien les femmes chefs d’entreprise enclencher ce mouvement en faveur d’une nouvelle mentalité.

D’ailleurs, croit-elle, s’il est un groupe qui devrait avoir une place de choix au Sommet, c’est celui des femmes d’affaires, qui pourraient y jouer un rôle d’ambassadrices « en sensibilisant et en informant le reste du monde des affaires sur les besoins des femmes. Les groupes de femmes et les femmes d’affaires pourraient se rejoindre sur certains terrains et créer une pression un peu plus forte, dans les dossiers de l’équité, des conditions de travail ou de la garde des enfants, par exemple. L’effet au sommet n’en serait que plus grand. »

Mais ce combat pour l’égalité économique des femmes, l’État doit aussi s’y engager, notamment en révisant « de fond en comble la fiscalité en vue de favoriser les hommes et les femmes qui acceptent de prendre des responsabilités familiales. » Surtout, dans chacun de ses choix, le gouvernement devrait appliquer une grille d’analyse comparative entre les sexes, de manière à tenir compte « des conséquences à long terme de ses décisions sur les femmes. » Ce serait d’autant plus essentiel, selon elle, qu’il a jusqu’à maintenant semblé peu préoccupé des conséquences de ses décisions en procédant au « virage ambulatoire » et en sabrant dans les programmes sociaux. « Je suis convaincue qu’en coupant ces services-là, les politiciens s’attendent à ce que les femmes prennent la relève. Mais elles soutiennent déjà toutes sortes d’actions communautaires et bénévoles, en plus de leurs responsabilités familiales et professionnelles, et on continue de fouetter le cheval qui tire. Il y a une limite à tout. Il ne faudrait pas croire qu’elles vont prendre en plus le fardeau des services sociaux de toute la société. »

Julie Lévesque

Vice-présidente du Conseil permanent de la jeunesse : « On a l’impression de vivre dans des économies, pas dans des sociétés. »

La lutte à la pauvreté, voilà ce que devrait être la priorité absolue de la société québécoise, aux yeux de Julie Lévesque. Sujet qui l’amène à faire un rapprochement entre la situation des femmes et celle des jeunes en général. Mais c’est le sort réservé aux jeunes familles monoparentales, la grande majorité ayant à leur tête une femme souvent à peine sortie de l’adolescence, qui la préoccupe le plus. Il s’agit là, dit-elle, de la clientèle féminine à la fois la plus vulnérable et la plus défavorisée. « C’est pourtant l’année internationale de la lutte à la pauvreté, mais on n’en parle pas, alors qu’augmente l’écart entre riches et pauvres, et que diminue la solidarité. Il faut s’attaquer à ce problème ».

Et par quel bout commencer? Les jeunes, explique-t-elle, tiennent à voir émerger un projet de société qui s’articulerait autour de la création d’emplois, du maintien du filet de sécurité sociale et d’une meilleure répartition de la richesse par une réforme de la fiscalité.

Pour qu’on y parvienne, ajoute-t-elle, le milieu des affaires devra changer de mentalité. « Le but premier des entreprises, traditionnellement, est de faire du profit. Il faudrait voir à ce que les entreprises se sentent une plus grande responsabilité sociale. » Une intervention de l’État sera nécessaire pour accélérer le processus, croit-elle, car « si on compte sur le bon vouloir du monde des affaires, je ne pense pas que ça va avancer vite. » Par voie législative ou autrement, les entreprises devraient être incitées « à s’engager plus fortement dans leur communauté, à appliquer l’équité salariale-sur la base du sexe, mais aussi de l’âge-, à accroître leurs investissements dans la formation professionnelle, à privilégier les stages en entreprises, et ainsi ouvrir davantage les portes aux jeunes, hommes et femmes. » On devrait aussi hausser le salaire minimum, ce qui aiderait d’abord les jeunes, deux personnes sur trois rémunérées au salaire minimum ayant moins de 30 ans.

Voilà autant de moyens de chasser le spectre de l’exclusion, devenu le lot de tant de jeunes. Elle remarque d’ailleurs que, comme les femmes, les jeunes sont sous-représentés au Sommet. Ainsi, seules les fédérations étudiantes parlaient au nom des jeunes en mars.

Julie Lévesque se dit d’accord, pour l’essentiel, avec l’objectif visant à éliminer rapidement le déficit. Mais de là à en faire une sorte de priorité collective effaçant tout le reste, il y a un pas qu’elle refuse de franchir. « On a l’impression de vivre dans des économies, et non plus dans des sociétés! », dénonce-t-elle.

Francine Lepage

Économiste et agente de recherche au Conseil du statut de la femme : « La fiscalité doit soutenir la démarche des femmes vers l’autonomie. »

« La fiscalité doit être un levier, explique Francine Lepage. Elle doit soutenir la démarche des femmes vers l’autonomie en les encourageant à se former et à acquérir une expérience de travail pertinente. Les règles fiscales ne doivent pas reposer sur une vision sexuée des rôles et légitimer le statut de travailleuse d’appoint pour les femmes. C’est une question d’équité très importante pour elles ».

Par ailleurs « il faut que le soutien aux enfants soit universel et l’aide sélective considérée comme une aide complémentaire. Et une attention particulière doit être portée à la situation des familles monoparentales », insiste-t-elle.

Monique Vézina

Présidente du Mouvement national des Québécois : « La crise des valeurs est bien plus grande que la crise économique. »

Le Québec traverse une crise, et à l’heure des remises en question sur son avenir, il importe de ne pas perdre le nord, soutient Monique Vézina. « La crise des valeurs est bien plus grande que la crise économique », juge-t-elle, et c’est en privilégiant les préoccupations sociales que le Québec sortira gagnant.

Et elle est persuadée que si les personnes au pouvoir donnaient davantage de place à la parole des femmes, ce « concept social » aurait priorité. Cette affirmation vaut d’autant plus pour un exercice comme le Sommet où la loi du nombre peut influencer le cours des choses.

Elle dit croire beaucoup à la pertinence de ce type de consultation, « à condition que le résultat ne reste pas sur les tablettes. » Après le Sommet, il faudra donc talonner le gouvernement Bouchard, et s’assurer qu’il « mette de l’ordre » dans ses affaires, le plus rapidement possible, et fasse de « l’espace québécois » le lieu où toute femme peut exercer ses compétences. Car faute d’avancées pour les femmes, « les progrès espérés dans d’autres domaines risqueraient d’être compromis ».

Chose certaine, le monde du travail devra prioritairement être réaménagé de manière à permettre aux femmes de poursuivre une carrière tout en mettant des enfants au monde, soutient-elle. Aussi, « même dans une crise économique, on peut appliquer une loi sur l’équité salariale », dit-elle, fustigeant les patrons et soutenant qu’il s’agit « d’un gros handicap pour l’avancement du Québec ».

Sa soif de justice sociale l’amène enfin à se soucier du sort réservé aux personnes âgées, en cette ère de coupes dans les programmes sociaux, d’autant plus que « ce sont les femmes aînées qui sont les plus touchées par ces réformes. » Or, elles « ont donné 10, 12 enfants au Québec, n’ont pas de fonds de retraite et vivent déjà sous le seuil de la pauvreté », dit Mme Vézina qui souhaite voir le gouvernement « moduler » ses réformes pour épargner les plus démunies. Après tout, « le Québec dont nous avons hérité c’est aux personnes âgées que nous le devons. »

Le programme des femmes pour le « Sommet de la décision »

Et si, à partir des préoccupations qui traversent les entrevues et qui recueillent un assentiment majoritaire, sinon unanime, on constituait en 10 points un programme des femmes pour le devenir social et économique du Québec? Voici ce que La Gazette des femmes a obtenu en tentant l’exercice.

  1. Les efforts demandés au nom de l’équilibre budgétaire doivent avoir un sens. Avant d’y consentir, les femmes veulent savoir sur quelles valeurs ils se fondent, vers quel Québec on se dirige. Les femmes veulent un projet de société.
  2. Le gouvernement ne doit pas se contenter de gérer, mais doit diriger la société. Les femmes veulent un État qui reconnaît ses responsabilités sociales et qui les assume.
  3. La priorité des priorités doit être la lutte à la pauvreté. Et on doit s’y attaquer globalement, avec une approche « holistique », et non pas à la pièce. Parce que tout est lié : emploi, économie sociale, programmes sociaux, sécurité du revenu et fiscalité. Déficit zéro, fort bien : mais aussi appauvrissement zéro.
  4. La meilleure porte de sortie de la pauvreté demeurant l’emploi, tous les efforts doivent converger vers cet objectif. A cet effet, l’État doit se donner une stratégie, et non pas s’en remettre au marché. Certaines mesures précises doivent être envisagées : aménagement et réduction du temps de travail; lutte à la précarité; création d’un impôt de la solidarité.
  5. L’adoption d’une loi sur l’équité salariale doit être considérée comme un instrument essentiel de la lutte à la pauvreté.
  6. Si le développement de l’économie sociale doit faire partie de la stratégie de création d’emplois, ce ne doit pas être la seule pièce au dossier. De plus, ce champ doit être solidement balisé et soutenu adéquatement.
  7. On ne saurait parler de sortir les enfants de la pauvreté sans reconnaître les charges qui reposent sur les épaules des chefs de famille. Ceci doit se traduire tant dans les prestations aux familles et dans la fiscalité, que dans les mesures d’aménagement du travail et d’insertion professionnelle.
  8. Pour parvenir à un meilleur équilibre budgétaire, les femmes privilégient la recherche de nouveaux revenus pour l’État, par la révision de la fiscalité et la création d’emplois, plutôt que par des coupes dans les programmes sociaux.
  9. Les coupes dans les programmes sociaux risquent d’avoir des effets dévastateurs sur les femmes, tant en les privant d’une source d’emploi qu’en leur retournant des responsabilités assumées par des institutions collectives, restreignant d’autant leur autonomie et leurs revenus. Il presse que le gouvernement, en accord avec les engagements de la Conférence de Beijing, évalue les conséquences des modifications aux politiques et programmes sur les femmes pour s’assurer qu’elles ne nuisent pas à leur bien-être.
  10. Pour compenser leur faible représentation, les femmes doivent faire des alliances, tout en mesurant les risques du partenariat. Et puisque le milieu des affaires est à l’origine de beaucoup de résistances à l’égard des demandes des femmes, il y aurait lieu de tenter un rapprochement entre les groupes de femmes et les femmes d’affaires, ces dernières pouvant aider à façonner une plus grande ouverture aux besoins des femmes.

Aide-mémoire

Esprit du Sommet, es-tu là?

Dans son invitation aux partenaires patronaux, syndicaux et communautaires au Sommet de mars, le premier ministre Lucien Bouchard indiquait que l’exercice visait à trouver des solutions pour « concilier les nouvelles contraintes économiques et budgétaires avec les valeurs de justice sociale, de solidarité et d’équité. » En d’autres termes, on devait redéfinir les priorités et revoir les moyens pour atteindre ces objectifs, mais « garder à l’esprit les fondements du pacte social, soit :

  • l’égalité des chances par l’accès à l’éducation, à la formation et au marché du travail;
  • le respect des principes fondamentaux telles la responsabilité, l’équité et la solidarité;
  • la valorisation de l’esprit d’initiative et d’entrepreneurship;
  • la réduction des inégalités par l’emploi et une protection sociale adéquate;
  • la valorisation et la promotion de la richesse culturelle;
  • le renforcement de la démocratie par la transparence politique » (p. 5).

Et, ajoutait-on dans le même document, « L’État demeure le plus important levier d’intervention dont la collectivité québécoise dispose… Le rôle joué par l’État est au cœur même du pacte social » (p. 6).

Gouvernement du Québec, Conférence sur le devenir social et économique du Québec. Un Québec de responsabilité et de solidarité (document préparatoire), mars 1996, 50 pages.

Suite au prochain numéro

Qu’est-il ressorti de la Conférence de mars pour ce qui est des engagements des partenaires, lesquels constitueront le point de départ de la suite des débats cet automne?

  • Pour indiquer que la croissance de l’emploi concerne, non pas exclusivement le gouvernement, mais les acteurs économiques et sociaux, le gouvernement confie aux partenaires privés le Chantier de l’économie et de l’emploi chargé de mener des travaux de recherche et de consultation pour être en mesure de soumettre des propositions pour décision à l’ensemble des partenaires lors du Sommet de l’automne.

    Ce chantier est composé de quatre groupes de travail qui se concentrent chacun sur une question en rapport avec l’emploi. (Voir encadré Cherchez les femmes)

  • Les partenaires s’entendent également sur l’établissement d’un échéancier pour l’élimination complète du déficit du gouvernement en quatre ans.
  • Enfin, convenant de la nécessité de réformer les services publics, on confie aux ministres de la Santé et des Services sociaux, de l’Éducation, de la Sécurité du revenu, ainsi qu’à une commission sur la fiscalité et le financement des services publics, la responsabilité d’élaborer des scénarios soumis également à l’examen des partenaires à l’automne. (p. 4)

Gouvernement du Québec, Sommet sur le devenir social et économique du Québec, document d’infomration, 1996, non paginé.

Cherchez les femmes…

  • 56 partenaires étaient assis autour de la table lors de la Conférence de mars : 14 étaient des femmes.
  • Des 16 membres du grand Chantier de l’économie et de l’emploi présidé par M. Claude Béland, 3 sont des femmes.
  • Des 17 membres du Comité des sages associé au groupe de travail sur l’entreprise et l’emploi dirigé par M. Jean Coutu, 3 sont des femmes. Ce groupe de travail comporte aussi une équipe mobile de 7 membres dont 1 femme.
  • Des 18 membres du Groupe de travail sur la relance de la métropole présidé par M. André Bérard, 2 sont des femmes.
  • Des 13 membres du Groupe de travail régions-municipalités pour l’entrepreneurship local et régional présidé par M. André Brunet, 2 sont des femmes.
  • Par contre, le Groupe de travail sur l’économie sociale présidé par Mme Nancy Neamtan compte 14 membres dont 7 femmes.
  • Du côté des travaux sur les services publics, la Commission sur la fiscalité et le financement des services publics, présidée par M. Alban D’Amours, compte 9 membres dont 3 femmes.
  • Quant aux réformes gouvernementales de la santé et des services sociaux, de la sécurité du revenu, de l’éducation, ainsi que de la formation professionnelle et du régime d’apprentissage, elles sont sous la responsabilité des ministres concernés, selon les démarches déjà en cours. Des 3 ministres visés, 2 sont des femmes.

Convergence

Emploi

La lutte à la pauvreté s’impose comme la priorité des priorités. Et pour sortir des difficultés socio-économiques, l’accès à l’emploi apparaît tout aussi clairement comme le passage obligé. Il presse donc de mettre le Québec au travail.

Ce qui se ferait difficilement sans une intervention musclée de l’État, à savoir l’adoption d’une véritable politique de l’emploi, qui en plus de viser des objectifs quantitatifs, veille aussi à la qualité des emplois créés. Seul l’État peut assumer la responsabilité de « chien de garde » à ce chapitre.

Un tel engagement est de toute première importance pour les femmes qui, plus que les hommes, font les frais des politiques de gestion à la baisse des entreprises et se retrouvent dans des emplois précaires, mal rémunérés et faiblement syndiqués.

Pour accroître le nombre d’emplois, il est intéressant de se tourner vers l’économie sociale, d’autant plus qu’il s’agit de reconnaître formellement des emplois souvent effectués sur une base informelle par les femmes. Mais tant pour s’assurer de la qualité des emplois ainsi créés que pour ne pas accentuer la division sexuelle du travail, ces démarches devront être soigneusement balisées et soutenues équitablement par l’État. Cette formule n’étant cependant pas une panacée, il importe de stimuler aussi l’aménagement et la réduction du temps de travail qui, au demeurant, pourraient constituer un formidable et nécessaire coup de pouce pour la conciliation travail-famille.

Par ailleurs, les entreprises doivent être amenées à mieux prendre en considération leurs responsabilités sociales pour que cesse la culture de la précarité et que se réalise l’équité salariale. A cet effet, quelques-unes ont mentionné l’intérêt d’un rapprochement entre les militantes des groupes et les femmes d’affaires, ces dernières étant sans doute mieux en mesure de comprendre les besoins propres aux femmes, voire de s’en faire les ambassadrices auprès de leurs collègues du secteur privé.

Enfin, pour favoriser l’insertion des femmes en emploi, il faut leur offrir un « environnement favorable »-pour reprendre une expression largement utilisée quand il s’agit des entreprises. C’est-à-dire leur fournir la formation et les services de garde de nature à faciliter leur accès au travail.

Et si, pour les habituelles considérations financières, on doute du réalisme de ces propositions, pourquoi ne pas envisager, comme Viviane Labrie, la mise sur pied d’un « impôt de la solidarité » uniquement affecté à la création d’emplois? Si les Québécoises et les Québécois se sont tellement sentis touchés par les victimes du déluge de l’été dernier, pourquoi ne le seraient-ils pas par les laissés-pour-compte de la « désertification » du marché du travail?

Programmes sociaux

Avant de se demander où on coupe, « ne devrait-on pas se demander comment on veut redynamiser la société? », soulèvent plusieurs femmes quand on aborde la question, centrale pour elles, des programmes sociaux. Parce que pour les femmes, l’accès à l’emploi et l’existence des programmes sociaux sont inextricablement liés.

En effet, ils constituent pour elles un secteur névralgique en étant tout à la fois une de leurs meilleures sources de « bons emplois » et un facteur fondamental d’autonomie en raison de la prise en charge collective de certaines responsabilités qui leur étaient traditionnellement dévolues. Il semble donc aberrant de restreindre une source d’emplois alors que le travail est déjà rare et que le poids des mesures de dernier recours est préoccupant. Tout aussi insensé serait-il de restreindre l’accès des femmes à des ressources de nature à favoriser leur insertion sur le marché du travail, ce qui retarderait l’autonomie de plusieurs par rapport à l’aide sociale.

Dans la foulée des engagements de Beijing, on s’attend à ce que le gouvernement se dote d’une grille lui permettant de mesurer l’impact de ses décisions en matière de politiques sociales sur les femmes, rappellent quelques-unes. Et qu’il se remémore, comme l’y invite Monique Vézina, que les femmes âgées, qui sont parmi les plus touchées par le train des compressions, sont « aussi les personnes à qui nous devons le Québec dont nous avons hérité. »

Fiscalité

Parce que les coupes dans les services publics marquent pour les femmes un recul à plus d’un titre, l’augmentation des revenus de l’État, disent la majorité des femmes interviewées, doit avoir préséance sur la réduction des dépenses. Au surplus, il y a unanimité quant à la nécessité d’une révision en profondeur de la fiscalité, qui devra avoir pour effet une meilleure répartition de la richesse, en diminuant le fardeau des plus démunis, particulièrement les femmes chefs de famille, et en augmentant celui des mieux nantis et des entreprises prospères.

On a aussi indiqué quelques principes qui pourraient guider la réforme de la fiscalité afin d’en faire un levier pour l’autonomie des femmes : éviter tout glissement vers la considération du revenu familial plutôt qu’individuel; utiliser les mesures fiscales pour favoriser l’accès à la formation et au travail; mais surtout adopter des dispositions plus efficaces pour soutenir la prise en charge d’enfants.

Projet de société

Dans tous les forums où se sont fait entendre des femmes au cours des dernières années, la même préoccupation est revenue : quel est le Québec que nous souhaitons bâtir? quel projet de société poursuivons-nous? Et à chaque occasion, elles ont fait face au silence : la Conférence socio-économique de mars dernier n’y échappe pas.

Comme l’ont permis de souligner, une fois de plus, les entrevues de ce dossier, les femmes ne sont ni aveugles aux difficultés, ni fermées aux changements, ni dépassées par les sujets discutés. Cependant, avant de consentir aux efforts que commandent les réformes, elles veulent en connaître le sens et l’aboutissement, s’assurer de partager les valeurs sur lesquelles ces transformations se fondent.

Aussi, pour nombre d’entre elles, pas plus qu’on ne peut découper la vie en parties étanches, on ne peut s’attaquer à la lutte à la pauvreté ou même à la crise des finances publiques à la pièce. Une approche globale s’impose puisque la création d’emplois, la réforme des programmes sociaux et la fiscalité sont en quelque sorte des vases communicants. Avec plus de personnes au travail, l’État aurait plus de revenus qui lui permettraient de resserrer, sans étrangler quiconque, certains postes des finances publiques.

Visiblement, les discussions auraient été menées bien différemment si plus de femmes avaient été conviées au Sommet. Et comme le fait remarquer Lorraine Pagé : « Dans des forums qui veulent jeter les bases d’un nouveau contrat social, on devrait essayer de refléter davantage ce qu’est notre société. »

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