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Photographie de productrices laitières en Ukraine.

L’avenir dans le lait

par 

Travaille comme journaliste indépendante pour divers magazines québécois, après avoir œuvré au quotidien Le Devoir et au Magazine Jobboom. Diplômée en journalisme à l'UQÀM, elle s'intéresse particulièrement aux enjeux de société.

L’Ukraine a gagné son indépendance il y a 20 ans. Les Ukrainiennes, elles, travaillent fort pour obtenir la leur. Leur alliée : la production laitière.

Lesia Meleshko, productrice laitière, porte son plus beau pull aujourd’hui. Elle participe à une formation du service d’extension agricole de sa région, tenue en ville, à Lviv. Il n’y a pas si longtemps, elle ne pouvait partir de la maison pour plus de quelques heures, car elle devait traire ses deux vaches trois fois par jour. « Mais grâce à l’achat d’une trayeuse mécanique, mon mari accepte désormais de le faire quand je m’absente », explique la petite brunette.

La production laitière est traditionnellement une affaire de femmes en Ukraine. Parlez-en à Vira Skora, une enseignante qui trait ses vaches avant et après ses journées à l’école, à Oksana Vladyka, qui va vendre son lait trois fois par jour à l’usine de transformation laitière, ou à Liuba Klubok, une quadragénaire qui nourrit sa famille de sa crème et de son fromage frais. Ces agricultrices ont un autre point commun avec Lesia Meleshko : le désir de remettre la production laitière ukrainienne sur pied pour améliorer leur sort.

L’Ukraine en chiffres

Population : 45 millions d’habitants (54 % de femmes)

Salaire mensuel moyen : 268$US (celui des hommes est plus élevé de 24,8 %)

17,5 % des Ukrainiens disent ne pas avoir assez d’argent pour se nourrir, selon le Kyiv International Institute of Sociology.

Indice de développement humain : 69e rang mondial

Taux d’alphabétisation des femmes de 15 ans et plus : 98,8 % (hommes : 99 %)

En , le taux de scolarisation au niveau post-secondaire des femmes était de 88 % (hommes 71 %).

64 % des Ukrainiennes font partie de la main-d’oeuvre, selon la Banque mondiale.

En ville, une femme sur cinq a été victime de violence conjugale. En campagne, une sur trois.

Sources : The World Factbook (CIA) et Amsterdam Institute for Advanced Labour Studies.

Sous l’ère soviétique, l’Ukraine jouissait d’une solide agriculture. Surnommée le grenier à blé de l’URSS, elle était aussi le bidon de lait des républiques socialistes. « Les Ukrainiens étaient très avancés dans le temps, peut-être plus que nous au Québec », se souvient Jeannie Neveu, une agricultrice de 65 ans de Rawdon, dans Lanaudière, qui fait du volontariat en Ukraine.

Les fermes de l’époque, appelées kolkhoze(« ferme collective ») et sovkhoze (« ferme de l’État »), étaient contrôlées par le gouvernement. La plupart des villageois travaillaient dans ces installations multifonctionnelles imposantes, mais c’étaient les femmes qui s’occupaient du secteur laitier. Elles y gagnaient leur croûte… et leur beurre.

Avec l’indépendance de l’Ukraine en et l’écroulement de l’URSS, ces fermes ont tranquillement été abandonnées. Depuis la fin des années , chacun possède plutôt sa petite ferme dans sa cour arrière. À un point tel que les usines de transformation collectent le lait directement dans les foyers. Aujourd’hui, 80 % de la production laitière ukrainienne provient de familles ayant trois vaches ou moins et faisant presque tout à la main, de la coupe des foins à la traite.

« Cette situation entraîne des problèmes. L’un d’eux est la qualité du lait, explique le consultant d’UkrAgroConsult, Bohdan Chomiak, rencontré à Kiev. Dans une ferme laitière industrielle, il y a de l’équipement, des antibiotiques, des réfrigérateurs; les vaches sont lavées, etc. Dans un foyer, peut-être que oui, peut-être que non. La qualité du lait en souffre. » Et les vaches, pourtant des mêmes races qu’au Québec, produisent trois fois moins de lait que chez nous, faute de confort, de nourriture de qualité ou d’eau fraîche.

Campagnes dans le besoin

Les campagnes ukrainiennes, où vit le tiers de la population, ne roulent pas sur l’or. Dès qu’on quitte les grands centres urbains, les Mercedes de l’élite font place à des charrettes tirées par des poneys. Des vaches broutent le long des routes avant d’être ramenées par un fermier.

Pour augmenter la production laitière, et les revenus des familles du même coup, les services d’extension agricole de Lviv et de Dnipropetrovsk, avec lesquels l’organisation québécoise SOCODEVI (Société de coopération pour le développement international) collabore, misent surtout sur les femmes. Parce qu’elles sont déjà au cœur de cette activité et qu’il ne manque qu’un pas pour qu’elles deviennent des leaders et des entrepreneures qui pourront accroître le rendement des fermes laitières ukrainiennes. Pour l’instant, les femmes possèdent environ 30 % des terres dans les deux régions couvertes par le projet.

Les services d’extension agricole partenaires de SOCODEVI, le LADS et le DAES, aident des Ukrainiennes à contracter un prêt à la banque à leur nom, afin qu’elles puissent agrandir leur troupeau et acheter de l’équipement. Les deux organismes s’assurent aussi que des femmes, autant que des hommes, soient à la tête des projets de coopératives laitières en démarrage. Tout ça dans un contexte où les hommes sont généralement les décideurs dans la famille, en plus d’être les propriétaires légaux des fermes.

Dans un rapport publié en mars dernier, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture appelait à une meilleure équité des genres dans les fermes et aux champs pour réduire la faim et la pauvreté dans le monde. Si les femmes avaient autant accès à la terre que les hommes, au moins 100 millions de personnes seraient sauvées de la pauvreté et de la sous-alimentation, selon l’organisation.

Sofia Burtak, spécialiste du genre et responsable de la formation au LADS, estime que les hommes ne sont pas conscients de tout le travail que les femmes abattent à la main, tant à la maison que sur la ferme, ce qui retarde l’achat d’appareils électriques et de machinerie. En aidant les femmes à occuper l’avant-scène, le LADS espère rééquilibrer les choses. « Quand les décisions seront prises à deux, les femmes auront plus de temps pour transformer le lait ou vendre des produits. La production du lait devrait augmenter, tout comme les revenus de la famille. Le résultat est économique aussi. » Et, bien sûr, mener une coopérative rend les femmes plus indépendantes financièrement.

Le flambeau agricole

C’est pour rencontrer les participantes au projet soutenu par SOCODEVI que Jeannie Neveu, agricultrice et membre du conseil d’administration de la coopérative laitière Agropur, s’est rendue en Ukraine en juin, où nous l’avons accompagnée. Elle est venue parler d’entrepreneuriat au féminin et du modèle coopératif. « On a rencontré des superwomen aujourd’hui, a-t-elle lancé un soir, après une journée de visites de fermes. Elles sont capables de prendre des décisions et d’être à la tête de l’entreprise familiale. » Jeannie se souvient de l’époque où elle était l’une des rares femmes à s’impliquer dans les comités agricoles du Québec, alors qu’elle est aujourd’hui une décideuse chez Agropur. « Si je peux l’être, pourquoi d’autres femmes ne le pourraient-elles pas? C’est pareil partout : on doit prendre notre place. »

Photographie de Vira Skora.

Vive l’entrepreneuriat

L’entrepreneuriat au féminin court-circuite les coutumes en matière de salaire, selon un rapport de l’Amsterdam Institute for Advanced Labour Studies. Les Ukrainiennes actives sur le marché du travail sont généralement plus éduquées que leurs collègues masculins, mais moins payées. Or, les travailleuses autonomes arrivent à atteindre de meilleurs salaires. Les auteurs du rapport indiquent que le travail autonome « est une stratégie viable pour les femmes afin de diminuer le fossé salarial qui les sépare des hommes ».

C’est ce que fait Vira Skora, de la région de Dnipropetrovsk, qui prépare un plan d’affaires afin de faire passer son troupeau de 5 à 10 vaches pour augmenter sa production. Cet investissement lui permettra d’abandonner son emploi d’enseignante à l’école du village, dont le salaire est famélique. La jolie femme a confiance que le prêt lui sera accordé. « J’ai grandi dans le village; mes parents s’occupaient de vaches ici. Je baigne depuis mon enfance dans la production laitière. C’est mon passe-temps et mon métier à la fois », raconte-t-elle.

Le cheptel de vaches laitières au pays est en déclin. Il est passé de 3,3 millions à 2,8 millions entre et , d’après Danone Ukraine.

Les productrices Lesia Meleshko et Liuba Klubok, quant à elles, mettent toutes deux sur pied des coopératives laitières dans la région de Lviv, dans l’ouest du pays. Leur but? Que les villageois adhèrent au concept pour que les achats d’outils, l’entretien du pâturage et la production des fourrages soient groupés. Un tracteur ou les services d’un vétérinaire coûtent bien moins cher si les frais sont partagés par plusieurs membres. Et le nombre de tracas est réduit. « Je pense que notre niveau de vie pourra s’améliorer, dit Lesia, qui était autrefois comptable dans un kolkhoze (ferme collective contrôlée par l’État). Avec ce projet, on aura plus de revenus et on ne dépendra pas de l’État. » Liuba acquiesce. « Je veux relancer la vie associative dans le village. La production laitière est tellement en mauvais état que les gens se débarrassent de leurs vaches. »

Seul hic : plusieurs voisins hésitent à se joindre à leur projet, croyant qu’il s’agit d’une nouvelle forme de ferme contrôlée par l’État.

Les résultats des projets soutenus par SOCODEVI restent à voir, mais la volonté des femmes est solide. Un adage ukrainien dit que l’homme est la tête, et que la femme est le cou; elle choisit donc la direction du regard. Les Ukrainiennes de Lviv et de Dnipropetrovsk regardent droit devant elles.

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