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Photographie de Taslima Nasreen

L’inépuisable Taslima

par 

Journaliste au quotidien Le Devoir pour la section Éducation. Diplômée de l’ UQAM en journalisme en 2002, elle réalise plusieurs grands reportages comme journaliste indépendante à l’étranger, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique pour divers magazines québécois. En 2007, elle coréalise Mexique illégal, un court-métrage documentaire sur l’immigration clandestine centraméricaine. Lisa-Marie Gervais détient une maîtrise de l’Institut de sciences politiques de Paris.

Originaire du Bangladesh, Taslima Nasreen œuvrait dans une clinique comme gynécologue lorsqu’elle en a eu assez des confidences déchirantes de ses patientes bafouées, opprimées, violées. Armée d’un crayon, elle s’est engagée dans un long combat pour la dignité et le respect des femmes… qui lui a attiré beaucoup d’ennuis. En , au début de la révolution que cette courageuse militante tentait de mener et qui a rapidement dépassé les frontières de son pays, la Gazette des femmes l’avait rencontrée. En , la Gazette s’est de nouveau entretenue avec elle lors de son passage au Festival littéraire international de Montréal Metropolis bleu.

Gazette des femmes : À la suite de vos prises de position et de la publication de votre livre Lajja (La honte) en , vous avez été expulsée du Bangladesh, vous avez été agressée, et plusieurs fatwas (avis religieux qui peuvent avoir force de jugement légal) ont été lancées contre vous, y compris en Inde, où vous aviez trouvé refuge. Près de 20 ans plus tard, vous êtes toujours contrainte à l’exil. Est-ce que cela vous pèse?

Taslima Nasreen : Bien sûr. Ma famille est encore au Bangladesh, loin de moi. J’ai essayé d’y retourner, mais même si le nouveau gouvernement se dit « antifondamentalistes » tout comme moi, on ne m’a pas laissée entrer. Depuis qu’on m’a forcée à l’exil en , je n’ai pu y retourner qu’une seule fois, pour me rendre au chevet de ma mère mourante. J’avais pris un vieux passeport bangladais… Le type qui ne m’a pas reconnue aux douanes a sûrement perdu son boulot! [Rires. ] Ma mère est décédée, le gouvernement a ouvert une enquête, et j’ai finalement dû repartir.

Vous avez habité aux États-Unis, en France, en Allemagne. Mais vous préférez vivre à New Delhi, même si vous devez vous déplacer avec des gardes du corps et que vous n’êtes pas libre de vos mouvements. Pourquoi?

Je n’ai jamais voulu abandonner l’idée de vivre en Inde. On dit que ce pays est laïc, qu’il est la plus grande démocratie au monde, alors je me suis dit qu’on ne pouvait pas y rejeter les auteurs qui consacrent leur vie à la laïcité et qui revendiquent la liberté d’expression.

Dans ce pays où les femmes sont opprimées par la religion et la tradition, quand je parle de leurs droits, les traditionalistes m’accusent de briser l’unité, de détruire le tissu social. New Delhi est la capitale de l’Inde, mais aussi celle du viol et de la misogynie. Je sais que je prends un risque en y habitant. Mais j’aime vivre en Inde parce que c’est là que je peux aider les gens, éveiller leur conscience et les faire réfléchir.

Vous avez longtemps hésité à vous afficher comme telle, mais vous considérez-vous aujourd’hui comme féministe?

J’ai toujours dit que je me considérais comme humaniste plutôt que comme féministe, mais je crois que l’un ne va pas sans l’autre. Être humaniste, c’est être sensible à la cause de tous les humains, y compris les femmes.

Je constate malheureusement que dans les pays occidentaux, les jeunes femmes jouissent de la liberté que leurs mères ont acquise de haute lutte sans vraiment comprendre la portée de ce combat. Elles font un mauvais usage de cette liberté, jusqu’à devenir, malgré elles, des objets sexuels parce que les hommes les traitent comme tels. Certaines bannissent le terme féministe de leur vocabulaire, préférant s’afficher comme des défenseures de tous les droits. Je trouve ça triste et dangereux. Ces jeunes femmes oublient que si elles ont des droits, c’est grâce au mouvement féministe.

Vos écrits sont votre arme de dénonciation pour éveiller les consciences. Avec votre trentaine d’ouvrages, avez-vous l’impression d’avoir pu faire quelque chose pour la condition des femmes?

J’ai toujours pensé que mes écrits pouvaient changer les choses. Les femmes sont traitées comme des objets sexuels et des esclaves en Inde. Comme auteure, je sens que j’ai la responsabilité d’essayer de changer les mentalités. Et même si certaines femmes ne savent pas lire, je sais qu’elles sont en contact avec des gens de leur entourage ou des travailleuses d’organisations humanitaires qui peuvent leur transmettre le message contenu dans mes livres.

J’ai tout perdu : mon pays, ma famille, mes amis. Mais je ne regretterai jamais ce que j’ai fait. J’ai dit la vérité sur le mauvais traitement réservé aux femmes; c’était nécessaire que quelqu’un le fasse. J’ai survécu à l’exil, surmonté une dépression et je suis devenue plus forte qu’avant. On ne réussira jamais à me faire taire.

Avec le temps, votre combat semble se préciser. Vous rejetez avec plus de force et de vigueur non seulement l’islam, mais toute forme de religion…

Quand j’ai commencé à écrire, mes critiques étaient dirigées vers l’islam. Mais en réalité, je critiquais toutes les religions et leur fond profondément misogyne. Encore aujourd’hui, je ressens ce besoin de les critiquer. J’aime choquer les gens. Surtout ceux qui ont une foi aveugle en Dieu. Si les gens ne sont pas choqués, ils ne peuvent pas réfléchir.

Je suis déçue de voir à quel point la religion prend de la place dans la vie des Indiennes. Ce sont pourtant elles qui devraient la rejeter en premier. J’ai presque envie de dire qu’elles sont masochistes. Mais il est vrai qu’elles ne connaissent pas leurs droits; elles ont été les esclaves de leur mari pendant des siècles et le sont encore. Ce n’est pas si facile de les faire changer d’avis.

Que pensez-vous des musulmanes qui se disent féministes et qui affirment porter le voile en toute liberté?

Elles ont subi un lavage de cerveau. Elles ont vu leur mère et leurs grands-mères le porter, mais elles ne savent pas que c’est un symbole d’oppression. Les musulmanes qui portent la burqa acceptent qu’on les perçoive comme des objets sexuels. Car c’est ce que pensent les hommes qui forcent les femmes à se couvrir.

Certains de vos détracteurs vous trouvent trop radicale. Qu’en dites-vous?

Mais qu’est-ce que radicale signifie? Je dis que les femmes doivent avoir des droits. Oui, j’utilise des moyens qui choquent. J’ai notamment écrit un poème qui s’intitule I want to buy a man, mais c’est un symbole pour dénoncer la violence sexuelle dont les femmes sont victimes. Je ne dis pas qu’il faut couper le sexe des hommes ni les pendre par les couilles. Je dis simplement que les femmes doivent avoir droit à l’éducation et pouvoir jouir d’une liberté financière.

Vous considérez-vous comme une femme libre?

Quand je vois des femmes qui pleurent parce qu’elles sont des femmes, je ne me sens pas libre. Elles me racontent qu’elles sont violées, forcées de porter la burqa, victimes de violence conjugale et de crimes d’honneur. Ça arrive tous les jours à des femmes comme moi. Ça pourrait m’arriver. Chaque fois que j’écris sur la souffrance de ces femmes, elles me disent que ça leur donne des forces. Mais sommes-nous libres? Personne ne peut être libre tant que toutes les femmes ne le sont pas.

Quel sera le sujet de votre prochain ouvrage?

La prostitution. Il y en a beaucoup en Inde, c’est banalisé. Ça me fait mal de voir que des femmes croient que c’est normal de vendre son corps et de subir les mauvais traitements des hommes. J’ai envie d’écrire sur cet esclavage sexuel.

Qu'en pensez-vous?

4 Réactions

  1. Lydia

    Bravo madame,

    Voilà un témoignage fort courageux. Nous avons besoin d’un pays laic, la religion et l’état ne font pas bon ménage. Toutes les religions contribuent davantage à l’aliénation des femmes plutôt qu’à leur libération.
    Poursuivez votre travail et ne comptez pas sur dieu pour vous y aider, comptez sur les humanistes, c’est plus sur.

  2. Chen Pistor

    Et bin! «changer les mentalités misogynes de l’Inde», y sont 1 milliard moins 50% (les femmes). Je lui souhaite bonne chance. Dans mon cas, j’ai essayé, durant mes vies communes, de changer la mentalité misandre de mes compagnes (5), je n’ai jamais réussit.

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