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Le jour où les féministes s’y sont mises, la recherche scientifique n’a plus jamais été la même. La société non plus d’ailleurs. Huguette Dagenais, anthropologue et titulaire de la Chaire d’étude sur la condition des femmes de l’Université Laval, explique pourquoi.

La recherche féministe n’est sans doute pas la composante la plus bruyante du féminisme. Mais qu’on se le tienne pour dit : elle est aujourd’hui plus dynamique que jamais. A preuve : ce grand colloque international réunissant les chercheuses féministes francophones qui s’est tenu à Québec, du au . A l’invitation de la Chaire d’étude sur la condition des femmes de l’Université Laval, près de 300 chercheuses ont eu l’occasion de montrer que tous les domaines s’enrichissent désormais des contributions féministes. Mais ce colloque aura aussi apporté une visibilité certaine à la recherche féministe encore mal connue, croit Mme Dagenais. « Ainsi, bien des gens ignorent que plusieurs des ouvrages marquants du féminisme sont des ouvrages universitaires scientifiques. Par exemple, La politique du mâle, de Kate Millett, c’est sa thèse de doctorat! »

Le début de la recherche spécifiquement féministe « coïncide avec la seconde vague du mouvement des femmes, dont elle est issue, au tournant des années soixante-dix », rappelle l’anthropologue. « Elle est née d’une double prise de conscience : celle des inégalités entre les sexes et des problèmes qui en découlent pour les femmes; mais aussi, celle du caractère androcentrique de la recherche et de la science en général. » Non seulement les champs du savoir sont-ils alors dominés essentiellement par des hommes, mais, de surcroît, ceux-ci se penchent principalement sur le vécu de « l’homme en général », dès lors considéré comme « la » norme et l’étalon de mesure. Pour la très grande majorité des chercheurs, en somme, les femmes n’existent pas comme telles, n’ont pas une condition singulière.

Cet androcentrisme a obligé — et oblige encore — les chercheuses féministes à du « rattrapage » : « on ne se démarque pas d’une domination masculine du savoir plusieurs fois séculaire en 25 ans… Mais les chercheuses, stimulées du fait qu’elles-mêmes “participaient de l’oppression qu’elles voulaient étudier”, s’engagent à fond et s’intéressent d’abord aux thématiques les plus près de la vie des femmes : l’éducation, la santé, la famille », note Mme Dagenais.

Ce faisant, elles introduisaient dans la recherche scientifique des domaines relevant des rapports d’intimité, de la vie privée. « Le privé est politique », disait-on alors. En se saisissant de ce slogan, la recherche féministe repoussait les limites des « champs savants » : une innovation de taille.

« On ne peut étudier la société qu’à partir de ce qu’on est », se plaît à dire Huguette Dagenais. C’est ainsi qu’issue elle-même d’un milieu ouvrier, elle a rédigé, après sa maîtrise en anthropologie, une thèse de doctorat en sociologie sur Le crédit à la consommation en milieu ouvrier dans la région parisienne, puis mené une recherche sur le quartier Limoilou, à Québec. Depuis son entrée à l’Université Laval, en , année où elle donnait un cours intitulé « La femme : question anthropologique », elle affiche une feuille de route impressionnante. Féministe ardente et engagée, elle travaille principalement sur les femmes et le développement (dans les Antilles et l’Afrique de l’Ouest), ainsi que sur les approches et méthodes de la recherche féministe. Ayant à son actif de nombreuses publications, elle dirige la revue Recherches féministes et est titulaire, depuis , de la Chaire d’étude sur la condition des femmes de l’Université Laval.

Une science critique

Mais la recherche féministe n’est pas pour autant « qu’une recherche sur et avec les femmes », soutient-elle dans un ouvrage récent qui regroupe les textes de plusieurs chercheuses1. « C’est une forme d’analyse scientifique et engagée de la société, ayant comme point de départ, angle d’approche privilégié et variable fondamentale, les rapports sociaux de sexe. »

En somme, quand nombre de chercheurs et de chercheuses se réclament encore d’une objectivité, d’une neutralité « qui du reste n’existent pas », les chercheuses féministes, elles, reconnaissent que « tout est sexué », insiste Mme Dagenais. D’ailleurs, c’est le plus souvent pour changer les choses, pour résoudre les problèmes du réel qu’elles poursuivent leurs travaux. « Nous passons au crible toutes les institutions : la famille, l’école, l’État… »

Et l’Église. La problématique « femmes et religion » intéresse des historiennes, des sociologues, des spécialistes des sciences des religions et des théologiennes québécoises depuis près de vingt ans2. Et de plus en plus, dirait-on, si on se fie à leur « prolificité » des dernières années. Elles ont mis en lumière le rôle des femmes, réhabilité les sœurs, dénoncé la misogynie de l’Église. Et elles ont sans doute favorisé la prise de parole des religieuses et des laïques de plusieurs pays qui osent dorénavant critiquer autant la doctrine que le discours du Pape.

« Nous contestons d’emblée ce qui apparaît “naturel” et incontestable », aime dire Mme Dagenais. Ce leitmotiv n’est pas incompatible avec la rigueur scientifique, loin s’en faut. La meilleure preuve en est que les chercheuses féministes « sont bien présentes dans les universités et les centres de recherche », qu’elles ont « réussi à s’insérer dans les milieux institutionnels. » De plus, leurs publications et leurs projets sont évalués, comme ceux d’ailleurs de tous les chercheurs et chercheuses, par des comités scientifiques constitués de pairs.  « On mène des travaux de qualité et on publie énormément », assure Mme Dagenais.

Elles ont aussi leurs revues savantes comme Recherches féministes que dirige l’anthropologue et qui est née en . « Les chercheuses trouvent normal de publier leurs textes d’abord ici, plutôt que dans une revue disciplinaire, parce qu’elles savent qu’elles vont rejoindre d’emblée un lectorat intéressé et à qui leurs articles seront utiles. »

Mais dès lors, ne risque-t-on pas de ghettoïser la recherche féministe? « Pour les femmes, on dit “ghettoïsation”, pour les hommes, on dit “spécialisation.” Mais quand on publie sur des sujets qui concernent une poignée de chercheurs, n’y a-t-il pas là un bien plus grand danger de ghettoïsation? »

Théorie et pratique

A cet effet, remarque Huguette Dagenais, « les chercheuses féministes québécoises se préoccupent bien davantage de la pertinence sociale de leurs études que de briller dans des grands débats théoriques. » Pour elles, la théorie doit aussi servir à transformer les « rapports sociaux de sexe ». C’est pourquoi nombre de chercheuses « entretiennent des liens avec les groupes de femmes, les syndicats, le milieu communautaire, quand elles ne sont pas elles-mêmes militantes dans ces groupes; en outre, elles sont activement engagées dans leur propre milieu de travail, par exemple, dans la mise sur pied de programmes d’accès à l’égalité et la lutte contre le harcèlement sexuel », dit encore l’anthropologue.

Les rapports entre chercheuses et groupes de femmes ne sont cependant pas toujours sans heurts, les militantes estimant parfois que les « universitaires » ne sont pas assez branchées sur la réalité, sur les priorités des femmes. Pourtant, relève Mme Dagenais, les chercheuses féministes ont fait beaucoup de « recherche-action », en plus d’élaborer des projets liés aux revendications mêmes des groupes. Elle cite en outre le GREMF, le Groupe multidisciplinaire féministe de l’Université Laval, qui s’emploie à « favoriser la collaboration avec les groupes de femmes de la région. » Et, comme son appellation l’indique, entre les différentes disciplines scientifiques. Cette interdisciplinarité, au demeurant largement répandue dans les études féministes, marque profondément la recherche féministe. Sinon, aurait-on assisté à l’émergence d’une approche « holistique » des problématiques, et à la généralisation du recours aux méthodes qualitatives de recherche (entrevues, observation sur le terrain), traditionnellement réservées aux seules sciences sociales?

La réflexion des unes doit alimenter la pratique des autres, et vice versa, souligne Mme Dagenais, car la transformation des « rapports sociaux de sexe » et de la société est difficilement envisageable sans ces aller-retour entre l’action militante et la recherche. Du reste, les efforts portent : les influences de la recherche-action sur la structure et les mentalités de la société québécoise sont tangibles. « Ainsi, fait remarquer Huguette Dagenais, en matière de violence faite aux femmes, les connaissances provenant de la recherche féministe ont contribué, en même temps que le travail sur le terrain, à ce que les policiers changent leurs attitudes et leurs interventions, et reconnaissent l’importance d’une formation spécifique. Et c’est à la suite des recherches féministes qu’a été modifié le concept de travail, de façon à ce que le travail non rémunéré soit désormais considéré comme une part importante de la richesse d’un pays. » Sans compter une foule d’autres secteurs que les chercheuses ont aussi documenté : la santé et la sécurité des travailleuses, l’éducation bien sûr, l’équité salariale, l’éthique…

En ces temps où, trop souvent, on déclare la mort du féminisme, « il importe plus que jamais, conclut Huguette Dagenais, d’inscrire l’apport de la recherche féministe dans la mémoire collective québécoise. » Et, ajouterions-nous, d’exposer sa vitalité, comme lors du colloque sur la recherche féministe francophone.

  1. Science, conscience et action. Vingt-cinq ans de recherche féministe au Québec, sous la direction d’Huguette Dagenais, Montréal, éditions du remue-ménage, , 302 p.
  2. La chercheuse Anita Caron, de l’Université du Québec à Montréal, en dresse le bilan dans Science, conscience et action

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