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Illustration du logo Elles tournent

Et pourtant… elles tournent!

par 

Diplômée de l’Université Bordeaux et de l’Université Laval en science politique. Elle travaille comme journaliste et réalisatrice de documentaires. Elle a à son actif près d’une quinzaine de courts-métrages, tournés tant au Québec qu’en France, en Afrique ou en Amérique latine. Du documentaire à la fiction, sa sensibilité, sa curiosité et son analyse féministe guident son travail. En 2011, elle signe son premier moyen métrage : Attention Féministes!, un portrait de jeunes féministes du Québec.

Sofia Coppola, Kathryn Bigelow, Lyne Charlebois sont encore des exceptions qui confirment la règle : voir des films de femmes relève presque du miracle! Mais pas au festival Elles tournent, à Bruxelles, où le cinéma au féminin est à l’honneur pendant quatre jours. Un acte de foi tant artistique que militant, dans un monde où le féminin est trop souvent sous-représenté.

Photographie de Gia Abrassart distribuant la Déclaration de Bruxelles.
À gauche, Gia Abrassart, responsable des communications pour la francophonie, distribue la Déclaration de Bruxelles, un texte rédigé pendant le festival qui vise « l’égalité des femmes et des hommes dans les métiers de l’audiovisuel ».

Depuis quatre ans se tient à Bruxelles un événement 100 % féminin. Du au , Elles tournent, festival international de films réalisés par des femmes, présentait 40 courts et longs métrages (fictions, documentaires et vidéos d’art) sur des thèmes aussi variés que le plafond de verre du bastion masculin de l’aéronautique No Gravity), l’hypersexualisation d’ados en Pologne (Mall Girls), l’industrie du Viagra pour femmes (Orgasm Inc.) ou l’histoire de la révolutionnaire Louise Michel.

La réalité des femmes était à l’honneur sur les écrans du Botanique, le centre culturel de la Communauté française de Belgique. Et c’est là tout l’enjeu du festival : les organisatrices aiment à rappeler que « regarder avec les yeux des femmes, c’est élargir son champ de vision de 180 degrés ». Dans la lignée de Créteil, pionnier des festivals de films de femmes dans les années , elles ont jugé, presque 40 ans plus tard, qu’un tel événement était aussi nécessaire à Bruxelles. Une histoire de cœur et de convictions portée par des féministes qui veulent voir et entendre la vision que les femmes ont du monde.

Mais en comme en , un festival de films de femmes est considéré comme un festival de genre. Il atteint donc un public surtout féminin. Le masculin demeure l’universel, et le féminin, le particulier. Pourtant, « ne pas regarder la production des femmes, ce n’est pas fermer un œil sur le monde, c’est fermer les deux yeux sur la moitié du monde », rappelle Marie Vermeiren, l’une des organisatrices.

On accuse parfois Elles tournent d’être un ghetto et de faire de la discrimination, « mais les portes sont grandes ouvertes pour tous les hommes qui veulent assister aux projections. S’ils ne sont pas plus nombreux, ce n’est pas parce que les féministes les excluent », ajoute-t-elle. Surtout que le festival a eu une assez bonne couverture médiatique. Mais alors, pourquoi? Culturelle, cette « exclusion »? Peut-être bien, si l’on en croit la surprise de Mme Vermeiren devant le nombre élevé de spectateurs masculins présents au Festival de films de femmes de Taïwan l’an dernier. Et jeunes en plus!

La Déclaration de Bruxelles

Inspirées par les Réalisatrices équitables au Québec, les filles d’Elles tournent ont mené en une première recherche (Elles tournent en chiffres) sur la place des réalisatrices dans le cinéma belge. À l’origine, une question : Pourquoi voit-on si peu de films réalisés par des femmes alors que les étudiantes sont aussi nombreuses que les étudiants dans les écoles de cinéma? Les résultats sont éloquents : les réalisatrices déposent beaucoup moins de projets que les réalisateurs (moins de 25 % du total en Belgique) et reçoivent proportionnellement moins d’argent que les hommes.

Illustration du texte de la Déclaration de Bruxelles.

Depuis , c’est ce que dénoncent les pionnières québécoises des Réalisatrices équitables. Fortes de 450 membres, elles souhaitent atteindre l’équité pour les femmes dans le domaine de la réalisation et faire en sorte que les fonds publics soient accordés objectivement aux réalisatrices. À l’hiver , elles ont publié l’étude Encore pionnières, qui déboulonne certains mythes relatifs à la sous-représentation persistante des femmes réalisatrices, surtout en longs métrages de fiction. (Faits saillants de leurs enquêtes)

En , à la deuxième Rencontre internationale de l’Association des femmes cinéastes et des médias audiovisuels, à Compostelle, une centaine de créatrices européennes dénonçaient la même réalité. Seulement 7 % des films espagnols sont réalisés par des femmes, contre 30 % en France et 23 % en Suède (pour en savoir plus). Inspirées par la Charte de Compostelle, les filles d’Elles tournent ont repris la discussion lors du festival tenu cette année autour de la question : Quel genre au cinéma? Et elles ont élaboré la Déclaration de Bruxelles, un texte qui vise « l’égalité des femmes et des hommes dans les métiers de l’audiovisuel » et trace des pistes pour la mise sur pied d’un réseau de femmes actives dans ce secteur. Dominique Laroche, une jeune réalisatrice belge qui s’était déplacée pour la discussion, était emballée : « C’est important, ce genre de discussions entre réalisatrices. La discrimination est subtile; peu de filles la perçoivent si on ne leur met pas la puce à l’oreille. D’autant plus que comme pigistes, on est souvent isolées, on n’a pas de collègues de bureau avec qui développer cette prise de conscience. Pire, on travaille le plus souvent avec des techniciens hommes qui ne partagent pas du tout cette réflexion. »

Quel genre au cinéma?

Nos collègues belges souhaitent aussi des quotas et des objectifs chiffrés pour encourager les diverses formes de création artistique des femmes ainsi qu’un soutien pour établir des réseaux de promotion et de distribution des œuvres féminines. Elles rappelaient qu’en moyenne, dans les festivals du monde, seulement 30 % des œuvres diffusées sont le fait de réalisatrices. Ça vous choque? Ce n’est pas le pire! En , pas un seul des longs métrages sélectionnés à Cannes n’était l’œuvre d’une femme. Dans toute l’histoire de ce grand festival, seule une Palme d’or a été remportée par une réalisatrice : Jane Campion pour La leçon de piano, en . Idem pour l’oscar du meilleur film (Kathryn Bigelow pour Démineurs en ), catégorie qui n’a compté que quatre femmes nommées depuis . Au Québec, il a fallu attendre pour que Lyne Charlebois remporte un jutra avec Borderline!

Or, cette faible représentation de la gent féminine dans le domaine de la réalisation a des répercussions sur l’image des femmes et sur l’imaginaire collectif. Une réalisatrice ne met pas les femmes en scène de la même manière qu’un réalisateur et, surtout, elle leur donne des rôles plus intéressants. Ainsi, Angèle Coutu, pourtant vieillie et enlaidie pour son rôle de grand-mère dans Borderline, avouait dans une entrevue au moment de la sortie du film que cela lui avait fait beaucoup de bien de jouer un personnage si fascinant et charismatique. Idem pour Isabelle Blais, protagoniste du même film, qui ajoutait qu’elle avait apprécié ne pas être le faire-valoir d’un homme, pour une fois.

Même si les enquêtes sur la place des réalisatrices sont peu encourageantes, elles ont le mérite de mettre en évidence le fait que les femmes, partout dans le monde, construisent trop peu notre imaginaire. Ainsi, pour promouvoir et valoriser les femmes artistes œuvrant dans l’audiovisuel, l’équipe d’Elles tournent ne s’affaire pas seulement pendant le festival, mais fait rouler l’association pendant les 361 autres jours de l’année. Désormais experte en « films de femmes », elle diffuse des œuvres féminines dans divers groupes et écoles, sur demande. Cent fois sur le métier…

Quels rôles pour les femmes au cinéma?

Avez-vous déjà entendu parler du test de Bechdel (du nom de la dessinatrice américaine qui l’a inventé et popularisé en dans son comic strip Dykes to Watch Out For)? Le voici : chaque fois que vous regardez un film, posez-vous trois questions :

  1. Est-ce qu’il y a au moins deux personnages féminins?
  2. Est-ce que ces femmes parlent entre elles?
  3. D’autres choses que des hommes?

Une jeune féministe a fait le test avec des blockbusters américains (on peut le trouver sur YouTube : The Bechdel Test for Women in Movies) et, oh, surprise! La majorité des films analysés obtiennent la mention « échec »! C’est que la bimbo sans cervelle est encore bien représentée… Un constat qui fait mal, mais qui justifie d’autant plus la nécessité d’agir pour favoriser un cinéma au féminin.

Et pour sensibiliser le public à cette cause, le Women’s Media Center aux États-Unis a publié une vidéo au printemps dernier qui dresse un bilan peu reluisant de la présence des femmes dans les médias aujourd’hui : 72 % des personnages de films classés général sont masculins, les femmes montrent cinq fois plus leur peau que les hommes dans les films, et seulement 7 % des 250 meilleures productions cinématographiques en étaient signées par des réalisatrices (la même proportion qu’en !).

Le Québec, source d’inspiration

Le film Attention féministes!, réalisé par l’auteure de ce texte, Rozenn Potin, a été présenté pour la première fois sur la scène internationale au festival Elles tournent, à l’automne . Seul film canadien au programme, ce portrait contemporain de jeunes féministes québécoises illustre l’actualité du mouvement au Québec. Présenté en soirée de clôture, il a permis à la réalisatrice d’échanger avec les Belges sur cette question et d’apprécier l’universalité du discours féministe.

Prix Cinégalité

Pour changer les choses et encourager les jeunes cinéastes à développer leur regard féministe, le Conseil des femmes francophones de Belgique remet chaque année le prix Cinégalité, qui récompense le meilleur film étudiant abordant les questions de genre et d’égalité de manière novatrice et non stéréotypée. C’est la réalisatrice Julie Carlier qui a été honorée avec Le genre qui doute, un portrait très réussi d’un transsexuel. On y accompagne Chris Cullus dans sa fascinante transformation en homme, avec les doutes et les constats « genrés »propres à cette mutation.

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