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« Les gens ne comprennent pas, s’indigne Marlène Duchesne. Ils savent que l’anorexie fait maigrir, ils ne savent pas qu’elle tue. J’en connais, moi, une fille anorexique dont le cœur a flanché le mois dernier, chez elle. Si on l’avait aidée à temps, elle vivrait. Mais dans la région, on manque de services. Au Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ), on est au moins un an en liste d’attente avant d’obtenir un rendez-vous en clinique externe. Autrement, on ne peut entrer que par l’urgence… à moitié morte. C’est ahurissant, ridicule. Faut faire quelque chose. »

Le « quelque chose » derrière le cri d’alarme de Marlène Duchesne, c’est L’Éclaircie, un projet de maison de transition pour accueillir des anorexiques au sortir des longs, des interminables mois d’hospitalisation. Un rêve que Marlène porte à bout de bras depuis un an et demi avec Manon Després, une ex-anorexique, Vickie Veilleux, une éducatrice spécialisée, et Suzanne Péloquin, une travailleuse sociale.

Marlène a ses raisons. Sur la table, elle étale des photos. « Ça, c’est moi ». Au bout de son doigt, assise dans une balançoire, une forme squelettique dans son chemisier rose et son pantalon vague. Un fantôme de 68 livres au milieu des vivants. Bizarrement, ce n’est pas la maigreur stupéfiante du corps qui serre la gorge. C’est le vide, l’absence dans les yeux. Ni colère, ni joie, ni peine : néant. Dans ce regard, il fait noir. De 14 à 18 ans, Marlène a vécu emmurée vivante. « L’enfer dans la tête. Sans arrêt, une voix en dedans commande, accuse : “T’es grosse, t’es laide, arrête de manger, t’as pas de volonté, tu vaux rien.” Tu te dégoûtes. L’état de dénutrition finit par dérégler ta perception : t’es rachitique mais tu te trouves énorme. Même si t’es vannée, tu jogges comme une débile pour faire fondre la moindre calorie. Tu ruses avec les amis, les parents pour contourner chaque occasion de manger. C’est fou… Personne ne peut imaginer. On est en prison. » Marlène est furieusement décidée à dévoiler le vrai visage de cette maladie qui mange la vie.

D’accord. Alors allons-y. Plus de 6 % des filles de 14 à 25 ans souffriraient de « troubles de comportements alimentaires », l’anorexie ou la boulimie, deux faces du même mal. Près de 65 000 Québécoises *. Quelques gars aussi, un pour quinze filles. Derrière ces « stats » désincarnées, qu’y a-t-il, Marlène? Comment en arrive-t-on à virer folle au point de penser qu’un morceau de carotte dans un journée c’est « trop »? C’est quoi l’idée? Devenir évanescente comme la Moss, la Schiffer et autres biches qui exhibent leurs « fili-formes » à pleines revues? Juste pour ça? Silence. Soupir. Marlène laisse tomber avec un sourire moitié-découragé, moitié-ironique : « C’est pas mal plus compliqué… »

Des filles sous pression

Les préjugés réducteurs, Carole Ratté, l’une des rares spécialistes de l’anorexie-boulimie à Québec, les a tous entendus. Elle en a soupé. « Même si on ne vivait pas sous le joug de la minceur, l’anorexie sévirait, affirme la psychiatre du CHUQ. Cette pression joue un rôle, évidemment, mais ce n’est pas la cause. De l’anorexie, il y en avait au XVIe siècle. Vous savez quoi? Un chercheur a même prouvé que plusieurs saintes qui passaient pour des ascètes étaient en fait des anorexiques! »

À 9 ans, 40 % des fillettes ont suivi une diète »*

« On a reçu plus de 1 500 appels en un temps record, moins de trois mois, se souvient Nathalie Saint-Amour, infirmière. Des gens qui vivaient le problème, mais aussi des parents, des amis inquiets qui ne savaient pas quoi faire. Notre idée de départ avec la ligne d’écoute, c’était de diriger les gens. On s’est vite rendu compte de la maigreur des ressources qui existaient, des listes d’attente partout. Alors, on a plongé. » En octobre 1995, Nathalie Saint-Amour, qui prépare une maîtrise en nursing sur les désordres alimentaires, et Christian Desjardins, psychothérapeute, ont fondé l’Association québécoise de l’anorexie mentale et de la boulimie, sur la Rive-Sud de Québec. A la ligne d’écoute s’est bientôt ajouté un groupe d’entraide. « Dans notre bureau de Charny, les gens peuvent se procurer de la documentation sur la maladie, poursuit l’infirmière, et des guides pour démarrer des groupes de soutien. Les groupes, c’est essentiel. On reçoit des demandes de partout : Rimouski, Gaspé, Sherbrooke même. A part Montréal, tout est à faire. Et l’anorexie est encore si tabou… » Les deux responsables de l’Association ont aussi ouvert à Sainte-Foy un centre d’hébergement de huit places où notamment, pour un coût minime, les anorexiques-boulimiques de l’extérieur peuvent venir se reposer et adhérer éventuellement à un groupe d’entraide. « Nous avons également traduit et adapté quatre publicités canadiennes sur l’anorexie-boulimie, qu’on peut voir actuellement sur les ondes de RDI, Radio-Canada et Télé-Québec. Et on a notre site Internet, pour renseigner. » L’Association a par ailleurs conçu un programme d’animation qui circule dans les écoles secondaires. Même le primaire est dans la mire. Parler de désordres alimentaires si tôt? « Une fillette de 8 ans nous a appelés; elle se faisait vomir, répond Christian Desjardins. A 9 ans, 40 % des petites filles ont déjà suivi une diète. A 12, 13 ans, le modèle “manque de confiance, faible estime de soi” est imprimé, ancré. A cet âge, on ne parle plus de prévention, mais de dépistage. »

La science parle d’une combinaison, d’un enchevêtrement de facteurs. A la base, il y aurait des tempéraments « à risque », des terreaux propices; des filles trop sensibles au jugement des autres, avec une estime d’elles-mêmes en chute libre, qui ont de la difficulté à faire leur place, à s’affirmer. Pour être sûres et certaines d’être aimées, elles veulent être conformes à ce qu’on attend d’elles. « Or maintenant, dans nos sociétés occidentales, on envoie le message qu’une “vraie femme” doit être belle et svelte, mais aussi ultraperformante, explique Carole Ratté. La compétitivité galvanise l’anorexie, c’est prouvé. Des études ont comparé deux écoles, l’une très compétitive, l’autre moins; dans la première, on a repéré nettement plus de cas d’anorexie. Le milieu familial? Bien sûr, ça compte. En général, les filles viennent de milieux éduqués, aisés, où la réussite est importante. Bref, la personnalité + la société + l’influence familiale constituent ce système dans lequel ces filles se sentent écrasées, dépassées. En faisant des régimes, en matant leur corps, elles ont enfin le contrôle total sur quelque chose. Et le dérapage commence… Le problème psychologique devient aussi biologique. L’anorexie s’installe, et “s’autoentretient” : plus elles jeûnent, plus elles ont peur de manger. Alors quand j’entends “c’est un entêtement de petites filles riches” ou “elles n’ont qu’à manger”, ça me fait bondir. Elles n’ont pas le choix d’être ainsi. Et c’est grave! »

Tellement grave que Carole Ratté juge la situation à Québec alarmante. Elle ne peut accepter en consultation que 35 nouveaux cas par an. « C’est trop peu. » De fait, pour un bassin évalué à 13 000 femmes anorexiques-boulimiques, les ressources sont « chétives ». Il faudrait plus, une aide structurée. « Montréal l’a, avec l’hôpital Douglas. Moi, je réclame depuis neuf ans une unité spécialisée avec diététiste, psychologue et un centre de jour, rappelle Carole Ratté. Les autorités disent oui, admettent que c’est une priorité, mais c’est tout. La situation est désespérante. »

Forcément, la psychiatre appuie L’Éclaircie à 200 % et s’y donne à fond. C’est même aux responsables du projet qu’elle a choisi de remettre le prix de 2 000 $ qui lui a été récemment décerné par l’Association des médecins psychiatres du Québec. « Il faut absolument un endroit comme celui-là. Sinon, plusieurs filles sortent fragiles de l’hôpital et rechutent, puis reviennent, et rechutent encore. On n’arrive à rien. »

Hospitalisations à répétition, rechute sur rechute : Marlène connaît. « Tu sors de l’hôpital, un milieu très encadré, et paf! on te laisse à toi-même. L’heure des repas redevient terrorisante. Tu ne sais plus, tu en vois trop dans l’assiette, toujours trop. Et tout recommence. L’Éclaircie atténuerait le choc. Les filles pourraient être hébergées un moment, réapprendre à faire une épicerie sans paniquer, cuisiner ensemble. Elles reprendraient tranquillement contact avec le monde, le travail, la famille. Et la nourriture. D’autres pourraient y venir juste pour parler à des spécialistes qui prendraient le temps de les entendre, qui comprendraient… Moi, après quatre ans de rechutes, j’ai enfin guéri parce qu’un médecin et une infirmière ont pris le temps de s’intéresser à moi, à mon âme, au lieu de se contenter de me faire engraisser. J’ai eu cette chance, je veux la donner à d’autres. Quand je vois des anorexiques, je ressens leur épuisement. J’ai mal pour elles. »

Marlène Duchesne et ses « alliées » espèrent recevoir cette année l’argent nécessaire pour ouvrir au moins un local, ne serait-ce que quelques jours par semaine. La Régie régionale aurait mis le projet en haut de sa liste. « Cet argent ferait économiser au système le coût des hospitalisations qui s’éternisent », fait-elle valoir.

Aujourd’hui, Marlène est belle, elle est pleine de vie, elle a 28 ans. Elle prend sur la table une photo du passé : « Je voulais redevenir une enfant. Les enfants, on les aime. Mais quand je regarde cette fille, c’est une étrangère. J’ai perdu quatre ans de ma vie. »

  1. *Toutes les statistiques citées proviennent du National Eating Disorders Information Center.

Tout est dans la tête, Madame

Certaines conditions socio-économiques ainsi que les passages de la vie semblent marquer grandement la santé mentale et souvent, par ricochet, la santé physique des femmes. Ainsi trouve-t-on un indice de détresse psychologique élevé :

  • chez les adolescentes, particulièrement les Cries et les Inuit;
  • chez les femmes pauvres; d’ailleurs, on note des signes de vieillissement précoce chez les femmes défavorisées de 45-64 ans;
  • chez près de la moitié des mères monoparentales;
  • chez les sans-emploi; par contre, chez les femmes qui ont une faible autonomie professionnelle (57 % des femmes comparé à 46 % des hommes), on note une forte incidence des maladies cardiovasculaires;
  • chez celles en période de ménopause, à qui on prescrit trois fois plus de tranquillisants qu’aux autres femmes;
  • chez les victimes de violence, qui présentent également plus de problèmes de santé que les autres femmes.

Finalement, les femmes qui vivent avec un conjoint, qui ont des enfants et qui travaillent à l’extérieur du foyer ont un indice de détresse psychologique significativement plus élevé que les femmes dans la même situation familiale qui ne sont pas sur le marché du travail.

Source : Gouvernement du Québec. Derrière les apparences : santé et conditions de vie des femmes, recherche de Louise Guyon, ministère de la Santé et des Services sociaux, 1996, 384 p.

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