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Hier, elles instauraient un syndicat d’agricultrices, forçaient l’ouverture d’une maison de femmes, créaient une coopérative d’artistes. Aujourd’hui, elles font encore de l’éducation populaire, joignent les rangs des chambres de commerce, se font élire comme conseillères ou mairesses.

Christiane Bérubé nous fait découvrir ces femmes dans son ouvrage Femmes engagées : pour une pratique alternative du développement. Féministe, l’auteure est attachée à son coin de pays, le Bas-Saint-Laurent. Pas surprenant donc qu’elle ait exploré, dans son mémoire de maîtrise, le travail de 14 bâtisseuses de sa région. Ces pionnières ont lutté et luttent encore contre une double exclusion : la leur, comme femmes, et celle de leurs localités, éloignées des grands centres.

Monique, Paulette, Ariane, Cécile, Micheline et les autres cumulent de 15 à 60 ans d’engagement au sein d’associations locales ou de regroupements nationaux. C’est qu’elles ont du souffle! L’injustice les porte aux barricades au nom de la qualité de vie. « Le jour où on s’arrête, on meurt. On va toujours avoir le goût que les choses changent, s’améliorent […] Impossible d’arrêter », dit l’une des femmes rencontrées par Mme Bérubé.

Au cœur de leurs luttes : les petites gens. Avec patience, elles les encouragent à se prendre en main. La personne reprend sa place dans la société. Elle peut dès lors, en tant que citoyenne, exprimer ses besoins… et passer à l’action à son tour! Tout en ayant à cœur la survie économique de leur région, les « activistes » du Bas-du-fleuve misent sur une démarche communautaire. « Le développement dans le sens où les gens l’entendent souvent, c’est le développement économique, explique l’auteure. On ne pense pas aux autres types de développement. On néglige même son propre développement personnel! C’est pourtant lui qui fait en sorte qu’on s’enracine davantage dans son milieu, qu’on le comprend mieux et qu’on repousse plus loin nos limites. »

A toute épreuve

Ce n’est ni un horaire chargé, ni les obstacles qui peuvent décourager les bâtisseuses qu’a rencontrées Christiane Bérubé. Obstinées, elles ont tenu tête. C’est le cas de Monique Vézina, présidente du Mouvement national des Québécois et ex-ministre à Ottawa, qui, avant sa carrière politique, travaillait au sein de diverses associations et coopératives. « La plus grosse barrière à lever, c’était de reconnaître la capacité d’une femme à penser avec justesse et avec gros bon sens, dit-elle. Partout, même lorsque je faisais de l’animation auprès des femmes, j’avais à faire la preuve qu’une femme pouvait avoir une responsabilité en dehors de la maison. »

Ces battantes restent fidèles à leur engagement, relève Christiane Bérubé. « On est confrontée à soi-même, à l’autre, à nos insécurités et à nos peurs, puis à nos obligations d’instaurer du changement », philosophe Ariane Olivier-Ouellet, propriétaire d’une entreprise agricole et cofondatrice du Syndicat des agricultrices.

Peu importe si le quotidien est fait de remises en question, de doutes et de déceptions. On les appelle déjà ailleurs! Au gré des coups de cœur, leur action prend de nouvelles formes. Ginette Saint-Amand, au début de la quarantaine, a contribué au développement des loisirs et du tourisme de Trois-Pistoles… puis, s’y est fait élire mairesse!

Prenez aussi Micheline Laroche, coordonnatrice du Regroupement des femmes de Matane et mère de trois enfants. Dans un premier temps, l’artiste-peintre participe à la création d’une coopérative d’artistes et d’un bar communautaire. Plus tard, touchée par la pauvreté, elle se porte à la défense « des femmes victimes du zèle intempestif des fonctionnaires du ministère du Revenu, d’Hydro-Québec ou d’employés de Québec-Téléphone qui coupent inconsidérément [les services]. » Elle les aide à s’outiller, à argumenter ou à étoffer des dossiers.

Altruistes à tout crin? Le missionnariat, très peu pour elles. « Au début, je me disais : “Je vais rendre service à la société, je vais accepter le poste.” Puis, je me suis aperçue que ça avait un effet de “réciprocité”, ça me revenait. C’est moi qui prenais de l’assurance, c’est moi qui étais capable de m’exprimer… », témoigne Cécile Vignola, une septuagénaire toujours active dans sa communauté.

Mon père, mon modèle?

Finie l’époque où la population du Bas-Saint-Laurent se battait contre une décision gouvernementale qui aurait pu entraîner la fermeture de villages, Madame se tenant derrière Monsieur. « Dans ces luttes-là, ce sont les maris, les curés, les maires qui étaient les porteurs des dossiers. Mais qui prenait des notes? Qui animait? Qui allait rencontrer les gens? », s’impatiente Christiane Bérubé. Les militantes étaient alors reléguées à : « sois attentive et… tais-toi! »

Monique, Paulette, Ariane, Cécile, Micheline et les autres ont décidé de prendre les devants. Curieusement, c’est de leur père qu’elles se sont inspirées, en raison de leur présence sur la place publique, selon Mme Bérubé. « Mon modèle, ça a été mon père, je l’ai beaucoup admiré. J’avais confiance en lui et je le trouvais le “fun” de faire des affaires avec l’instruction qu’il avait », confie Paulette Griffin, mairesse de Cabano et directrice, pendant plus de 20 ans, d’un centre d’éducation des adultes.

Et les mères? N’ont-elles pas apporté leur soutien aux initiatives locales en privilégiant l’entraide? « Les femmes que j’ai rencontrées, explique Christiane Bérubé, aimaient leur mère, la respectaient, l’admiraient. Mais en même temps, elles ne voulaient surtout pas avoir la même vie. »

Dans leurs témoignages, quelques-unes sont en réaction, non pas contre leur mère, mais contre le rôle traditionnel qu’elle endossait sans rechigner… Un exemple à ne pas suivre qui, en revanche, leur a donné de l’élan, comme en fait foi Monique Vézina, 61 ans : « Je ne peux comprendre qu’une femme ait vécu dans un système de soumission sociale aussi important. Ça n’a pas de bon sens qu’une femme accepte sans rien dire ce que le curé lui demande, ce que le docteur lui demande et ce que la société lui demande : de faire des enfants, d’être en bonne santé et d’être finalement la plus performante de la rue avec une corde à linge impeccable, des serviettes bien blanches, des enfants beaux et propres… Je lui en veux de nous avoir donné un modèle de soumission et je suis contente d’en être sortie. »

Pour Christiane Bérubé, il ne fait nul doute que les femmes issues du milieu, qui constituent autant de forces nouvelles, ont été des actrices de changement des conditions de vie et de travail des femmes et des autres membres de leur communauté. « C’est pourquoi leur action sociale prend, à certains égards, le caractère d’une action historique. »

Christiane Bérubé : fidèle à son engagement

De tout temps, elle a été active. Son curriculum vitae de 10 pages bien tassées en fait foi. Au début de la vingtaine, elle quitte son Rimouski natal pour suivre son conjoint sur la Côte-Nord, puis dans les Laurentides, au Saguenay et en Mauricie. Dans cette dernière région, elle fait ses premiers pas en animation populaire auprès d’adultes. C’est le début d’un long engagement. L’Association féminine d’éducation et d’action sociale (AFÉAS) entre dans sa vie et la transforme. Partout où elle s’installe, l’AFÉAS lui donne des racines. « C’était mon fil conducteur », dit-elle.

A 35 ans, de retour à Rimouski, elle prend les commandes de l’AFÉAS; sous sa présidence, le dossier de la reconnaissance du travail des femmes au foyer sera mis de l’avant. « J’ai puisé une grande énergie dans les groupes de femmes. Je sortais de ces journées de travail avec une énergie constructive. C’était extraordinaire! Les petits problèmes personnels étaient relégués aux oubliettes! », dit cette militante, toujours enthousiaste à 51 ans. « Même si j’ai moins de temps à y consacrer, je suis toujours demeurée membre de l’AFÉAS. Ça reste un regroupement qui permet à des femmes de reconnaître leurs capacités… Ça peut être un tremplin pour aller plus loin. »

A mesure que s’accroît sa confiance, elle accepte de nouvelles responsabilités. Elle est nommée au Comité de consultation sur la politique familiale au gouvernement du Québec, de à , et siège au Conseil supérieur de l’éducation, de à . « J’ai accumulé des expériences d’envergure provinciale, mais il y avait toujours en même temps un engagement communautaire, proche des gens. »

Une constante chez elle : la soif d’apprendre. « Même lorsque les enfants étaient jeunes, j’ai pris toutes sortes de cours. J’ai toujours cherché à me perfectionner. » L’an dernier, elle a obtenu une maîtrise en développement régional de l’Université du Québec à Rimouski; son mémoire a pris la forme d’un livre : Femmes engagées : pour une pratique alternative de développement.

Alliant études et travail-elle occupe un poste de cadre à la Régie régionale de la santé et des services sociaux-elle admet : « A certains moments, c’était difficile. J’ai réussi à boucler mon mémoire parce que je me sentais engagée envers ces 14 femmes. » Elle se sent proche des bâtisseuses qu’elle nous présente. Normal, elle partage les mêmes idéaux. « Je me retrouve à travers elles. »

Enfin, Christiane Bérubé participe au Club politique féminin pour en encourager d’autres à briguer un poste d’élue. « Dans le Bas-Saint-Laurent, l’engagement des femmes en politique municipale est très important, voire le plus élevé au Québec », souligne-t-elle non sans fierté. Néanmoins, il reste encore tant à faire pour que les femmes prennent davantage de place dans toutes les sphères d’activité. C’est le combat de sa vie. « Il faut dire aux jeunes femmes de ne pas lâcher… Pour que la société soit à notre image, selon nos besoins et nos rêves! »

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