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Boulot, factures, amour : elle vivait la vie que l’on vit. Et puis son père meurt. Pour fuir sa peine, parce qu’elle ressent tout à coup une urgence, elle quitte son emploi d’assistante sociale au département médico-psychologique d’un hôpital de Bruxelles. Un organisme de coopération recherche des volontaires pour enseigner à des enfants des camps de réfugiés cambodgiens en Thaïlande. Elle part. Et tout commence…

Nous sommes assises au soleil, mais Marie-France Botte raconte une histoire de ténèbres : la guerre menée pour protéger l’enfance violée de ces milliers d’enfants que des touristes pédophiles vont « aimer » dans les bordels de Bangkok.

« Au camp de réfugiés où je travaillais, des fillettes disparaissaient mystérieusement. J’ai fini par découvrir qu’elles allaient alimenter la filière de la prostitution. On les emprisonnait dans des hôtels, à la disposition des clients. De toutes petites filles, de 8, 10, 12 ans, prépubères bien sûr, appartenant souvent à des minorités thaïs, ou encore, birmanes ou chinoises. Les garçons, eux, c’était généralement des enfants de la rue. On ne les enfermait pas. Ils étaient libres. Libres de se prostituer pour ne pas mourir de faim. »

Le recrutement des clients a toujours été terriblement simple. « Il existe des publications spécialisées, comme le manuel de voyage Spartacus pour homosexuels, où l’on trouve une section spéciale codée YC : young company, young child. Attention cependant : il n’y a pas de corrélation entre les mondes homosexuel et pédophile. Mais souvent, l’information transite par les mêmes réseaux. »

Marie-France Botte entre en contact avec une petite organisation thaï déjà sur la piste. Ensemble, ils décident de mener l’enquête à fond. Elle et un membre du groupe formeront pendant deux mois un « couple » qui se dira intéressé à louer les services d’enfants. Une équipée risquée. A l’abri, derrière les portes des chambres d’hôtel de passe, ils font parler les enfants, filment sur vidéo des petits corps brûlés par les cigarettes ou lacérés par les couteaux des tenanciers ou des clients. Éprouvante cueillette d’informations. Trop tôt pour agir. « Nous ne pouvions que promettre aux enfants de tout tenter pour les sauver. »

L’équipe ouvre bientôt le Centre de protection des droits de l’enfant (CPCR). On y centralise des renseignements, on fouille des pistes, mais surtout on agit. « Plusieurs personnes acceptent de nous aider en secret : des membres du personnel de service qui travaillent dans ces hôtels et désapprouvent ce qui s’y trame, d’anciennes prostituées qui sont passées par cet enfer et ne supportent pas qu’il se perpétue. Mais la police se fait tirer l’oreille. En fait, nous agissons dans l’illégalité totale. Le gouvernement thaïlandais nie le problème et interdit toute intervention. » L’argent que cette faune touristique injecte dans le pays en reconstruction aide à fermer les yeux. Qu’à cela ne tienne : « Nous allons chercher l’appui de la presse locale. La police refuse de perquisitionner un établissement? Le lendemain, les journaux en font état. Les correspondants internationaux en poste à Bangkok finissent eux aussi par embarquer. Notre action sort alors de l’ombre. On parle de nous un peu partout, on nous décerne des prix. Tout à coup, la Thaïlande se retrouve au banc des accusés. La communauté européenne vote une motion : si la main-d’œuvre enfantine, incluant celle de la prostitution, ne se résorbe pas, l’aide économique au pays cessera. Le Bureau international du travail prend une position semblable. En Thaïlande, les chose bougent enfin : en , pour la première fois, des touristes sexuels sont arrêtés. Il y en aura ensuite d’autres, plusieurs. Au moment où on se parle, un Australien est passible de 17 ans de prison. »

« Des arrestations c’est bien, mais c’est insuffisant, décrète Marie-France Botte. Les mentalités doivent changer, la tolérance doit cesser. Ça vient… Un colloque international sur l’esclavage et la prostitution d’enfants a récemment eu lieu, une activité inimaginable il y a cinq ans! Par ailleurs, nous élaborons actuellement avec le Bureau du tourisme international un code de conduite destiné aux agences de voyage. Mais ce milieu-là n’est pas forcément pressé d’agir. » Tant que les gens achètent des billets d’avion…

« Une pression internationale émerge. Des pays comme la France, la Belgique, la Suède et l’Angleterre ont adopté une loi qui leur permet de poursuivre un de leurs ressortissants à son retour, s’il a abusé sexuellement d’un enfant ailleurs. Le phénomène du tourisme pédophile est loin d’être circonscrit à la Thaïlande. Il frappe aussi les Philippines, le Sri Lanka, les pays d’Amérique latine… Si on réussit à obtenir le témoignage d’un enfant et si l’on a suffisamment d’argent pour assumer les frais de déplacements inévitables, les causes se déroulent assez rondement. Ces lois sont des épées de Damoclès très efficaces. »

Le Canada s’apprêterait lui aussi à voter la sienne, non? « De fait, répond Marie-France, un soupçon d’exaspération dans la voix. Mais ici, la question des droits de l’agresseur interfère. C’est quand même étonnant : on s’interroge sur la protection des agresseurs, mais la dignité des victimes, on en fait quoi? Au fond, en Europe c’est pareil. On a tendance à dire : ce sont des enfants du tiers monde finalement. Qui sait si, au fond, tout ça ne fait pas partie de leur éducation? Je regrette : aucune culture ne prône la pédophilie ou l’agression sexuelle. Les Thaïlandais, notamment, forment une société très puritaine. Mais ce qui est grave, c’est qu’avec de tels préjugés, on endosse la fameuse philosophie du “nouvel amour” chère aux pédophiles. Et si commode. »

Le ton se rembrunit : « Selon cette théorie, d’ailleurs soutenue par des intellectuels célèbres, les enfants éprouveraient du plaisir et un véritable bien-être à recevoir cette “affection”. Je travaille auprès de ces enfants depuis 10 ans. Laissez-moi vous dire que je n’en ai rencontré aucun qui pensait ainsi. Au contraire, les enfants que l’on exploite surnomment les pédophiles les “crocodiles”. »

Qui sont-ils ces crocodiles? De purs monstres? Non. « Tout serait tellement plus facile à comprendre. Un des seuls points communs des pédophiles, c’est que plus de la moitié ont été victimes d’abus sexuels dans leur jeune âge. Ils reproduisent ce qu’ils ont vécu. Autrement, ce sont des hommes de tous les âges et de toutes les classes sociales. Des architectes ou des chauffeurs de taxi. Des hommes banals pour un crime banalisé. »

Milieu illicite oblige, le nombre d’enfants pris dans les filets de la prostitution reste très difficile à chiffrer. « Mais une chose est sûre : tous pays unis, on a franchi depuis longtemps le cap du million. » En Thaïlande, le CPCR a ouvert cinq centres pour accueillir et soigner les petites filles tirées de la captivité : « Les enfants y séjournent de un jour à six mois, avant de rejoindre leur famille si possible. »

Quand on lui demande si un jour cela cessera, Marie-France Botte vous regarde droit dans les yeux. « Je ne sais pas. C’est un commerce qui draine des flots d’argent. On peut se débarrasser des consommateurs par des sanctions. C’est beaucoup plus ardu d’éradiquer les réseaux bien incrustés de trafic d’enfants et de pédophilie. L’horreur avance très vite, plus vite que nous. » Elle a goûté à un « avertissement » de cette mafia; de ces coups et brûlures, elle conserve des cicatrices et une crainte panique de la noirceur.

« Le CPCR a réussi à délivrer plus de 1 500 enfants depuis ses débuts. C’est peu quand on sait qu’on évalue à 200 000 le nombre d’enfants prisonniers. Mais il ne faut pas s’arrêter à la quantité, sinon le moral s’écroule. Il faut penser à chaque enfant, un à un. Les voir sortir des bordels et rentrer chez eux, c’est ça qui nous tient. »

En , 3 % des enfants libérés étaient sidéens. L’an dernier, la proportion s’élevait à un sur trois. Grâce au cran, à la ténacité de gens comme Marie-France Botte, certains de ceux-là pourront au moins mourir loin des bordels…

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