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Des femmes de militaires en ont assez : assez d’être soumises, contrôlées, de vivre un ménage à trois : elle, lui et… l’Armée.

Leur trop-plein de frustrations, elles le déversent mille mots à la minute, se coupant la parole, s’interrompant, racontant tout dans le désordre. Elles sont exaspérées, révoltées, à bout. Il y a là Nancy, dynamo rousse de 28 ans, et à côté, Nicole 37 ans, la détermination faite femme. Et puis, Margot, 56 ans, chic, bien coiffée, pas du style à « brasser la cabane ». Pourtant, ce soir, elle aussi accuse. Parce que l’armée, elles en ont « tiens, jusque-là ». Soldates? Non, épouses de militaires. Autant dire quantités négligeables.

« On n’existe pas pour les Forces armées, sauf bien sûr quand on doit jouer l’accompagnatrice de service à un dîner officiel », raille Margot, étrennée par trente-six ans dans le rôle ingrat de « femme de ». « Le reste du temps, on nous demande de rester bien tranquilles chez nous et de garder le fort pour que le monsieur ait l’esprit libre et puisse se dédier totalement à l’Armée. Nous, au début, on pense que c’est normal, que c’est comme ça. Mais ça n’est pas normal de se renier. Faut que les femmes se réveillent. »

« En épousant un militaire, vous deviez bien savoir, mesdames, dans quoi vous vous embarquiez? » Cette rengaine, elles la connaissent par cœur; elles ne peuvent plus l’entendre. « Ben non justement, ça s’adonne qu’on ne savait pas, mitraille Nancy. On acceptait, c’est évident, que notre chum ne soit pas toujours là, mais pas qu’il soit absent les trois quarts du temps. On n’aurait jamais pensé qu’il aurait le droit d’être avec nous aux accouchements juste si son supérieur “daignait” intégrer ce détail dans son plan de match, qu’on éduquerait nos enfants seule, que notre couple serait toujours sur la corde raide, notre vie de famille anéantie. On n’aurait pas pu imaginer à quel point on ne pourrait jamais rien planifier, encore moins se bâtir une carrière parce que toujours à la merci de déplacements imprévus. Et on ne pouvait certainement pas deviner non plus qu’on s’entendrait dire au retour des missions : “Ton chum va avoir changé. Va falloir que tu le prennes comme ça.” Et nous, là-dedans? Non, on ne le savait vraiment pas que personne ne se préoccuperait de ce qu’on ressent, de ce qu’on vit. »

Le privé est… militaire!

Elles en ont assez. Assez du commandant « Dieu-le-père », de ces permissions à demander pour tout et rien. « Pour se marier, pour habiter sur la base, pour s’acheter une maison à l’extérieur de la base, défile Margot. Parce que tout est susceptible d’influer sur le rendement. » « La confidentialité, oublie ça, intervient Nicole. Écoute, on a un Centre pour la famille à la base de Valcartier. Quand on a eu des difficultés de couple, je voulais qu’on y aille. Mon mari refusait net… pour pas que ça se sache. La travailleuse sociale est finalement venue à la maison. Effectivement, c’est monté tout de suite à son unité et il s’est fait écœurer. Ça enlèverait le goût à n’importe qui de demander de l’aide. Non seulement tout se commère comme dans un village, mais en plus “ils” ont accès à tout, sans qu’on les y autorise, sans même qu’on le sache. J’ai la preuve : j’ai fait venir le dossier de mon mari. Tout est noté, y compris les propos du psychiatre de la base qu’on a déjà consulté. On te dépossède complètement de ta vie privée. C’est effarant! Vois-tu le tableau? » Je vois : rien n’est dit ouvertement, mais chacun sait que tout le monde sait. Étrange huis clos, société hermétique sous surveillance tacite.

La loi du silence sévit. « Tu te tais. Si tu te plains, ton mari sera mal noté, subira des représailles, passera à côté des promotions. Il deviendra un “problème administratif”, accuse Nicole. On veut protéger les gars, alors on encaisse. » Il y a longtemps que

Nicole en a gros sur le cœur. L’été dernier, les événements se sont précipités. Son mari a reçu un avis de libération (lire « congédiement »). En surface, un charabia de prétextes de santé physique et mentale. En toile de fond, une histoire de harcèlement par un supérieur, histoire qui s’est envenimée avec les ans. Nicole a frappé à plusieurs portes; toutes se sont fermées. « Ça a été la goutte de trop. Je me suis dit : ce n’est pas vrai, je n’ai pas enduré cette vie-là pendant dix-huit ans pour tout perdre. J’ai alerté les médias. Et laisse-moi te dire que je n’ai pas demandé la permission à mon mari! On m’a invitée à une émission de radio. Après, le téléphone n’a pas dérougi durant un mois. J’ai compris à quel point on était plusieurs à étouffer, à se sentir bafouées. La cause de mon mari est en suspens, mais moi, j’ai décidé que ça suffisait. Le règne de la peur, c’est terminé. Je parle. »

Arracher les bâillons

Nicole Bourque a fait serment de mettre sur pied un comité pour faire entendre la voix des femmes de militaires, pour défendre leurs droits. « Centre-femmes a déjà essayé de s’établir sur la base. Curieusement, le gars dont la femme pilotait le projet a été “déplacé”. C’est tombé à l’eau. Mais moi, tu peux être sûre que je vais réussir. »

Des histoires d’horreur, Nicole en a entendu une floppée. Ce couple, par exemple, dont l’enfant est né atteint du syndrome de spina-bifida. « Cette maladie demande énormément de temps et de soins, surtout la première année. L’armée ne s’en est pas préoccupée, n’a rien facilité pour le gars. Résultat : un couple démoli. Ils sont séparés, en faillite, ils ont tout perdu. Dans les Forces, il n’y a pas de place pour l’imprévu, pour le drame, pour la vie quoi. » S’il y en a une qui le sait, c’est bien Nancy. « Tant que le soldat rentre dans le moule, courbe l’échine, tout est beau. Mais il y a deux ans, mon mari est revenu malade de mission en Bosnie. Là, la game a changé. Au début, ils lui ont fait faire un job administratif, mais ça n’a pas duré. Mon chum n’étant plus “totalement” disponible, ça faisait problème. Alors ils lui ont annoncé qu’à telle date, ils le mettaient dehors. J’ai bûché tant et plus pour qu’il parle, pour qu’il alerte l’opinion publique. Il a refusé jusqu’au dernier jour, pour ne pas entacher son dossier. C’est comme ça qu’ils les tiennent. Si tu savais comme c’est fort la mainmise qu’ils ont sur eux… Ils ont effectivement fini par le mettre dehors. Sans nous renseigner, sans nous aider, sans rien. Mon chum était brisé, déboussolé, tellement habitué à obéir aveuglément qu’il avait perdu toute initiative. Ça fait deux ans que je me bats, seule. Pour moi, pour ma fille. Si les femmes cherchent à se rallier, ce n’est pas pour rien. »

Cette mission avait aussi « changé » le chum de Nancy en profondeur. « Ce n’était plus lui, l’homme que j’avais connu, avec qui j’avais aimé vivre. Au début, on cherche à justifier, à comprendre mais au bout de huit mois, je n’en pouvais plus. Je lui ai dit : fais tes valises. J’étais enceinte de huit mois. » Depuis, entre elle et son mari, ça s’est tassé mais « des séparations, il y en a à la pelletée ». Surtout au retour des gars. « C’est sûr, on est sur deux planètes, dans des mondes parallèles. Il faudrait des vraies thérapies quand les gars reviennent, pas ces simulacres de thérapies de groupes d’une journée à leur arrivée, quand ils ont juste une idée en tête : rentrer chez eux au plus vite. Et puis, de toute façon, aussitôt qu’on se rapproche un peu, hop! ils repartent. »

Les hommes sont brisés, mais les familles aussi

La soirée avance. Les mots « alcool », « drogue », « violence » tombent. Nicole et les autres pestent contre cette mâle culture d’obéissance absolue, d’humiliation, d’agressivité hiérarchique. Elles n’excusent rien; elles essayent juste d’expliquer. « De deux choses l’une : ou les gars sont “cassés” et deviennent des moutons, ou ils ravalent et ruent dans les brancards en rentrant. Là, la famille trinque ». Les mots cognent, les gestes font mal…

« Est-ce que c’est vraiment nécessaire de tout faire pour les “briser” comme ça? C’est ça le leadership? questionne Nicole. Ces gars-là, on les aime. Sauf qu’à ce régime-là, ils finissent par perdre leur entregent, leur esprit d’entreprise, tout ce qui nous avait attirées : on ne les reconnaît plus ». Et elle ajoute, mimant la carrure imposante de l’uniforme : « Derrière ça, souvent, il n’y a plus rien ».

Mais toi, Margot, ton mari est retraité. Pourquoi es-tu ici ce soir? « Pour témoigner du quotidien, pour dire que c’est comme ça depuis toujours. Parce que je veux que toutes ces jeunes femmes qui, à 80 %, restent à la maison, soient informées de leurs droits avant de se réveiller un jour, seules à 40 ou 50 ans, sans protection. »

Thérapie systématique de trois mois au retour d’un séjour dans un pays en guerre, intervalles de deux ans minimum entre les missions de l’ONU, reconnaissance du droit à la présence du père en cas de maladie sérieuse de la conjointe ou des enfants : la liste de revendications est longue. Qu’importe, la stratégie des femmes est au point : elles infiltreront la toute-puissante Force. « En étant informées de leurs droits et bien au fait de la situation, elles feront pression sur leur mari pour réclamer leur dû, explique Nicole. Y compris le respect et la considération. L’Armée n’aura plus le choix. On y arrivera. » Alors c’est la guerre? « C’est la guerre », répond Nicole Bourque en vous fixant droit dans les yeux.

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