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Une fois fait le saut dans l’arène politique, plus d’une élue féministe a été tentée de reprendre à son compte la complainte des soldats romains tombant sous les baffes d’Obélix et compagnie. Conscrites, puis abandonnées par leurs consœurs? Ça reste à voir… Itinéraires de trois féministes en pays de pouvoir.

Léa Cousineau fut la première présidente du Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM) et la seule femme à présider le Comité exécutif de la Ville de Montréal. Quand elle s’est portée candidate à l’élection de , elle était déjà identifiée au féminisme, notamment pour avoir travaillé au cabinet de Lise Payette pendant les deux années d’élaboration de la politique d’ensemble Pour les Québécoises : égalité et indépendance.

Au moment de se porter candidate, Léa Cousineau a rencontré Jean Doré : « Je lui ai indiqué clairement qu’en ce qui concernait les femmes, j’avais besoin d’une marge de manœuvre absolue. Nous étions tous les deux conscients de parler de dissidence hypothétique; or il n’y en a pas eu. » Le RCM souhaitait à l’époque réunir un nombre égal de candidats et de candidates. Il y aura au total 15 femmes sur 50 candidats, toutes élues. Trois femmes et trois hommes seront appelés à composer le Comité exécutif, le « saint des saints ».

Contacts ad hoc

Léa Cousineau a été privilégiée. Elle a occupé, dès le départ, une position de pouvoir au sein d’un parti que beaucoup de femmes avaient marqué de leurs préoccupations. La tâche est sans doute plus difficile pour les simples conseillères ou députées, qui ont parfois l’impression de ne plus appartenir au monde des groupes de femmes sans pour autant avoir accès au cercle étroit du pouvoir.

Lyse Leduc, ex-directrice du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT), représente depuis deux ans la circonscription des Mille-Îles à l’Assemblée nationale. Même si, à son avis, tous les dossiers qui lui tenaient à cœur (accès à l’égalité, perception automatique des pensions alimentaires, augmentation du nombre de places en services de garde) ont avancé de manière satisfaisante, elle sait que sa marge de manœuvre comme députée est très mince. « L’essentiel, c’est de rallier suffisamment de personnes à ton idée, d’où l’importance d’établir des réseaux à l’intérieur du caucus et de maintenir des liens avec les réseaux externes. »

Or, ces liens semblent difficiles à maintenir de façon globale et permanente. Toutes les élues ou ex-élues interrogées ont rencontré et consulté les groupes de femmes sur des dossiers précis, mais peu ont pu maintenir les liens de façon permanente sur l’ensemble de la politique gouvernementale. Le tourbillon de la vie politique est tel que colloques, journées de réflexion et autres occasions de discuter à bâtons rompus sont souvent « de trop » dans un agenda déjà surchargé.

« J’ai l’impression que nos collègues masculins consacrent plus d’énergie que nous à cultiver des relations informelles avec leurs milieux d’origine », déclare Lyse Leduc. Pourquoi cette différence? « Ils ont expérimenté l’importance de ces appuis. Nous n’avons pas une longue expérience du pouvoir. Nous sommes centrées sur la tâche, tandis que le maintien de tels contacts fait aussi avancer les dossiers, mais à plus long terme. »

Autre constatation : la vie politique demande de diversifier ses champs d’intérêts. Il faut s’occuper des « cas de comté », participer aux débats sur les grands enjeux concernant sa région, travailler sur des dossiers qui n’ont pas toujours un lien très évident avec la vie des femmes. « Il appartient à chacune de garder des liens avec les réseaux visés par ses dossiers », rappelle Léa Cousineau. « C’est peut-être plus facile de maintenir les liens avec les groupes de femmes ou les femmes en politique dans son comté plutôt qu’à l’échelle provinciale, puisque les occasions de se rencontrer sont plus nombreuses », déclare Lyse Leduc.

Discipline de parti : levier ou obstacle?

On dit souvent que la discipline de parti limite les féministes qui veulent faire avancer des dossiers. Léa Cousineau est d’un tout autre avis. « Les grandes avancées des femmes ont été possibles, parce qu’elles étaient portées par des partis et soumises à des lignes de parti. Je n’aurais pas voulu que l’équité salariale ou la réforme du Code civil soient soumises au vote libre. C’est sûr qu’il y a des fois où toi, personnellement, tu aurais fait autre chose, mais, de façon globale, sur le plan collectif, c’est une règle du jeu qui nous a plus servies que desservies. »

Tout en partageant ce point de vue, Manon Tremblay le nuance quelque peu. « D’un côté, la discipline de parti est un avantage au sens où elle est une force intrapartisane qui lie les collègues masculins. Il faut donc intégrer les revendications féministes dans la base partisane, d’où l’importance du militantisme féminin, et féministe, au sein des partis politiques. De l’autre, elle est un inconvénient en ce qu’elle fait obstacle à la création de liens entre élues de différents partis. »

De l’autre côté du miroir

Faire le saut dans l’arène politique, c’est passer de l’autre côté du miroir. « On aura beau mettre en avant tous les quotas qu’on voudra, la vie politique est dure. Tu t’engages tout entière, tu ne protèges pas tes arrières, et si tu n’as pas un réseau pour te taper sur l’épaule et même te permettre de verser une larme au besoin, c’est difficile », affirme Francine Lalonde, qui fut ministre déléguée à la Condition féminine sous René Lévesque et occupe, depuis , le siège de Mercier à la Chambre des communes.

Cet appui systématique peut difficilement venir des groupes de femmes organisés, qui doivent conserver leur rôle de groupes de pression. « L’une des façons d’aller au bout des projets politiques, estime Léa Cousineau, c’est d’avoir une conscience aiguë de là où l’on est et de ce qu’est notre rôle. Une fois élue et nommée présidente du Comité exécutif, tu n’es plus dans un groupe de femmes. A celles qui m’avaient fêtée après mon élection, j’avais dit souhaiter qu’elles puissent toujours me sentir fidèle aux valeurs et aux objectifs féministes… mais pas nécessairement leur porte-parole. Aussi, je ne leur demandais pas de me traiter différemment de la façon dont on traite les élus, c’est-à-dire en posant des exigences et en revendiquant. »

C’est à cette reconnaissance des rôles respectifs que Léa Cousineau attribue en partie son départ sans amertume de la vie politique. Elle n’avait pas perdu ses liens individuels avec les réseaux, ne s’était jamais sentie en perte d’identité. Elle nuance aussi la fameuse solitude qu’on accole souvent à la charge publique. « En acceptant d’occuper des fonctions comme celles de conseillère municipale ou de ministre, tu acceptes de faire partie d’une minorité. C’est inévitable de ressentir des « feelings » de minorité. » Il faut dire que les 15 élues du RCM, dont la majorité s’identifiaient comme féministes, constituaient une masse critique et complice dont la place dans le pouvoir officiel ou non excédait le nombre.

A l’agenda

En dépit de cette différence de rôles qui sépare les élues féministes des militantes féministes, y a-t-il quelque chose à faire pour atténuer l’isolement des féministes au pouvoir? Constatant qu’il n’y a pas beaucoup de continuité dans les rencontres non officielles entre femmes élues, femmes du caucus et groupes de femmes, Lyse Leduc estime qu’il y a lieu de faire un effort en ce sens.

Si c’était à refaire, Léa Cousineau entretiendrait quant à elle des liens plus systématiques avec les groupes de femmes, mais, dit-elle : « Je situerais cela dans une démarche de parti plus que dans une démarche individuelle. Il y a des choses qui n’ont de sens que si elles sont portées par un parti. »

Pour sa part, Francine Lalonde croit qu’« il faut davantage de femmes en politique et qu’il y en aura davantage dans la mesure où, dans les réseaux de base, on les formera, les soutiendra, les aidera à tous points de vue. » Elle ne verrait pas d’un mauvais œil la création de clubs d’appui pour rencontrer des élues, les informer ou simplement discuter avec elles. C’est un point de vue voisin de celui de l’Association féminine d’éducation et d’action sociale (AFÉAS) qui, depuis une vingtaine d’années, tente d’intéresser et de former ses membres à la « chose » politique. L’initiative a porté fruit si l’on en croit une étude effectuée en  : parmi près de 2 200 participantes, 92 occupaient un poste décisionnel dans l’arène municipale, 504 étaient membres d’une commission ou d’un comité municipal et 221 s’étaient engagées dans un regroupement de citoyens ou un parti politique municipal. L’AFÉAS a aussi mis sur pied des « clubs politiques féminins » qui ont pour mission de former et d’appuyer dans leurs démarches les femmes qui souhaitent poser leur candidature aux différents ordres de gouvernement.

« C’est une fierté pour nous d’entendre des femmes comme Jeanne Blackburn dire qu’elles ont fait leurs premières armes à l’AFÉAS », déclare Huguette Labrecque-Marcoux, présidente de l’organisme. Mme Labrecque-Marcoux juge souhaitable de créer des occasions pour rencontrer d’une manière officieuse les députées et ministres féministes. « Cela permettrait d’échanger de l’information, de créer des alliances et d’établir des stratégies en voyant nos limites de part et d’autre. »

« Il y a également lieu de resserrer les rangs entre femmes élues elles-mêmes », estime Manon Tremblay, politicologue à l’Université d’Ottawa, qui cite en exemple le cas du caucus de femmes du Parti libéral du Canada. Ce caucus officiel, dont toutes les élues libérales sont membres (même si toutes n’y participent pas), examine tous les projets de loi pour en déceler les effets potentiels sur les femmes. Il agit comme chien de garde et comme groupe de pression à l’intérieur du Parti et auprès de certains ministres. Il peut aussi alimenter et soutenir les femmes au pouvoir.

« C’est une structure additionnelle pour étudier les décisions politiques. Sa limite, c’est que ces élues agissent en contexte partisan et ne vont pas jusqu’à établir des liens entre femmes politiques de toutes allégeances, comme le fait le National Women Political Caucus aux États-Unis. Mais la tradition politique américaine ne fonctionne pas comme la nôtre, selon le vecteur de la discipline de parti. Cet objectif de rallier les femmes au-delà de leur allégeance politique s’inscrirait donc dans un mouvement beaucoup plus vaste de réforme de nos institutions politiques. »

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