Aller directement au contenu

Caissière, enseignante, secrétaire, couturière, coiffeuse : de beaux métiers propres, pas forçants, donc sans risques pour la santé? Gare aux conclusions faciles! Le travail « léger » affecte la santé : lentement, mais sûrement.

C’est d’ailleurs ce qu’a entrepris de démontrer l’équipe du Centre pour l’étude des interactions biologiques entre la santé et l’environnement (CINBIOSE), sous la direction de Karen Messing, dans le cadre d’un programme de partenariat avec les comités de condition féminine des trois principales centrales syndicales québécoises (CSN, FTQ, CEQ).

L’insoutenable lourdeur du travail léger

S’il semble évident de faire un lien entre un plancher glissant et une chute, la relation entre le caractère pénible du travail des femmes et les maladies ou lésions professionnelles dont elles sont victimes est plus difficile à cerner. De fait, prises isolément, les conditions de travail des femmes sont rarement dramatiques, soulignent les chercheuses : « […] dans [les] emplois majoritairement féminins, la température n’atteint pas celle d’une fonderie, ni le bruit, celui d’une usine, ni la violence, celle d’une prison. Le travail debout prolongé n’impressionne pas l’observateur de la même façon que le soulèvement de charges lourdes. Les injures d’un parent [à une enseignante] ne ressemblent pas à une chute d’un échafaudage. [Les femmes] font [plutôt] face à un cumul d’exigences et de contraintes qui peuvent miner leur santé. Les effets ne sont pas immédiatement visibles, mais ils se constatent à plus long terme dans des taux d’absence plus élevés ou dans des maladies de longue durée. »

« En général, ajoutent-elles, les conditions de travail des femmes ne sont pas considérées en rapport avec la santé, sauf en période de grossesse. » Et c’est beaucoup dire, puisque c’est plus de la santé du fœtus que de celle de la travailleuse enceinte qu’on se préoccupe alors, remarque l’équipe du CINBIOSE.

« Les travailleuses de l’entretien sanitaire qui effectuent les tâches dites légères, ont les taux les plus élevés de troubles cardiaques, mentaux, de sommeil et de dos, de toutes les travailleuses. »

Les mesures légales

En examinant tant la réglementation que les pratiques d’indemnisation ou de prévention en matière de santé et sécurité au travail, les chercheuses ont constaté que tout le système demeure profondément teinté par ses origines historiques : mis sur pied alors que les hommes dominaient nettement le marché du travail, tout l’appareil de la santé et sécurité au travail a d’abord été conçu pour compenser les pertes découlant d’accidents du travail, plus fréquents dans les emplois masculins et pour lesquels le lien de cause à effet est clair.

Sur le plan des mesures de prévention prévues dans la Loi sur la santé et sécurité au travail (LSST), les femmes sont aussi, à bien des égards, moins bien protégées que les hommes, a constaté l’équipe du CINBIOSE. D’abord, plusieurs dispositions s’appliquent uniquement dans les entreprises employant plus de 20 personnes; or, on le sait, les femmes sont plus souvent à l’emploi de très petites entreprises. Et que dire des personnes qui, parce qu’elles travaillent à leur compte, ne bénéficient pas des droits prévus à la LSST? Phénomène préoccupant lorsque l’on sait que l’expansion du travail autonome et du télétravail touche particulièrement les femmes. De plus, 85 % des travailleuses ne bénéficient pas de la pleine couverture de la loi parce qu’elles appartiennent à des groupes professionnels pour lesquels la réglementation n’est toujours pas complètement en application-bien que la loi ait été adoptée en . C’est surtout sur le plan des mécanismes de prévention que les femmes se trouvent ainsi défavorisées.

Enfin, le respect des droits en matière de santé et sécurité au travail, tout comme la formation et l’information des travailleuses sur la question sont mieux assurés en milieu syndiqué : ce qui est malheureusement le cas d’une minorité de travailleuses. Claude Dallaire, du Comité des travailleurs et travailleuses accidentés de l’Estrie, illustre bien la situation : « Bursites, tendinites et syndrome du canal carpien sont monnaie courante chez les opératrices de machine à coudre. Mais pour faire reconnaître ces lésions par la CSST, il faut être prête à se battre. Cela veut dire, après le rejet d’une première requête, aller en appel au Bureau de révision, obtenir des expertises médicales, payer un avocat. Beaucoup de travailleuses du vêtement ne savent même pas qu’elles peuvent contester. »

« Les femmes ayant été rémunérées à la pièce pendant plus de 10 ans comme opératrices de machine à coudre sont 10 fois plus susceptibles que les femmes ayant occupé d’autres emplois de souffrir d’une incapacité sévère permanente pour cause de maladies musculosquelettiques. »

« Une enseignante, appelée à enseigner à une classe de 27 enfants de 8 ans dont l’un veut se suicider et 4 autres présentent des difficultés d’apprentissage ou de comportement, et ceci à une température de 30 degrés, n’a rien à rapporter à l’inspecteur de la CSST. »

Hors des recherches, peu de salut!

La prédominance de l’intérêt pour les emplois masculins se traduit également dans les recherches en santé et sécurité au travail, ce qui restreint d’autant les perspectives d’une meilleure reconnaissance des problèmes des travailleuses.

Pire, très souvent lorsque des femmes se sont trouvées dans des milieux majoritairement masculins qui ont fait l’objet de recherches, on les a exclues de l’étude pour « poids insuffisant » dans l’échantillon. Par ailleurs, la dispersion des femmes dans de très petites entreprises et la déficience des outils de recherche mal adaptés pour mesurer la situation des travailleuses, parce qu’ils ont été conçus à partir des caractéristiques des emplois masculins, constituent autant de freins méthodologiques.

Malheureusement, l’absence de recherches sur les problèmes de santé des femmes au travail est lourde de conséquences. Lorsqu’une travailleuse demande une indemnisation ou conteste une décision de la CSST, on doit démontrer, études scientifiques à l’appui, que sa maladie est bien caractéristique de son emploi.

Or, faute d’appui scientifique, on a beau jeu d’attribuer les problèmes des femmes à des caractéristiques fictives ou réelles du sexe féminin ou à une situation personnelle au lieu de remettre en question leurs conditions de travail. Devant de telles attitudes, nombre de femmes préféreront taire leurs problèmes ou s’arranger seules. Ainsi, déplore Gisèle Bourret, du comité de condition des femmes de la CEQ : « La plupart des enseignantes qui font un burn-out se tournent vers leur assurance-salaire plutôt que vers la CSST. » Résultat : le coût du congé de maladie est assumé entièrement par la travailleuse plutôt que d’être partagé avec l’employeur au moyen des indemnités de la CSST. Si telle est la situation en milieu syndiqué, on peut imaginer ce qu’il advient lorsque les travailleuses n’ont même pas le soutien d’un syndicat.

Mais plus les femmes taisent leurs problèmes, plus ceux-ci semblent marginaux : donc moins étudiés, moins indemnisés, moins visés par la prévention…

« De plus en plus, on demande aux travailleuses du secteur des services de se soumettre à des horaires extrêmement variables. Les travailleuses ayant des responsabilités familiales se trouvent aux prises avec des problèmes aigus de gardiennage qu’elles résolvent parfois en travaillant de nuit, s’occupant de leurs enfants le jour : quand dorment-elles? Pas étonnant que les femmes soient deux fois plus susceptibles que les hommes de dire que la conciliation travail/famille affecte leur santé mentale et physique. »

« Les coiffeuses travaillent… avec une variété de produits chimiques dont plusieurs sont dangereux : [certains] peuvent susciter des réactions allergiques et d’autres irritent la peau… Quelques études mettent en évidence un plus grand risque de certains cancers pour les coiffeuses, notamment la leucémie et le cancer des ovaires. »

« Une caissière de banque qui prépare le souper pour sa famille avant de partir […], travaille debout de à le jeudi, rentre chez elle et fait le ménage et recommence à le vendredi, ne peut pas se plaindre »

Quelques pistes

Pour rompre ce cercle vicieux, les chercheuses du CINBIOSE ont pointé quelques orientations susceptibles de profiter aux travailleuses.

Bien sûr, d’abord et avant tout, elles recommandent que la Loi sur la santé et sécurité au travail s’applique intégralement à tous les secteurs d’emploi.

Mais l’examen des motifs de demandes de retrait préventif leur apparaît prometteur pour mieux cibler les problèmes et les besoins en prévention dans les emplois à majorité féminine. « Le fait qu’un tiers de travailleuses enceintes utilisent le retrait préventif est plus souvent vu, déplorent les chercheuses, comme un abus de la part des femmes que comme une indication de la difficulté des conditions de travail des femmes. » A preuve, remarquent-elles, la solution privilégiée dans ces circonstances n’est pas l’élimination du danger à la source, mais plutôt un échange de poste entre l’employée enceinte et une autre travailleuse. Pourtant, s’indignent les chercheuses, « … il existe très peu de conditions qui posent un risque spécifique et unique pour la femme enceinte, tout en étant anodines pour les autres. »

L’analyse des motifs d’absence au travail, tout comme l’état de santé des femmes à la retraite pourraient aussi s’avérer révélateurs des problèmes de santé découlant des emplois occupés par les femmes.

Comme à bien d’autres occasions, on peut prévoir qu’une meilleure prise en considération des risques liés aux emplois des femmes bénéficiera à l’ensemble des travailleurs. Au moment où les emplois du secteur des services ne cessent de gagner du terrain au détriment de ceux des secteurs primaires et secondaires, hommes et femmes ne peuvent que profiter d’une nouvelle approche en santé et sécurité au travail, plus globale et, de ce fait, mieux adaptée aux emplois des services.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre