Aller directement au contenu

Un journal féministe et créole

par 

Étudiante en sciences politiques à l’Université Laval, Marie-Josée De Blois a effectué un stage dans plusieurs ONG à Cap-Haïtien du 15 mai au 8 juillet 1996.

Lors d’une rencontre du groupe Fanm demele au Cap-Haïtien, Madeleine Jean-Jacques et Iramène Dieuveille feuilletaient un journal dont la une en créole réclamait la création pressante d’un mouvement féministe important en Haïti.

— « Qu’est-ce que vous lisez comme ça, medam yo1? »

— « Se AYITI FANM. Se jounal nou » (Notre journal. Le journal des femmes haïtiennes.)

— « Votre journal, medam yo? »

Je les regarde, étonnée. Elles me sourient.

Je sais très bien qu’elles ne savent pas lire…

En cinq ans, Ayiti Fanm a réussi le tour de force de devenir le journal de milliers de femmes analphabètes en Haïti. De Fort-Liberté à Jérémie en passant par les Cayes et les Gonaïves, la publication d’abord trimestrielle, mensuelle depuis , poursuit sa « petite bonne femme de route » pour rejoindre medam yo dans leurs groupuscules de quartier où une animatrice leur en fait la lecture et leur en apprend des « vertes et des pas mûres » sur l’actualité féminine d’Haïti et d’ailleurs.

Ayiti Fanm propose des dossiers tout aussi variés que l’ajustement structurel de l’économie haïtienne et l’auto-examen des seins. Il suit les débats des grandes conférences internationales sans négliger les réalités des femmes haïtiennes, par exemple en visitant les sinistrées d’un bidonville inondé à Pont-Rouge, en saluant l’apparition d’un nouveau groupe de femmes aux Abricots ou en interviewant les « petites marchandes »2 chassées de leur milieu de travail et brutalisées par la police de Port-au-Prince. Ayiti Fanm milite pour les droits des femmes, talonne le ministère de la Condition féminine, critique, s’étonne et questionne en créole, réhabilitant ainsi une langue et une culture proprement haïtiennes, longtemps victimes du mépris d’une élite éclairée qui préférait parler français. Mme Clorinde Zéphir, fondatrice et directrice d’Ayiti Fanm, constate le ras-le-bol des femmes, dénonce la pauvreté sordide dont elles sont les « gestionnaires », s’insurge contre l’inertie gouvernementale et appelle à la solidarité nationale dans des éditoriaux mobilisateurs d’une passion rare de nos jours, du moins à notre latitude. Je tenais absolument à la rencontrer lors de mon passage à Port-au-Prince.

Depuis son retour en Haïti motivé par la chute de Jean-Claude Duvalier en , Clorinde Zéphir travaille dans le domaine de l’éducation et milite pour l’établissement de la démocratie en Haïti. Féministe engagée, elle a mis sur pied, en , le centre Enfo Fanm, le premier centre d’information et de documentation sur les femmes en Haïti, et, en , le journal Ayiti Fanm.

Madame Zéphir, parlez-nous du centre d’information Enfo Fanm et du journal Ayiti Fanm que vous avez créés?

Au début, avec Enfo Fanm, j’ai voulu retrouver la mémoire des femmes haïtiennes qui avait été occultée ou oubliée pendant les 30 années de la dictature. Je suis partie à la recherche d’informations au sujet de nos mères, de nos grands-mères et de nos arrière-grands-mères. J’ai ainsi pris connaissance du mouvement des femmes né en . Une fois passée cette phase de reconstitution du « matrimoine » ou de ce qui en restait, j’ai fondé le journal Ayiti Fanm en , sous le « premier round » d’Aristide. Il s’agit du premier journal de femmes, à diffusion nationale et en créole. La Ligue féminine d’action sociale avait fondé un premier journal des femmes haïtiennes en ; mais c’était une publication en français. Pour ma part, désirant communiquer avec la majorité créolophone, j’ai tenu à créer une publication dans cette langue.

Justement. À qui le journal s’adresse-t-il?

Je vise les femmes créolophones des milieux défavorisés, mais il faut être lucide : seule une minorité est alphabétisée. C’est la raison pour laquelle on a aussi conçu au départ un réseau de communication pour distribuer le journal par le biais des groupes de femmes déjà conscientisées où certaines d’entre elles, alphabétisées, peuvent en faire la lecture et utiliser le journal comme outil de formation et d’animation.

Est-ce qu’Ayiti Fanm a une orientation politique?

Le journal n’appuie pas un parti politique, mais il s’inscrit clairement dans la mouvance démocratique. Il veille à l’instauration de la démocratie en Haïti. Au moment du coup d’État de 3, nous avons opté très clairement pour une militance en faveur du retour à l’État constitutionnel et au retour du président constitutionnel.

Depuis des années, les téléjournaux, chez nous, montrent des images d’Haïti qui illustrent combien difficile est le passage de la dictature à la démocratie. Comment se portent les femmes dans la société civile haïtienne? Peut-on parler d’égalité et de prise de la parole des femmes?

La prise de la parole est une chose; l’égalité en est une autre. Je pense que la prise de la parole a eu lieu en après la chute de Jean-Claude4. L’existence même de ce journal prouve que, de à , les femmes ne se sont pas tues, mais au contraire se sont donné un moyen d’expression. Du coup d’État jusqu’au retour d’Aristide, le journal a existé clandestinement; les femmes ont continué à parler malgré les risques de mort que vous imaginez. Et je dis « mort » au sens très large, incluant le viol, souvent utilisé en guise de représailles contre les femmes et qui est une autre façon de mourir. Notre parole a donc traversé la mort. Nous sommes allées à l’étranger, nous sommes rentrées dans des réseaux internationaux pour dénoncer ce qui s’est passé et, depuis le retour du président démocratiquement élu, les femmes continuent encore à parler. Et je parle en français parce que vous m’adressez la parole en français, mais en fait, quand je dis « nous parlons », je veux dire les créolophones dont je fais partie parce que nous sommes 100 % créolophones en Haïti.

Et qu’en est-il de l’égalité des rapports entre les hommes et les femmes?

A mon avis, il n’y en a pas sur le plan économique, pas plus que sur le plan légal ou sur le plan de la participation politique. Tout de même, de ce dernier point de vue, il y a eu une avancée très nette avec Aristide qui avait nommé ministres un nombre très important de femmes, et même la première femme première ministre, chef du gouvernement. Mais dernièrement, avec l’élection de Préval, on note un recul de la représentation politique puisque, dans le nouveau cabinet, on ne compte qu’une seule femme ministre et encore a-t-il fallu se battre pour que ce ministère soit maintenu.

Vous parlez du ministère de la Condition féminine créé en ; considérez-vous encourageante la présence de ce nouveau ministère?

Moi, j’ai toujours dit oui. Je pense qu’avoir sa place au cabinet des ministres en tant que ministre, c’est correct, car en principe, le ministère peut faire quelque chose. Évidemment, si vous êtes isolée au sein du cabinet, si vous ne savez pas vous imposer au nom des femmes et si vous n’êtes pas imbue de la question des femmes, vous pouvez très bien ne pas jouir du pouvoir qui devrait être le vôtre. Je dis toujours qu’une ministre de la Condition féminine en Haïti doit être aussi une avocate de la cause des femmes. Cela me paraît absolument fondamental. Quoi qu’il en soit, je tiens à dire que je soutiens le ministère comme une institution nécessaire en Haïti, compte tenu de la situation d’extrême pauvreté des femmes et de l’immense inégalité entre les hommes et les femmes.

Depuis le , jour de la grande manifestation des femmes qui se voulait une fête à la suite du départ de Jean-Claude Duvalier, les revendications des femmes haïtiennes ont-elles changé?

Les revendications des femmes sont les mêmes et j’ajouterais qu’elles se sont amplifiées. On demande plus de participation politique parce que nous ne sommes pas satisfaites des résultats obtenus depuis dix ans. On demande que nos agresseurs soient jugés, car ils courent toujours après dix ans. D’ailleurs, il y a eu encore plus d’agressions parce que le coup d’État l’a permis. Enfin, plus que jamais, nous demandons un minimum de moyens économiques pour les femmes, car 70 % d’entre elles sont chefs de famille en Haïti. Par contre, nous avons obtenu la séparation des hommes et des femmes dans les prisons. Je pense que c’est quelque chose d’important parce que les femmes incarcérées subissaient beaucoup d’abus. Nous avons également des femmes qui participent à la police nationale. Malgré toutes les réserves qu’on puisse émettre, c’est quand même un domaine qui nous était inaccessible avant.

Aussi, depuis le , avec la ratification de la convention de Belem contre la violence faite aux femmes, c’est certainement la première fois que ce problème est posé de façon très claire et que le gouvernement est obligé de prendre position. Il nous appartient maintenant de veiller à ce que des moyens soient pris pour l’application de cette convention qui rejoint certains chapitres de la plate-forme de Beijing qu’Haïti a également signée.

Vous considérez-vous féministe?

Ah! oui! Je suis militante féministe. J’espère que je suis autre chose aussi parce que je n’aime pas les définitions réductrices. Je milite pour l’égalité des hommes et des femmes en Haïti. Je milite pour une démocratie qui ne soit pas un mensonge. Et avec un certain nombre de femmes en Haïti, nous suivons de très près l’actualité de notre pays et nous essayons de l’accompagner d’une analyse où nous ne manquons jamais de poser le problème de l’évolution des femmes au sein de cette démocratie qu’on nous propose.

Est-ce que vous accepteriez un jour de faire de la politique active en Haïti?

Je crois que pour s’engager il faut connaître les tenants et les aboutissants du gouvernement. Dans le cas d’Haïti, actuellement, les données ne sont pas claires quant aux relations entre le national et l’international. Quel est le véritable degré d’autonomie du gouvernement et quel est l’espace de liberté dont dispose ce gouvernement pour faire avancer la cause des femmes et faire progresser le pays? Si on ne peut avoir des données claires, vaut mieux ne pas s’engager. Moi, du moins, je ne m’engagerais pas. Mais Ayiti Fanm continuera à dénoncer les velléités d’une démocratie qui mettrait de côté la question de l’égalité entre les hommes et les femmes.

  1. Medam yo signifie « mesdames » en créole.
  2. L’expression « petites marchandes » désigne les travailleuses du secteur informel qui assurent leur survie et celle de leur famille en faisant le commerce, sur très petite échelle, d’à peu près n’importe quel produit : des allumettes aux bananes frites, en passant par le riz.
  3. Jean-Bernard Aristide a été écarté du pouvoir de à , à la suite d’un coup d’État militaire.
  4. On aura compris qu’il s’agit de Jean-Claude Duvalier, désigné essentiellement par son prénom en Haïti pour le distinguer de Duvalier père, également président du pays.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre