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Déprofessionnalisation-Démédicalisation-Désexisation : c’est autour de ces trois « D » que se mettent en place, en pleine effervescence féministe des années 70, les centres de santé des femmes. On vise ainsi à encourager les femmes à poser des questions, à s’informer et à demeurer vigilantes face au système de santé : autant de façons d’accroître leur autonomie à l’égard de leur propre santé.

C’est de l’intimité même des femmes, de leurs revendications au sujet de la santé reproductive, que naissent ces groupes : pour l’accès à la contraception et le droit à l’avortement libre et gratuit bien sûr, mais aussi contre la surmédicalisation des accouchements qui a transformé l’acte de donner la vie en une maladie. Dans les salles froides et impersonnelles des hôpitaux, de nombreuses femmes ont l’impression d’avoir perdu le contrôle de leur accouchement… et réclament un changement.

Mais les reproches des femmes à l’endroit des médecins et du système de santé ne s’arrêtent pas là. Les femmes, qui, à la faveur du mouvement féministe, s’affirment progressivement dans tous les domaines, acceptent de moins en moins l’attitude « Dieu-le-père » de nombreux praticiens qui, du haut de leur science, décrètent-en fournissant plus ou moins d’explications-ce qui est bon pour elles. Des femmes, toujours plus nombreuses, commencent à critiquer cette approche essentiellement curative qui n’oscille bien souvent qu’entre le scalpel et la « potion magique ». Avec les centres de santé, elles entreprennent de développer des mesures préventives qui tiennent compte de leurs conditions de vie. Elles découvrent l’« autosanté »… et redécouvrent le réconfort de la parole et de l’écoute.

Par leurs pratiques, les centres de santé des femmes font la preuve qu’une main chaleureuse peut faire autant de bien qu’un calmant. « Quand on s’occupe d’une femme et qu’on développe une bonne relation avec elle, sa consommation de psychotropes se stabilise », remarque Lise Lamontagne, coordonnatrice du Regroupement des centres de santé des femmes du Québec (RCSFQ).

Finalement, les centres de santé s’attaquent aux biais sexistes de la science, qui, en dénigrant les savoirs traditionnels des femmes, les ont dépossédées de connaissances sur leur propre santé.

Plus ça change…

Vingt-cinq ans plus tard, peut-on dire que les critiques formulées et les orientations proposées par le réseau des centres de santé des femmes ont été entendues?

Pour Lise Lamontagne, plusieurs des pratiques développées par les centres de santé ont fait leur chemin. Les femmes ont toujours été préoccupées par leur santé, comme en témoigne la quantité d’émissions ou d’articles qu’elles ingurgitent sur le sujet. Voilà qui expliquerait l’accueil qu’ont connu les pratiques préventives, comme l’auto-examen des seins, dont les centres de santé se sont fait les promoteurs.

Mais les mentalités sont longues à changer et ces percées n’ont pas suffi à transformer le rapport « vertical » entre le médecin et les patientes. De même peut-on voir dans la résistance du corps médical à l’égard des sages-femmes un autre signe qui dénote qu’en matière de partage de pouvoir, les progrès sont lents.

Par ailleurs, si le sexisme criant qui marquait l’image des femmes des années 1970 n’existe plus, la critique de l’obsession de la minceur ne passe pas pour autant. Les pages des magazines féminins sont toujours remplies de régimes amaigrissants. « On commence à faire un peu de chemin. Les femmes de forte taille peuvent trouver des vêtements dans lesquels elles n’ont plus l’air de sacs de patates. Mais la société exerce d’énormes pressions pour qu’elles se conforment au modèle minceur », déplore Lise Lamontagne.

Et puis les médecins prescrivent encore trop de médicaments selon elle : par exemple, du Prozac pour atténuer les effets du syndrome prémenstruel. « Il y a moyen de vivre son SPM de manière sereine, en se disant que la semaine prochaine, ça ira mieux », tranche-t-elle. Aussi, à son avis, l’hormonothérapie est utilisée de manière beaucoup trop systématique pour contrer les effets de la ménopause.

Pas étonnant, analyse-t-elle, puisque les médicaments constituent souvent un moyen de contrôler les émotions : « Les chefs de famille monoparentales prennent autant de psychotropes parce qu’il y a quelque chose d’intolérable dans leur vie. Si toutes les femmes du Québec cessaient leur consommation, on aurait une révolution », croit-elle, citant à l’appui la pauvreté des femmes et leur haut niveau de stress dû au poids de la conciliation travail-famille qu’elles portent bien souvent seules.

En cette période de compressions, on enjoint les femmes à mieux s’alimenter, à cesser de fumer et de boire de l’alcool et à éliminer les comportements à risque. Pour le regroupement des centres de santé, on reporte ainsi la responsabilité sur l’individu qui n’a aucune prise sur les conditions socio-économiques pourtant à l’origine de bien des problèmes.

Tout de même…

Même si l’heure n’est pas encore au triomphe, on ne peut ignorer que certains rattrapages ont été réalisés. Les travailleuses et militantes des centres de santé, qu’on considérait avec dérision dans les années 1970 parce qu’elles osaient critiquer l’autorité du médecin, ont gagné leurs galons de crédibilité. Consultées par les chercheuses aussi bien que par le gouvernement, elles sont dorénavant des interlocutrices respectées.

Leurs analyses sur la santé globale, qui établissent une relation entre la discrimination, les conditions de vie et l’état de santé des femmes, ont trouvé place dans la politique de la santé et du bien-être élaborée par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Le RCSFQ est aussi associé à la création du Centre d’excellence sur la santé des femmes de Montréal, une initiative du gouvernement fédéral pour pallier le manque de recherches sur la santé des femmes. Le CESAF s’attachera plus particulièrement à documenter l’état de santé de trois groupes de femmes auxquelles la science s’est encore trop peu intéressée : les autochtones, les immigrantes et les « aidantes naturelles ».

Actuellement, les centres de santé des femmes semblent avoir trouvé un deuxième souffle qu’elles emploient à revoir leur organisation et à élargir leurs réseaux. Ainsi, on assistera bientôt à la création du Réseau québécois pour la santé des femmes, un projet conjoint du RCSFQ et de la Fédération du Québec pour le planning des naissances, qui emballe Lise Lamontagne. « Des acteurs de la santé comme des intervenantes des centres d’hébergement, des chercheuses et des praticiennes pourront s’y rencontrer et échanger. Toutes celles qui partagent nos analyses sont bienvenues. Le réseau servira de courroie de transmission. En ce moment, en pleine régionalisation et avec la reconfiguration du système de santé découlant du virage ambulatoire, on est forcées de réinventer la roue 16 fois, dans 16 régions différentes. Avec un réseau, on pourra profiter des contacts de chacune et assurer une diffusion plus efficace de l’analyse féministe sur les soins de santé et leur organisation. »

Les enjeux qui se dessinent… ne s’éloignent guère de ceux qui provoquèrent la mise sur pied des centres de santé des femmes. Des services d’avortement ne sont pas encore accessibles partout au Québec et les services de planning familial sont en perte de vitesse. Plus fondamentalement, le droit même d’interrompre sa grossesse est perpétuellement la cible des attaques des groupes conservateurs. De plus, les femmes doivent s’organiser pour réagir aux nouveaux dossiers qu’impose l’évolution de la société, comme l’apparition des mutilations génitales avec l’immigration. Déjà, des travaux ont été amorcés sur cette question avec des femmes des communautés africaines qui partagent une même vision.

Parallèlement à tout ce brassage au Québec, des liens s’établissent avec des femmes du Sud, notamment sur le « front » des nouvelles technologies de la reproduction, qui se développent rapidement et à grands frais et qui sont loin d’être sans danger pour les femmes.

« L’idéal serait d’atteindre une société où les centres de santé des femmes n’auraient plus de raisons d’être », rêve Lise Lamontagne. Mais, constate-t-elle, « malgré la reconnaissance des gouvernements, dans leurs discours, du lien entre les conditions socio-économiques et la santé, leurs politiques économiques, teintées par l’objectif du déficit zéro en l’an 2000, risquent d’appauvrir encore les femmes. »

Aussi, conclue-t-elle, les tactiques des années 1970 ne doivent pas être classées trop vite au rayon des pratiques révolues. Comme la Marche du pain et des roses l’a démontré, il est encore utile de descendre dans la rue.

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