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Quand on déplore la faible présence des filles et des femmes dans les options non traditionnelles, on ne manque jamais de souligner la rareté des modèles et la nécessité de ressources pour soutenir l’orientation et la persistance des braves qui osent s’engager dans ces filières. Avec ce dossier, La Gazette vous propose l’un et l’autre : du parcours de pionnières qui ont fait le pari d’une profession ou d’un métier non traditionnel… et le tiennent toujours, aux ressources à la disposition des femmes tentées par ces chemins peu fréquentés, sans éviter les difficultés qui surgissent mais que les femmes, de plus en plus nombreuses, apprennent à mater…

Le parcours des combattantes

Claude Laflamme

Gisèle Garon n’a jamais oublié ce jour où la Sûreté du Québec l’a jetée dehors.

C’était en 1971. L’adolescente voulait simplement assister à une séance d’information sur les techniques policières que la Sûreté du Québec présentait aux finissants de son école secondaire. Interdit aux filles, lui a-t-on rétorqué… Quatre ans plus tard, Gisèle Garon s’est rendue au bureau du personnel de la SQ : elle y a fièrement brandi son diplôme tout frais de l’Institut de police de Nicolet! Mais la jeune diplômée n’était pas au bout de ses peines : des policiers signaient des pétitions contre l’intégration des femmes dans leur profession. Dans la Vieille Capitale, les agents de la Sûreté du Québec se sont heureusement montrés moins réfractaires aux femmes et leur responsable a osé prendre le risque… d’en embaucher une!

Aujourd’hui, un employeur et des employés qui refuseraient ouvertement l’accès aux femmes créeraient un véritable scandale. N’empêche que subsistent des chasses gardées masculines où les femmes demeurent minoritaires. Même les fonceuses qui parviennent à y faire leur place ont eu un parcours parsemé d’embûches…

Le non-traditionnel pour les femmes : de quoi parle-t-on?

Un métier ou une profession sont considérés comme non traditionnels lorsqu’on y retrouve moins d’un tiers de femmes.

Forte d’une formation technique en génie civil et d’une expérience de dix ans comme professeure en dessin technique acquises dans son pays natal, le Salvador, Barbara Gonzalez a obtenu un diplôme professionnel en soudure à Montréal. A chaque nouvel emploi qu’elle décroche dans ce domaine, elle sent pourtant les yeux de ses collègues rivés sur elle : « Ils me surveillent et je dois travailler cinq fois plus qu’eux avant de gagner leur confiance. Comme je suis immigrante, c’est encore plus difficile. Des hommes m’ont déjà dit que je volais leur job ».

Claudette Marquis, présidente-directrice générale d’un bureau de génie-conseil, LID, à La Tuque, s’est déjà fait gentiment suggérer par un ancien associé de… retourner à ses chaudrons! Ce n’est pourtant pas chez les ingénieurs que cette entrepreneure s’est butée à la pire résistance : le plus dur a été d’affronter les gérants de banque! « Ils ne font pas confiance aux femmes d’affaires. Quand je leur demandais du financement, ils me répondaient que j’avais décroché… trop de contrats! »

Confiance, confiance et… confiance!

« Il faut être convaincue et sentir dans ses tripes qu’on fait un métier qui nous convient, car tellement de personnes essaient de nous persuader du contraire », affirme Gisèle Garon. Les trois pionnières disent à l’unisson qu’une détermination et une confiance en soi à toute épreuve sont essentielles pour percer dans un monde d’hommes. « On doit toujours prouver qu’on est meilleure et ne jamais lâcher, précise Claudette Marquis. Car les gars acceptent encore mal qu’une femme prenne le contrôle. » Cependant, sa personnalité la sert merveilleusement en milieu non traditionnel : « Il suffit qu’on me dise que je suis incapable de faire quelque chose pour que j’aie envie de relever le défi. »

La vérité toute crue sur le choix des filles et des femmes 1

D’après l’enquête Relance au secondaire, en 1993-1994, 8 968 filles détenaient un diplôme d’études professionnelles ou une attestation de spécialisation professionnelle. De ce nombre, 7 313 avaient étudié dans une discipline des familles « administration, commerce et secrétariat », « santé et services sociaux » ou « soins esthétiques ».

Il existait encore des secteurs entiers de la formation professionnelle qui ne comptaient aucune diplômée : par exemple, chimie appliquée et environnement, mécanique du bâtiment, protection civile et travaux de génie et mines.

Au collégial, d’après l’enquête Relance, les choix des filles ne sont guère plus diversifiés qu’au secondaire. Si, dans certains cas, elles sont quasi absentes-par exemple en techniques policières et en techniques physiques-, dans d’autres familles elles demeurent concentrées dans quelques programmes. Ainsi, des 1 740 diplômées des techniques biologiques, la moitié le sont en soins infirmiers. Une situation similaire s’observe en techniques administratives où plus de la moitié des sortantes proviennent des techniques de bureau.

Les choix des femmes adultes ne s’éloignent guère de ceux que nous venons de décrire. Au secondaire, elles se concentrent dans trois secteurs-toujours les mêmes! -soit, l’administration, le commerce et le secrétariat, les soins esthétiques et la santé et les services sociaux. Au collégial, la majorité des femmes sont inscrites en techniques administratives. Pourtant, selon une étude menée sur la formation professionnelle des femmes2 celles ayant une formation non traditionnelle sont plus satisfaites de leurs études, elles se sentent davantage compétentes et elles bénéficient d’un meilleur lien entre leurs études et leur travail. En outre, elles travaillent dans de meilleures conditions et se trouvent un emploi, non seulement plus facilement, mais aussi dans un délai plus court que les diplômées des secteurs traditionnellement féminins.

Après le pot, les fleurs

« Ça me fait toujours un petit velours de regarder un barrage ou un imposant édifice en songeant qu’il a été conçu par l’équipe que je dirige », rapporte Claudette Marquis. Pour elle, le projet de démarrer une entreprise à l’issue de son bac en relations industrielles allait de soi. Depuis son enfance, cette Matanaise avait un modèle : ses parents, à la tête d’un concessionnaire automobile employant 25 personnes. La tradition remontait même à ses grands-parents maternels qui possédaient aussi un commerce. Elle a donc mis sur pied une boîte de communication et marketing à Trois-Rivières. Des contrats décrochés auprès d’industries lourdes… et un mari ingénieur ont éveillé son intérêt pour le génie. Au bout de 15 ans, elle s’est associée à un bureau de génie-conseil. Par la suite, une étude de marché l’a convaincue de la pertinence d’ouvrir un bureau à La Tuque. Ses associés se montrent réticents? Elle se lance seule dans l’aventure. « En huit mois, ma compagnie, LID, est passée de quatre ingénieurs à vingt-trois. »

Deuxième femme admise au sein de la Sûreté du Québec, Gisèle Garon est parmi les trois seules femmes à y détenir un grade de sergent. Cette mère de deux fillettes est en plus la première, et toujours l’unique, femme responsable d’un poste, celui de Sainte-Anne-de-Beaupré. Elle est fière d’avoir gravi tous ces échelons après avoir traversé tant de difficultés. Il faut dire que, petite, elle était presque tombée dedans… Fille d’un policier et aînée d’une famille de cinq enfants, Gisèle Garon s’est aguerrie à la discipline personnelle dès son plus jeune âge. A 10 ans, elle ne rêvait pas de devenir policière, mais appréciait déjà la compagnie des garçons. Au cégep, elle a étudié dans un secteur des techniques administratives où il n’y avait que deux filles… Mais c’est seulement après avoir entamé une carrière dans ce domaine qu’elle a pu frapper aux portes de l’Institut de police qui demeuraient, jusque là, fermées aux femmes. Jamais un policier qui travaille sous les ordres de Gisèle Garon n’aurait le culot de lui révéler qu’il se rebiffe à l’idée d’être dirigé par une femme. Sauf qu’on lui rapporte parfois de tels propos de la part de certains des policiers sous ses ordres. « Et ils ont plus de mal à accepter de moi une décision impopulaire que si elle venait d’un homme. »

Au Salvador, Barbara Gonzalez trempait déjà dans un milieu non traditionnel. « Là aussi, les hommes avaient des préjugés envers les femmes », se souvient-elle. Arrivée à Montréal, l’enseignante en dessin technique a appris le français dans un Centre d’orientation et de formation des immigrants (COFI). C’est là qu’une animatrice du Collectif des femmes immigrantes est venue lui proposer de s’inscrire aux cours de soudure qu’il subventionnait. Il n’en fallait pas plus pour piquer son intérêt : « J’aimais les mathématiques, je possédais des habiletés manuelles et je savais lire des plans ». En plus de ses études à temps plein en soudure, elle a suivi, le soir et les samedis, des cours de dessin assisté par ordinateur. Depuis, elle a occupé différents emplois en soudure et en dessin technique, et son salaire a graduellement augmenté. Elle est maintenant inspectrice en soudure chez Tye-cil où sa tâche consiste à s’assurer que les soudures sont conformes aux plans. Son revenu est nettement supérieur à celui de ses amies qui, pour la plupart, travaillent en couture.

Besoin de modèles?

Quelques groupes de retour au travail ont publié des recueils de témoignages de femmes exerçant des professions ou des métiers non traditionnels. Outre l’excellent Les métiers d’avenir : vous connaissez? coordonné par le Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT), publié en 1992 et distribué par le ministère de l’Éducation, soulignons la parution récente de Nouvelle Ère : Nouv« Elles » Sphères. Réalisé par Les Mutantes de Drummond, avec la collaboration de Partance, ce répertoire présente le portrait de 49 femmes travaillant dans un domaine non traditionnel. Elles y parlent de leurs tâches et responsabilités, des plaisirs, mais aussi des difficultés qu’elles rencontrent, du cheminement et des qualités qui les ont conduites à ce travail. Un document qui ouvre des portes.

Pour l’obtenir, communiquer avec Partance, (819) 472-3 351. Pour commander Les métiers d’avenir : vous connaissez? , s’adresser à la Coordination de la condition féminine du ministère de l’Éducation du Québec, au (418) 643-3 241.

Maman non traditionnelle

Pas toujours facile de concilier un rude boulot avec la vie familiale. L’organisation du travail repousse les limites du non-traditionnel jusqu’à la façon de vivre sa maternité. Et, faute de ressources, chacune doit inventer sa propre solution.

Ainsi, Barbara Gonzalez arrive exténuée à la maison. Comme sa fille et son garçon ont atteint l’adolescence, ils ne lui grugent heureusement pas trop d’énergie. Mais elle ne sait pas comment elle s’organiserait avec des bébés…

A l’époque où ses enfants étaient petits, Claudette Marquis avait pour sa part embauché une gardienne à temps plein qui habitait chez elle. « Le 9 à 5, ça n’existe pas quand on dirige une entreprise. Il faut être disponible sept jours sur sept. J’ai misé sur la qualité du temps que j’accordais à mes enfants plutôt que sur la quantité. J’allais en vacances ou je faisais du ski avec eux. »

Selon Gisèle Garon, ce qui complique le plus la vie familiale, ce sont les horaires imprévus. « Comme enquêteuse, si un hold-up avait lieu à 16 h 30, je devais mener mon enquête immédiatement, même si en principe je terminais ma journée à 17 heures. Dans les faits, il fallait que je sois toujours disponible. » La mère policière avait donc deux gardiennes, une de jour et une de soir, qui s’entendaient entre elles pour organiser leur horaire.

A l’époque de son arrivée à la SQ, il n’était pas prévu que des policiers puissent… tomber enceintes! « Le plus dur a été de faire endosser au syndicat la revendication des congés de maternité. Comme il n’y avait pas de femmes à la direction, il a fallu trouver un homme pour piloter ce dossier. » Ce que Gisèle Garon et quelques-unes de ses collègues ont réussi. Les policières ont beau ne former encore que 4, 7 % de l’effectif à la Sûreté du Québec, les « défricheuses » leur ont ouvert bien des chemins. Les trois agentes qui travaillent maintenant sous les ordres de Gisèle Garon ont toutes vécu une grossesse. A tout coup, leur patronne les a affectées à des tâches utiles mais non risquées, ce qui lui semblait la chose la plus normale qui soit…

Lâcheuses, les femmes? Non : innovatrices

Danielle Stanton

La porte des secteurs masculins ne claque pas toujours au nez des femmes. Parfois, elles la prennent volontairement.

Nous voilà au cœur du « syndrome de la porte tournante » : les femmes franchissent les tourniquets d’entrée des organisations, mais un nombre quasi égal fait le chemin inverse. Match nul, d’où stagnation de la proportion de femmes. Pourquoi partent-elles? Où vont-elles? Pour le savoir, Peta Tancred, du Centre de recherche et d’enseignement sur les femmes de l’Université McGill, a rencontré des militaires, des ingénieures, des architectes qui ont dit bye-bye au cadre institutionnel établi. Les conclusions qu’elle tire-à l’éclairage particulier du secteur de l’architecture où la recherche est plus avancée-sont inattendues.

Sur les raisons des départs, rien pour tomber en bas de sa chaise, concède la chercheuse. « J’ai entendu beaucoup de commentaires sur le manque d’encouragement, la marginalisation, le harcèlement sexuel, la discrimination à l’embauche… Ces raisons sont attristantes, mais connues. Les architectes relèvent aussi que « la couleur du monde des affaires » n’est pas la leur, mais celle des hommes. La culture ambiante ne leur convient pas. Elles la jugent « macho » ». Macho notamment cette frénésie pour le temps supplémentaire afin de donner le change, d’avoir l’air du zélé qui planche de 8 à 23 heures. Pour les femmes, ces parades sont pertes de temps. Elles regrettent aussi que le concept du temps partiel soit si peu compatible avec la « définition » d’architecte. En somme, elles laissent entendre que la profession est bâtie par des hommes, pour des hommes.

Alors quoi? incapables de s’adapter les femmes? « Pas du tout », objecte Peta Tancred. Et elle brandit la grande découverte de la recherche : « Les femmes ne quittent pas vraiment les emplois non traditionnels. Simplement, elles les « modifient », les recréent. Même si elles ont abandonné le milieu de l’architecture pur et dur, la grande majorité utilise toujours le bagage des qualifications acquises ». Par exemple, certaines occuperont, dans une entreprise familiale, un emploi qui ne requiert pas le sceau de l’architecte (consultante, chargée de projet, etc. ). D’autres deviendront professeures en design, en aménagement intérieur, en techniques de génie civil. Certaines encore concevront des programmes d’ordinateur en architecture ou se recycleront comme journalistes spécialisées. On en retrouve dans des galeries d’art, dans la conception de bateaux. « Même en se situant délibérément hors des canons de la profession, elles considèrent qu’elles travaillent encore bel et bien dans leur champ de compétence, résume Peta Tancred. Et c’est vrai. Deux sur trois n’ont jamais eu l’expérience d’un emploi non lié au domaine. Bref, les femmes élargissent le cadre de la pratique professionnelle, c’est tout. » Cette tendance se dessinerait d’ailleurs dans tous les secteurs scrutés par la recherche.

Peta Tancred refuse de percevoir les femmes comme étant marginales, exclues. « Il faut mettre l’accent sur leur côté visionnaire. En restant accrochées au concept de « femmes manquantes », on endosse une définition « masculiniste » du travail. On perd de vue tout l’aspect innovateur, révolutionnaire même, de l’action ».

Ces conclusions hérissent les gardiens du statu quo. Lors d’un récent colloque devant l’Ordre des architectes du Québec, Peta Tancred s’est fait vertement tancer : « Un vrai architecte travaille sur le terrain. Vous trahissez la profession », lui a lancé un homme en la pointant du doigt. Mais les femmes dans la salle étaient, semble-t-il, très attentives aux propos de la chercheuse.

Au Québec, de 1990 à 1992, 37 % des nouvelles inscriptions aux associations professionnelles d’architectes provenaient de femmes. « Plus elles seront nombreuses, plus on aura de chances que la profession s’ouvre », conclut Mme Tancred. En attendant, l’Architecte, le Soldat, l’Ingénieur se définissent toujours selon le modèle traditionnel. Le non-traditionnel est… terriblement conformiste. Pour l’instant en tout cas, le message envoyé est clair : « Ça ne fait pas votre affaire? Rangez-vous ou allez jouer ailleurs. »

Les fournisseuses de munitions

Claude Laflamme

« Bonjour les filles! Je cherche une camionneuse. Avez-vous des candidates à me proposer? »

Pure fiction il y a quelques années, cette scène est en passe de devenir réalité : chaque semaine, au moins deux employeurs s’adressent au Centre des femmes de Montréal pour combler un emploi traditionnellement dévolu aux hommes.

Malgré de belles victoires, la guerre n’est pas encore gagnée sur le front du non-traditionnel. Les ressources qui veulent amener plus de femmes vers des secteurs majoritairement masculins doivent encore trimer dur et renouveler sans cesse leurs stratégies pour éveiller l’intérêt des entreprises… et des femmes!

Groupes de retour au travail

Pour celles qui veulent réintégrer le marché du travail, les organismes de retour au travail offrent généralement, dans le cadre de leur programme de formation, un atelier où l’on aborde les emplois non traditionnels. De nombreux groupes de femmes se sont d’ailleurs spécialisés dans ce domaine. Le bureau du Conseil du statut de la femme de votre région peut vous orienter vers un de ces groupes.

Femmes et production industrielle

En Mauricie-Bois-Francs, le projet « Femmes et production industrielle », mis sur pied par la Commission femmes du Conseil régional de développement, a décidé d’utiliser les armes des entreprises pour vaincre leurs résistances.

Première étape, bien connaître le « champ de bataille ». Les instigatrices du projet ont donc mené une enquête auprès de 51 dirigeants d’entreprises travaillant dans le secteur manufacturier. Elles y ont fait des découvertes étonnantes. Par exemple, même si ces employeurs ne pensent pas spontanément à embaucher une femme dans un métier relevant de la production, ils admettent que les femmes seraient aptes à y occuper… 81 % des postes! Par ailleurs, 73 % des employeurs interrogés percevaient des obstacles à la présence des femmes à la production : leur plus grande peur était la réaction négative des employés masculins, suivie du manque de force physique des femmes et de leur faible disponibilité pour cause de maternité et de responsabilités familiales. Heureusement, l’enquête a révélé que seulement le quart des postes de métier nécessitent réellement de la force physique. De plus, les craintes des employeurs diminuent quand ils tentent l’expérience. Mieux, les dirigeants d’entreprise reconnaissent aussi des avantages à l’embauche des femmes : minutieuses, elles font un travail de qualité et leur présence améliore le climat dans l’équipe.

Forte de ces révélations, l’équipe de « Femmes et production industrielle » est donc partie, au printemps 1996, à la conquête des dirigeants de quelque 850 entreprises, munie d’une étude de marché, d’un plan de communication et d’outils de promotion. « On a voulu tabler sur les avantages d’embaucher une femme plutôt que de servir aux employeurs le principe de l’équité, explique Monique Bachand, du centre Le Pont et porte-parole du projet. On a conçu notre campagne comme celle d’un produit. C’était tout un défi de propager un message positif! »

Méthodique, l’équipe a ensuite analysé les résultats de sa campagne promotionnelle. De quoi fouetter les troupes : 70 % des employeurs qui n’ont pas de femmes à la production ont affirmé que la campagne les encourageait à en embaucher!

Le projet est en train de franchir une nouvelle étape alors qu’on s’efforce de dégager de l’enquête des éléments pour informer les femmes de la meilleure approche à adopter pour se faire embaucher. A cet effet, on compte sur les organismes actifs dans l’intégration des femmes aux secteurs non traditionnels. « On connaît les résistances des employeurs, explique Monique Bachand. Une femme qui convoite un emploi non traditionnel doit fournir à l’employeur un argument concret pour vaincre ces résistances. Par exemple, elle peut lui souligner son esprit d’équipe et sa facilité à s’intégrer à une gang de gars. C’est plus « rentable » que de parler de discrimination ».

Centre des femmes de Montréal, Women’s Centre of Montreal, Formation’Elle

Depuis 1993, le Centre des femmes de Montréal offre à celles qui sont tentées par des métiers non traditionnels toute une gamme de services dans le cadre de son programme Formation’Elle. Mais pas question de se perdre dans de savantes élucubrations : on fait plutôt dans le concret! Ainsi, l’élément-clé du service d’aide à la recherche d’emploi est un stage en entreprise d’au plus huit semaines. « Les employeurs ont moins peur de mettre à l’essai une femme quand ils n’ont pas à la rémunérer », explique Leesa Hodgson, coordonnatrice de Formation’Elle. Et devant la stagiaire à l’œuvre, leurs préjugés s’envolent. Résultat : plus de la moitié des femmes continuent à occuper un emploi là où elles ont effectué leur stage!

Avant leur stage, Formation’Elle les a initiées pendant quatre semaines aux techniques de recherche d’emploi en tentant de répondre aux besoins particuliers des femmes en milieu non traditionnel. « Même une finissante de cégep qui a passé trois ans à étudier l’électrotechnique seule au sein d’une bande de gars éprouve des craintes quant à son intégration au marché du travail », affirme Leesa Hogdson. C’est pourquoi le Centre des femmes organise un « marrainage » entre les participantes du programme d’aide à la recherche d’emploi et des travailleuses déjà intégrées à une entreprise, de façon à les rassurer et à leur fournir des modèles.

Tout ce que les participantes ont en commun, c’est une formation pour un type d’emploi où l’on retrouve moins d’un tiers de femmes. Elles proviennent des domaines les plus divers : génie, urbanisme, électronique, contrôle de la qualité, prévention des incendies, imprimerie, camionnage, etc. Et de tous les niveaux d’études : du secondaire professionnel au doctorat. Enfin, plusieurs sont nées dans un autre pays, notamment des ingénieures originaires des pays de l’Est européen.

A celles qui pensent avoir des aptitudes pour un domaine non traditionnel, mais n’ont ni formation, ni expérience, Formation’Elle offre un programme d’exploration professionnelle. « Là on permet aux femmes de se salir les mains », explique Leesa Hodgson. Elles y moulent du plastique, participent à un atelier d’électricité, démontent et remontent un moteur d’automobile, fabriquent un ascenseur électronique miniature et le font fonctionner, en plus d’effectuer des visites industrielles. « On veut leur montrer la réalité du non-traditionnel : la shop, le bruit, les gars qui parlent fort. » Après ça, elles savent si elles sont prêtes à faire le grand saut et à réorienter leur carrière!

Ficelles pour l’accès des femmes au travail inc.

« Les commissions scolaires nous disent que c’est difficile de recruter des femmes pour des formations non traditionnelles, raconte Marie Gamache, agente de recherche au SEMO (Service externe de main-d’œuvre) Ficelles à Rimouski. Pourtant, on reçoit toujours trois fois plus de demandes qu’on a de places dans nos programmes! Notre secret? On cible les femmes. Il y en a toujours qui s’intéressent aux métiers non traditionnels, mais elles ne s’affirment pas. Il faut aller les chercher ». Comment? En s’adressant aux groupes de femmes, aux centres d’emploi et en faisant de l’annonce.

C’est parce que ces métiers offrent souvent un salaire supérieur à celui qu’on trouve dans les ghettos d’emplois féminins et de meilleures perspectives d’avenir que le SEMO Ficelles propose aux femmes bénéficiaires de l’aide sociale, en chômage ou « sans chèque », divers cours dans des domaines non traditionnels : vente automobile, entrepreneuriat au féminin et rénovation domiciliaire. La rigidité du système des cartes de compétence freine toutefois l’embauche des femmes en rénovation.

Néanmoins, quelques femmes ont démarré leur entreprise dans la foulée du programme Entrepreneure au féminin. « D’autres se sont rendu compte que partir en affaires était plus complexe qu’elles ne le croyaient, souligne Marie Gamache. Mais elles ont quand même appris beaucoup et ces connaissances vont les aider à mieux préparer un nouveau projet. » Le principal frein demeure toutefois l’accès au financement. « Les femmes n’ont pas d’argent et c’est difficile de fonder une entreprise sans un magot d’au moins 10 000 $. »

Finalement, pour boucler la boucle, SEMO Ficelles sensibilise aussi les employeurs à l’embauche de personnel féminin, notamment en recensant, dans un répertoire, les emplois non traditionnels qui doivent être comblés dans le Bas-Saint-Laurent. La réalisation de ce document offre autant d’occasions de rencontrer les employeurs. Marie Gamache dégage de ces échanges des constatations qui rejoignent celles de « Femmes et production industrielle » : « Aucun des employeurs ne rejetait d’emblée l’idée d’embaucher une femme et la majorité d’entre eux trouvent même des avantages à le faire! »

Pour soigner le choc des cultures

Danielle Stanton

La sonnette d’alarme, c’est un professeur de génie mécanique qui l’a tirée, au retour du congé des Fêtes de 1993 : « Coudonc, on dirait que c’est pas évident pour les filles ce programme-là! », s’est inquiété l’enseignant dans le bureau de la directrice au cégep de Lévis-Lauzon. « J’en avais sept à la première session, il en reste seulement quatre. Faudrait peut-être regarder ce qui se passe. »

Il ne se passait rien de spécial. Simplement la vie. La vie qui fait que lorsqu’on atterrit là où l’on ne nous attend pas, tout ne va pas toujours de soi… Etre une « fille en milieu non traditionnel » c’est trop souvent avoir l’inconfortable impression que la table n’a pas été mise pour nous. Se demander si, par hasard, on ne serait pas de trop. De quoi ébranler les plus « baveuses ».

« OK les gars, on fait la pause »

La directrice du cégep Lévis-Lauzon prend la question au sérieux. Elle s’adresse au Département de travail social où la professeure Madeleine Parent, déjà sensible à tout ce qui touche les conditions des femmes, saute sur l’occasion. En naîtra un Groupe autogéré auprès d’étudiantes en options non traditionnelles, c’est-à-dire des filles inscrites en génie mécanique, électrotechnique et techniques d’analyse et d’entretien. Neuf des dix-huit étudiantes noyées dans des océans de gars acceptent de déballer leurs tripes et de relever leurs manches. Deux fois par mois, durant deux sessions, elles se réunissent pour parler, s’épauler, chercher des solutions. Elles-mêmes. « J’ai préféré le groupe à la consultation individuelle pour créer une solidarité. Et le mode autogéré pour mettre le pouvoir entre leurs mains, explique Madeleine Parent. Il fallait éviter à tout prix que les filles se sentent victimes. Surtout pas elles, qui avaient fait preuve de tant d’audace »!

Les irritants font vite surface. Par exemple, ne pas se sentir chez soi dans un « univers de référence », masculin « bord en bord ». S’aviser de parler de moteur de lave-vaisselle ou de micro-ondes au lieu d’engin d’auto, c’était risquer de se faire rembarrer vite fait par un fou rire général! De là à s’enfoncer dans le sentiment que les gars sont nés « un tournevis entre les dents », mais pas nous… Autre malaise, l’« effet Joy », clin d’œil à cette publicité où un liquide à vaisselle repousse les graisses. « Quand c’est le temps de travailler en équipe, pouf! les gars se poussent! », se plaignent les participantes. « C’est comme si on était des fantômes », fulminent-elles aussi. Et quand le prof hurle « OK les gars, on fait la pause », difficile de sentir qu’elles font partie de la gang. Les enseignants ne sont pourtant pas de mauvaise foi. Même que parfois, ils en font trop. Paternalisme, déplorent les filles : « Un peu plus et ils font les choses à notre place. C’est gênant! » Sans compter le malaise créé par les récurrentes farces sexistes, ou carrément grivoises. Bref, de tout, du plus insidieux au plus patent. Mine de rien, il faut s’affirmer sans relâche, remettre les gars à leur place. Fatigant ça à la longue. Alors, que faire?

Au départ, le groupe se voulait discret. Mais la minorité visible en est vite arrivée à la conclusion qu’au contraire, elle devait se faire voyante, pour souligner haut et fort sa présence… et son apport. « Les filles ont décidé de plonger. Elles ont, entre autres, invité les gars à une visite industrielle qu’elles avaient organisée de A à Z, pour montrer ce qu’elles pouvaient faire. Un gros succès. Elle ont mis au point un questionnaire pour creuser les perceptions des étudiants sur leur présence. Des conférencières en poste dans l’industrie sont venues rencontrer les étudiants, les filles ont accordé des entrevues pour le journal de l’école…. » Les étudiantes ont aussi pris leur courage à deux mains et sont allées se présenter à la Commission pédagogique, cahier de doléances sous le bras. « Un grand moment, se souvient Madeleine Parent. Elles étaient vraiment fières d’elles. »

L’expérience du groupe n’a pas été répétée. Pas dans les priorités, faute d’argent. Mais des choses ont changé. Par exemple, dans toute la documentation sur les programmes non traditionnels, un logo rappelle que les femmes sont les bienvenues. Les départements concernés ont également reçu la documentation rédigée par le groupe pour les informer des obstacles culturels vécus par les filles, et la direction du cégep a rencontré les coordonnateurs. Depuis, une femme a été engagée comme professeure en génie mécanique.

Y a-t-il plus de filles dans ces concentrations? Non. Reste à souhaiter que les quelques braves qui se risquent dorénavant sur ces chemins peu fréquentés s’y sentent mieux… et persistent!

Un coup de chapeau du MEQ

Le concours Chapeau, les filles! , lancé par le ministère de l’Éducation avec l’appui de commanditaires, en octobre 1996, vise à favoriser la diversification des choix des jeunes filles et des femmes et à encourager celles qui sont déjà inscrites à la formation professionnelle, au secondaire, et à la formation technique au collégial.

En plus de recevoir un prix en argent, les lauréates peuvent bénéficier de sessions de formation sur les techniques dynamiques de recherche d’emploi commanditées par la Société québécoise de développement de la main-d’œuvre (SQDM). Cette activité, qui se déroule à l’échelle régionale, est sous la responsabilité de la Coordination à la condition féminine du ministère de l’Éducation. Trois prix nationaux sont également attribués dans le cadre de Chapeau, les filles! : le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation attribue quatre bourses à des lauréates régionales; le ministère des Ressources naturelles en offre huit; enfin, on choisira parmi l’ensemble des lauréates une repésentante pour participer à un colloque, réunissant des filles en formation non traditionnelle, qui aura lieu en France en avril prochain.

Pour renseignements : pour les élèves du secondaire, le bureau du ministère de l’Éducation de votre région; pour les étudiantes du collégial, la représentante de votre collège.
  1. Sauf indication contraire, les données mentionnées sont tirées de : Gouvernement du Québec, Les filles et les métiers non traditionnels : du mouvement mais pas de changement, document préparé dans le cadre des travaux Destination Avenir par Anne Thibault, ministère de l’Éducation, 1995, 42 pages.
  2. Desmarais, Danielle, Monique Provost et Sylvie Legault, La formation professionnelle des femmes : gage pour l’avenir ou voie d’évitement? Rapport de recherche remis au CIAFT dans le cadre du.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Yvon Campeau

    Bonbjour
    Durant que j’étais en éducation,j’ai planifié des cours de formation pour les femmes dans les métiers non-traditionnels.

    Exemple : Cours de soudage au tungstène car les femmes sont reconnues pour leur précision.

    Actuellement , je recherche des femmes pour la vente conseil dans le métier de l’automobile. Une formation de base avec stage chez le concessionaire est donnée et un emploie est garantie par la suite. Vous pouvez communiquer avec moi par courriel et s’il y a un intérêt, nous pourrons planifier une rencontre avec les dirigeants de l’entreprise.

    Merci de l’attention que vous porterez à ce courriel

    Bonne journée

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