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Une nouvelle de Denise Noël

Imitant une tapisserie ancienne rose et grise, la valise de velours tombe au sol. La vieille femme arrive à la maison. Le sac s’affaisse sur lui-même dans un repli pendant que les salutations s’échangent.

Lorsqu’elle songe à sa mère, Sonia rêve avec force de partir avec elle quelques jours. Une bastringue. Du plaisir… Expositions de peinture. Jardinage. Excursion ici ou là… Pique-nique improvisé. « Je rêve que je la kidnappe et que cela la fait rire de partir sur la route pour nulle part avec moi. Je l’emmène au bord de la mer, au bord du fleuve vert salé, dans les jardins de Métis où nous nous exclamons devant les couleurs de chaque bordure de fleurs. Je l’aime comme sans doute je n’ai jamais… Mais toujours quelques secondes après son arrivée chez nous, la drôle de tragédie a rattrapé, pour le ravaler dans mon œsophage fragilisé, mon fantasme idiot. Ça ne passe pas… » « La réalité, c’est que tu ne la digères pas », dira le frère psychologue qui n’a de cesse de commenter la vie psychique de tout un chacun depuis le tout début de la maladie de Rosie, le matin fatidique d’ où elle se réveilla sans mots en tête.

L’enfant venu accueillir sa grand-mère l’observe un moment. L’air inquisiteur, les deux mains nouées derrière le dos, il pense. Mais son visage comme sa pensée sont hermétiques. Il partira d’ailleurs tout à l’heure en un coup de vent flairer la beauté du monde.

Le seuil de l’entrée à peine traversé, sa perruque blanche à la main, la vieille dame disparaît dans la direction des cabinets. Elle court à petits pas légers pour ne pas échapper un pet dans l’entrée. Un pet qui fait un couloir de long. Un pet au long souffle comme une longue trompe d’éléphant sonore. Un pet en forme de trompe d’éléphant. « Toi, Rosette, pourquoi ris-tu? Es-tu une petite fille, une sorcière? Une maman vieille et décharnée, cela se peut-il? » Mon père et ma mère regardent à terre, oublient les extravagances de Rosette pour que la vie continue. On ne parle pas d’elle quand elle échappe une trompe d’éléphant, on parle de rien alors.

Là où elle vit, pense Sonia les yeux rivés au sol, les femmes la reconnaissent d’un air fermé, la dévisagent, l’examinent avec des yeux curieux qui regardent les défectuosités. Mais jamais elles ne s’adressent à elle. En effet, quel être étrange! Elles diraient quelle étrangeté, elles invoqueraient la pitié pour cette vieille à la langue et au corps désarticulés. Au passage de Rosette, chaque fois, elles souffleraient un peu, appréciant le répit pour elles-mêmes. La triste vision de Rosette protège, allège un peu leur image défraîchie et inquiète.

Dans ces larges passages, dont les teintes de pastel baignent le moral des personnes âgées, les vieilles s’avancent et tanguent. Leur vie de femme oscille entre le vague à l’âme, la nostalgie de la beauté dissipée, l’angoisse de la solitude et celle de la menace prégnante de l’inconnu. Elles ont quitté la maison, l’abri, elles se sont engagées dans le couloir pastel, tiède et mortel. Mais l’avenir ici est aussi ouvert qu’un caillou noir, une jambe de bois, un crachoir jauni, une odeur de pipi, un caleçon souillé, pense l’enfant qui, accompagnant sa grand-mère tous les samedis matin, va dans ce passage jusqu’à la volière. Bien que la tourterelle triste ait le cou à nu, déplumé, les volatiles sont nombreux. Il y a des serins d’un jaune, des pinsons, des perruches bleues et des vertes, deux cokatiels gris et orange qui, dans une excitation infinie, échangent leur perchoir avant qu’un serin n’entame le chant. « Si vous saviez comme Rosie était jolie autrefois », lance avec un accent écossais Mme Mathewson, sagement assise devant la cage blanche, le visage lavé par la lumière du matin provenant de la verrière. « Elle avait sa propre Desoto et se présentait au couvent à la manière d’une princesse », dit-elle à l’enfant. « Vas-tu à l’école, toi? Rosie était première en tout, ses yeux et ses cheveux brillaient comme l’onyx, elle était adulée de nous toutes… Si ça fait pas pitié… Autrefois, à seize ans, un militaire de prestige avait demandé sa main… Aujourd’hui… »

L’enfant pense que Rosie entremêle tous les mots. Toutes les choses sont captives et peut-être le monde se bouscule-t-il en une danse affolante dans son crâne. Les mots sortent telles des patates germées de sa bouche. Et cela lui donne une allure de sorcière dégénérée lorsqu’elle ne porte pas ses cheveux. Parfois, elle ne baragouine que deux ou trois syllabes, toujours les mêmes, qui reviennent se mettre en place pour barrer son chemin à la pensée. Mais comment détruire le barrage, avec quelles armes? Il y a eu l’explosion d’une mine, des morceaux ont lâché, des souvenirs et des mots ont été expulsés. Ils sont retombés dans un désordre grandiose dans sa tête. L’hécatombe. Ma grand-mère survit à une hécatombe.

A quoi bon lui parler se mettent d’accord les vieilles. L’effort serait impossible, d’avoir à l’écouter « jargouiner » sa langue… Impossible d’entendre Rosette chaque jour de la semaine. La consigne sera de l’éviter. Ne pas la regarder. L’ignorer. Si elle s’assoit à votre table pour le déjeuner, ne dites rien. Parlez entre vous et faites comme si vous ne la remarquiez pas. Ainsi le malaise sera-t-il contré.

Présence chaude, immensément silencieuse comme un océan endormi, elle s’est assise seule dans le salon. Sonia la questionne. Sonia harcèle sa mère pour savoir son histoire égarée dans la mémoire blanche. « Je ne m’en souviens pas », a-t-elle appris à dire par cœur pour se dépêtrer des questions difficiles, celles qui lui demandent de se situer, de dire ce qui s’est réellement passé. Elle pleure quelques minutes pour ne pas avoir trouvé ses mots. Elle se réfugie dans le silence, nous quitte pour ailleurs, va et vient dans son rêve sans routes, sans lieux, sans dates. Elle trouve une certaine paix, le détachement nécessaire pour persévérer malgré la cruauté de l’isolement. Parfois si paisible, presque invisible, absorbée dans le temps, elle se laisse lentement couler, à l’abri, chez nous. Elle allumera la télévision dans quelques instants, étudiera les dépliants de soldes des épiciers rivaux, indiquera, pour se rendre utile, les meilleurs achats. Incapable de nommer les fruits, forgeant un nouveau mot, elle rira à gorge déployée. Se pliera en deux, balancera sa tête vers l’arrière, retiendra ses lèvres épanouies avec sa main veinée de bleu. Une rigole descendra le long de ses deux jambes. Les deux cuisses vissées, elle refera en vitesse le parcours aux toilettes. A son grand dam, une interminable série de gouttelettes jaunes glisseront sur le tapis. On ne l’entendra plus.

Elle frotte minutieusement son vieux caleçon reprisé dans les toilettes. Peu importe leur usure, tant qu’ils sont raccommodables, tous les vêtements sont encore bons. Je ne suis rien, je suis aphasique, pense-t-elle dans le silence qui encercle sa langue pendant que l’enfant pressé par la vie sort de la maison courir la beauté du monde.

Montréal,

L’auteure

Voici ce que Denise Noël nous a fait parvenir à propos d’elle et de son texte.

« Psychanalyste, philosophe de formation, je suis interpellée par la clinique et par des questions propres à la psychanalyse comme le travail de l’inconscient, le féminin, l’Autre. Mais voilà que j’écris de plus en plus. Avec le temps, mon témoignage devient celui d’une écrivaine travaillée par la psychanalyse et celui d’une analyste travaillée par l’écriture. […] L’expérience de l’analyse m’a amenée à poursuivre une formation clinique afin de soutenir un espace de paroles pour d’autres. […] Rosie a été écrit le printemps dernier dans le cadre d’un atelier d’écriture animé par Paul Chamberland à l’Université du Québec à Montréal. […] Ce texte a certainement à voir avec l’amour et le deuil de la mère… alors que notre société complaisante détourne son regard des femmes vieillissantes. »

Mme Noël a notamment publié La bonne adresse et Le manuscrit du temps fou, tous deux chez Tryptique en . A la suite d’un atelier qu’elle a animé à Solidarité-Psychiatrie, elle a collaboré au livre collectif La folie comme de raison (VLB, .

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