Aller directement au contenu

« Je trouve regrettable que les femmes qui ont milité pour la cause féministe pendant des années nous imposent leur façon de voir le féminisme. Nous sommes de générations différentes et nous n’avons pas les mêmes mentalités ».

Étudiante en sciences infirmières à l’Université de Montréal, Tonia n’est pas la seule jeune femme à percevoir ainsi ses aînées. Quatorze autres étudiantes, interviewées par Geneviève Guindon dans le cadre de sa maîtrise en sociologie, lui ont exprimé leurs sentiments et leurs réserves face au féminisme et aux féministes.

« Les jeunes universitaires que j’ai rencontrées ont intégré une large part du discours que tenait la génération précédente, mais elles sont réticentes à s’associer au mouvement, à s’engager et à militer », relève l’auteure de 28 ans qui, paradoxalement, est engagée dans des groupes féministes depuis son adolescence.

Lorsqu’elle a entrepris sa recherche en , Geneviève Guindon espérait avant tout trouver des réponses aux questions qu’elle se posait sur les membres de sa génération. « J’avais entendu peu de femmes de mon âge expliciter leurs opinions sur le féminisme et le mouvement des femmes. Je voulais découvrir pourquoi plusieurs jeunes femmes se sentent mal à l’aise face au féminisme. Je suis donc partie de mes propres préoccupations et de mes propres perceptions. »

Ce qu’elle a découvert l’a plutôt encouragée. « Les jeunes femmes ont un grand sentiment de confiance et d’autonomie qui n’est sans doute pas étranger aux principes qui ont marqué le discours de leurs prédécesseures. Cependant, leur individualisme les porte peu au militantisme et à l’engagement collectif. »

Par ailleurs, souligne-t-elle, les jeunes femmes interviewées sont conscientes que « le féminisme a été utile et va continuer de l’être. Elles sont très sensibles au fait que l’équité n’a pas encore été atteinte. »

Si elles adhèrent à plusieurs des objectifs du féminisme égalitaire, elles n’approuvent cependant pas l’ensemble des stratégies qui ont été déployées jusqu’à maintenant pour les atteindre. « Les jeunes femmes ressentent le besoin de se démarquer d’un courant radical et d’un féminisme d’opposition. Elles disent ne pas éprouver le besoin-ou le désir-de se joindre à un mouvement contestataire », écrit Mme Guindon dans Les opinions et perceptions de jeunes femmes à l’égard du féminisme. Plutôt, elles aimeraient que le mouvement féministe réoriente ses objectifs et ses activités pour qu’il corresponde davantage à leur réalité. Ainsi souhaitent-elles une plus grande participation des hommes qui permettrait, entre autres choses, une évolution plus rapide de la situation des femmes. Si elles réclament un féminisme plus inclusif, elles le veulent aussi plus ouvert à une multiplicité de points de vue.

Comment les militantes aînées reçoivent-elles le message? Claudette Bédard, dans la jeune cinquantaine, est bien placée pour répondre. En , elle a participé, à titre de coordonnatrice du Carrefour des femmes de Lachute, à l’organisation du colloque féministe Jamais sans nos filles. Elle y a ressenti ce même désir de changement chez les jeunes participantes au colloque. « La question de l’exclusion des hommes en préoccupe plusieurs. Les jeunes ont une analyse différente de la nôtre à ce sujet. On sent qu’elles aimeraient qu’une place plus importante soit accordée aux hommes au sein du mouvement. »

Même son de cloche chez Danielle Fournier, de la même génération que Mme Bédard et présidente de Relais-Femmes. « Le débat entourant l’exclusion des hommes doit être rouvert. Il était important qu’il y ait une période où les femmes nomment entre elles les sources d’oppression et développent seules des moyens d’action. Cependant, je crois que nous devrions maintenant privilégier une ouverture. Les jeunes ont raison de dire qu’en plus de travailler entre femmes, il faudrait que nous développions aujourd’hui des stratégies mixtes. »

Les jeunes le prennent « personnel »

Si les témoignages recueillis par Geneviève Guindon ne l’ont pas déçue, le discours très individualiste des jeunes femmes l’a néanmoins marquée. « Plusieurs d’entre elles exigent une relation égalitaire avec leur copain; elles refusent d’être victimes de discrimination. Elles sont donc conscientes de leur valeur et de leurs capacités, mais en tant qu’individus. » Tout de même, l’importance de la dimension collective qui semble échapper aux jeunes femmes inquiète la sociologue qui se demande ce que cette tendance laisse présager pour l’avenir du mouvement des femmes.

Claudette Bédard voit la situation d’un œil plutôt optimiste. « Jusqu’à un certain point, il est intéressant que le militantisme et le féminisme se vivent aujourd’hui de façon plus individuelle et plus personnelle. Les filles savent maintenant répondre et se défendre. Elles n’acceptent plus ce que les femmes des générations antérieures acceptaient. Cela dit, je pense qu’il restera toujours un besoin de manifestations publiques et collectives. Nous devons continuer de dire et de faire savoir que les femmes sont opprimées. »

Avis partagé par la journaliste féministe Pascale Navarro, 34 ans : « Le mouvement féministe est en train de changer, analyse-t-elle. Autrefois, il y avait une position officielle, alors que maintenant, il existe une multitude de groupes féministes qui exposent leurs différents points de vue sur la place publique. Le mouvement peut sembler plus morcelé, mais il est en fait plus diversifié, donc plus représentatif des femmes qui le composent. » C’est pourquoi la chroniqueuse de Voir est convaincue que le mouvement féministe va continuer d’exister, mais en se développant fort différemment.

Si Hélène Morin déplore que peu de jeunes femmes choisissent de s’engager publiquement, elle est toutefois persuadée qu’il faut miser sur le temps. Coordonnatrice des activités du collectif Cinquième Monde et membre du conseil d’administration de la Fédération des femmes du Québec, elle se retrouve souvent, à 31 ans, « la plus jeune du groupe » lorsqu’elle participe à des activités féministes. « Plusieurs des jeunes qui ne se disent pas féministes vont le devenir lorsqu’elles vont prendre conscience des inégalités, qu’elles vont se buter à des murs, qu’elles vont voir qu’elles répètent sans cesse les mêmes choses sans résultats concrets, prédit-elle. Celles qui croient que des revendications individuelles sont suffisantes et efficaces vont peut-être aussi changer d’idée avec l’âge. » Il ne faut donc pas s’alarmer que les jeunes femmes ne soient pas toutes féministes : « Il n’y a jamais eu d’époque où toutes les femmes l’étaient. Des femmes, dont je suis, prennent rapidement conscience du rôle du féminisme, alors que d’autres n’en voient pas encore l’utilité et que certaines ne le verront jamais. »

Mme Guindon s’est d’ailleurs penchée sur les raisons pour lesquelles quelques-unes des étudiantes interviewées se déclarent réfractaires au féminisme. Elle en a déterminé cinq : leur méconnaissance du mouvement, leur inexpérience de l’oppression, le lien de causalité qu’elles font entre féminisme et radicalisme, leur perception que le mouvement exclut les hommes et qu’il s’adresse à leur mère plus qu’à elles. « Ça ne me rejoint pas », tranche l’une d’elles.

Il en faut plus pour décontenancer Micheline Dumont, historienne et professeure à l’Université de Sherbrooke, dans la soixantaine. Rejoignant Geneviève Guindon, elle en conclut que trop peu de place est laissée aux jeunes femmes au sein du mouvement féministe. « On voudrait que les jeunes suivent notre modèle, qu’elles soient d’accord avec nos pratiques et nos analyses. Mais pour qu’elles poursuivent notre travail, il va falloir leur faire plus de place, leur confier des responsabilités et ne pas avoir peur d’aller les chercher. »

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre