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Réflexe classique : le gouvernement annonce une décision importante dans un dossier de condition féminine qui a des répercussions sur l’économie, et voilà les journalistes qui cherchent à obtenir dans l’heure qui suit la réaction du Conseil du patronat et celle de la Fédération des femmes du Québec. Et celle des femmes d’affaires, alors? Ni vue, ni connue.

Le nouveau Réseau des femmes d’affaires du Québec (RFAQ) a bien l’intention de remédier à ce genre de situations en devenant un acteur de premier plan sur la place publique et ainsi faire entendre la voix des femmes chefs d’entreprises. Depuis , il a pris le relais de l’Association des femmes d’affaires créée il y a une quinzaine d’années. Réseau, association, même combat? Pas tout à fait, explique la présidente de l’organisme, Nicole Beaudoin.

L’appellation « réseau » colle mieux à la réalité du regroupement, dit-elle, puisqu’il s’agit d’une entreprise privée (dont elle est propriétaire) et non d’une association professionnelle. Le changement de nom correspond également à une volonté de modifier la vocation. On parle notamment d’alliances possibles avec les groupes de femmes, voire d’entraide et de solidarité avec les femmes en affaires, des mots qu’on n’a pas souvent entendus dans la bouche des chefs d’entreprises rompus aux seules lois du marché.

Ici, le ton est différent : « La prospérité n’est pas un but ultime, mais la conséquence de nos alliances et de notre capacité à conjuguer nos forces », peut-on lire dans la documentation qui décrit les objectifs de l’organisme. Le « réseautage » doit devenir le mot clé des femmes d’affaires, dit Mme Beaudoin, particulièrement à une époque où les entreprises sont souvent très petites et où elles doivent compter sur d’autres pour fonctionner et prospérer. « L’avenir appartient aux petites entreprises virtuelles qui s’associent pour réaliser des projets communs », prédit-elle. Le réseau vise donc à favoriser le succès des femmes en

affaires par une mise en commun de leurs forces, mais aussi, parallèlement, à étendre leur influence sur toutes les décisions qui ont des conséquences économiques.

Pour y arriver, l’organisme, qui compte actuellement 3 000 membres (cadres, commerçantes, professionnelles et entrepreneures) à travers le Québec, a, dans son coffre, plusieurs outils dont un bulletin d’information et un répertoire des membres, mais il mise surtout sur ses « tables d’influence » censées forger et porter sur la place publique le discours des femmes d’affaires.

Il s’agit de quatre groupes de réflexion dirigés par des femmes d’affaires reconnues et qui réunissent des femmes chefs d’entreprise pour échanger leurs idées sur un sujet donné, prendre position et défendre par la suite leurs décisions sur toutes les tribunes disponibles : conférences, commissions parlementaires, médias, etc.

Ces « tables » — dont il est difficile d’évaluer la portée puisqu’elles viennent juste d’être créées — portent sur le suivi à assurer au Sommet socio-économique d’, les nouvelles technologies, l’économie du savoir (fondée sur l’informatique et les télécommunications) et, enfin, l’engagement social et politique. Cette dernière table vise essentiellement à encourager les femmes d’affaires qui se sentiraient attirées par la politique active, toutes tendances confondues. On voit que le réseau ratisse large, se voulant à la fois un regroupement de femmes qui ont des intérêts communs et un groupe de pression qui vise à étendre la sphère d’influence des femmes issues du milieu des affaires.

A l’heure de la mondialisation des marchés, il est clair que le réseau veut servir de tremplin aux entrepreneures québécoises sur la scène internationale. « Un réseau s’enrichit d’autres réseaux », dit Mme Beaudoin pour expliquer à quel point il est important pour les femmes d’en faire partie.

Cherche-t-on quelqu’un pour faire partie d’un conseil d’administration? Ou pour prononcer une conférence sur les nouveaux modèles de gestion? Une femme cadre dans une grande entreprise perd-elle son emploi? Le réseau est là avec sa banque de noms, de contacts et de ressources pour ses membres, explique-t-elle.

La création d’un tel regroupement devenait nécessaire, explique-t-elle, compte tenu de l’extraordinaire ascension des femmes dans le milieu des affaires. Leur portrait ne ressemble en rien à celui d’oiseaux rares à la tête d’entreprises au bord de la faillite. Elles sont en fait nombreuses et prospères, comme en témoigne une étude récente de l’Institut de la PME de la Banque de Montréal qui révèle que pas moins de 30 % des entreprises québécoises sont désormais dirigées par des femmes. On les retrouve dans tous les secteurs d’activité et non pas uniquement dans les petites entreprises de services. De plus, selon l’étude faite à partir de données de Statistique Canada, entre et les entreprises canadiennes dirigées par des femmes affichaient une stabilité financière comparable aux autres et un taux de création d’emplois de quatre fois supérieur (13 % contre 3 %) à la moyenne des entreprises. « 30 %! Cela signifie que les femmes forment maintenant une masse critique. C’est extrêmement important. Je ne pensais pas voir ça de mon vivant! », s’exclame Mme Beaudoin, aussi surprise que ravie. « On a donc une certaine force si on se regroupe », dit-elle, persuadée que les femmes d’affaires forment une minorité suffisamment importante pour faire changer des attitudes et « influencer les décisions touchant l’avenir de leur entreprise et de l’économie en général. »

Paradoxalement, les femmes ont toujours de la difficulté à franchir le « mur du son ». C’est que quelque chose leur fait toujours cruellement défaut : la crédibilité. « Il faut encore prouver qu’on est capables », s’indigne-t-elle en citant en exemple les encore trop fréquents problèmes d’accès au crédit.

Par ailleurs, estime Mme Beaudoin, la supériorité morale des femmes d’affaires sur leurs collègues masculins ne fait aucun doute. A preuve, la défense des valeurs humaines au sein de l’entreprise est davantage assurée lorsque c’est une femme qui est aux commandes, soutient la présidente qui n’est pas tendre envers les hommes d’affaires : « Nous, nous voulons créer de la richesse, créer de l’emploi, tout en valorisant l’humain, ce que les hommes ne font pas. »

Sauf que, pour les employés d’une entreprise, cela fait-il une si grande différence d’avoir une patronne plutôt qu’un patron? Ou d’être mis à pied par un homme ou par une femme? « Les dirigeantes d’entreprises s’intéressent, elles aussi, au rendement et à la productivité, mais elles savent se montrer plus humaines, plus compréhensives en matière de gestion du personnel », réplique Mme Beaudoin. Et pour ce qui est du climat de travail au sein de l’entreprise, les femmes mettent davantage l’accent « sur la motivation des gens et cherchent à les aider à sortir le meilleur d’eux-mêmes. »

Malgré le fait qu’elles soient apparemment plus « humaines » que leurs confrères et qu’il leur arrive à elles aussi de subir la discrimination fondée sur leur sexe, il ne faudrait pas sauter aux conclusions et s’imaginer que les dirigeantes d’entreprises partagent nécessairement les vues des féministes. En fait, le réseau entend garder à distance les groupes de femmes tout en cherchant à tisser avec eux certaines alliances circonstancielles. Comme il compte bien se démarquer des organismes qui représente les gens d’affaires, en majorité dirigés et fréquentés par des hommes.

Les femmes d’affaires ne sont pas faites du bois des « militantes brandissant des pancartes », dit tout de go Mme Beaudoin. « Les groupes de femmes revendiquent et revendiquent et revendiquent. Au lieu de seulement demander, qu’ils disent plutôt ce que les femmes ont à offrir. Si certaines femmes de ces groupes veulent se prendre en mains, les femmes d’affaires seront très ouvertes à les aider. Le temps des pancartes est dépassé. L’heure est à la concertation », tranche-t-elle.

L’heure est aussi à la diversité des positions affichées par les femmes. La parole des femmes doit être portée aussi par celles issues du monde des affaires, et pas seulement des groupes féministes, dit-elle : « On n’entend pas beaucoup la voix des femmes. Sauf qu’on entend la voix de la Fédération des femmes du Québec, qui ne reflète pas nécessairement ce que nous voudrions dire. Nous sommes toutes pour l’avancement des femmes, mais nous, nous parlons de créer des emplois et de créer de la richesse pour aider les gens à sortir de l’aide sociale. On va donner une canne à pêche aux gens au lieu de leur donner des poissons. »

A la fois femmes et patronnes, les membres du réseau ne risquent-elles pas de se retrouver dans des situations délicates, entre l’arbre et l’écorce, obligées de choisir leur camp? Pensons à l’équité salariale. Le RFAQ n’a pas pris position dans ce dossier chaud, « parce qu’on n’a pas questionné nos membres pour connaître leur point de vue », explique-t-elle, ajoutant que celles-ci proviennent de milieux « très diversifiés ». Avec des opinions à l’avenant. Il faut donc s’attendre à voir le réseau adopter sur des questions polémiques des positions toujours très nuancées.

Tant de nuances ne devraient pas pour autant empêcher les membres du réseau de côtoyer les groupes de femmes, histoire de voir comment elles peuvent unir leurs efforts pour améliorer la vie des femmes. D’ailleurs, dans la foulée du Sommet socio-économique de l’automne dernier, certaines féministes, dont Françoise David, présidente de la FFQ, ont exprimé le souhait que des liens se tissent entre féministes et femmes d’affaires pour examiner des moyens concrets de favoriser l’accès des femmes au marché du travail.

Encore à l’état embryonnaire, l’idée pourrait avoir des suites. Mme Beaudoin en tout cas dit n’avoir « rien contre, si cela peut aider des femmes à trouver du travail. » Pour l’instant, ces liens prennent la forme d’échange d’information pour en arriver mutuellement à mieux comprendre l’autre. Elle donne l’exemple du dossier de l’augmentation du salaire minimum. Des contacts entre le RFAQ et la FFQ ont permis aux patronnes de sensibiliser les groupes de femmes aux conséquences appréhendées d’une telle hausse pour la survie même des entreprises, dans certains cas… et aux représentantes des groupes de femmes d’expliquer aux membres du réseau ce que peut signifier pour des travailleuses au bas de l’échelle l’absence d’augmentation de salaire. Ainsi, des ponts sont jetés.

Comptable agréée et détentrice d’une maîtrise en administration des affaires de l’École des Hautes Études Commerciales, Nicole Beaudoin est spécialisée en redressement d’entreprises. Comptant à son actif une carrière riche en expériences au sein de grandes entreprises, elle a notamment été vice-présidente chez Via Rail et chez Papiers Perkins.

Présidente de Femmes d’affaires sans frontières, elle est aussi membre du conseil d’administration de plusieurs entreprises et organismes, dont la Société d’investissement jeunesse. Mme Beaudoin a aussi été membre, à l’automne , de la Commission sur la fiscalité et le financement des services publics.

Elle est, depuis , présidente et propriétaire du Réseau des femmes d’affaires du Québec inc.

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