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En , la Nouvelle-Zélande célébrait le centenaire du droit de vote des femmes. Les Néo-Zélandaises n’avaient toutefois pas l’esprit à la fête. Après neuf ans de réformes économiques à saveur thatcherienne, elles se débattaient contre un taux de chômage alarmant, un système de santé en crise, des syndicats en déroute, des logements subventionnés plus que rares et des banques alimentaires en milieu urbain de plus en plus nombreuses.

Tout un choc pour ce pays de 3, 5 millions d’habitants qui, avant la vague des réformes, figurait tout au haut de la liste des pays sociaux-démocrates, aux côtés des pays scandinaves. En avance sur son temps, le tout premier gouvernement travailliste avait instauré, dans les années 30, des programmes d’assurance-maladie, de logements subventionnés et d’aide financière aux familles démunies. Au fil des ans, les gouvernements successifs ajoutaient à la liste d’autres généreux programmes.

C’est la décision de l’Angleterre de joindre les rangs de la Communauté économique européenne (CEE), en , qui fait basculer le pays dans une crise financière sans précédent en provoquant l’effondrement de son économie. À l’époque, la Nouvelle-Zélande exporte près de 75 % de sa production agricole vers la Grande-Bretagne.

En , alors que le pays, déjà lourdement endetté, vit une grave crise monétaire, le Labour Party (Parti travailliste), récemment porté au pouvoir, se soumet aux pressions des créanciers de l’État en amorçant une série de réformes : abolition des subventions aux agriculteurs, libéralisation des marchés financiers, démantèlement de la fonction publique, privatisation de toutes les grandes sociétés d’État, etc. Le néolibéralisme vient de faire une entrée fracassante dans l’hémisphère Sud.

De retour aux commandes en , le National Party (parti conservateur) poursuit dans la même foulée. Il impose des frais aux usagers des services de santé, augmente les droits de scolarité de façon draconienne, majore le loyer des logements subventionnés au prix du marché et élimine les programmes d’équité en matière d’emploi.

« Les réformes économiques ont eu pour effet de créer une société à deux vitesses, dénonce Marion Wood, directrice générale du YWCA de Wellington. Et depuis , soit depuis les premiers changements, les femmes sont largement surreprésentées au sein de la classe défavorisée. »

Débandade syndicale

Au plus fort de la crise de l’emploi, en , le gouvernement conservateur adopte une loi favorisant les négociations individuelles au détriment des négociations collectives (Employment Contracts Act). Les syndicats ne s’en sont toujours pas relevés. La plus importante centrale syndicale du pays, le New Zealand Council of Trade Unions (NZCTU), a perdu près de la moitié de ses membres et le nombre de syndicats a fondu de 259 à 82.

Encore une fois les femmes écopent. En effet, les syndicats, contraints de réorganiser leurs activités et de revoir leurs approches, se retirent des entreprises de moins de 10 employés. Non seulement est-ce le cas de 80 % des entreprises néo-zélandaises, mais ce sont aussi celles où travaillent une majorité de femmes. On ne peut évaluer avec précision l’effet de la désyndicalisation sur la rémunération féminine : Statistic New Zealand ne compile plus ce type de données.

Ce manque d’informations statistiques à l’agence gouvernementale semble d’ailleurs suspect à plusieurs groupes de femmes. « Au YWCA, nous sommes souvent témoins de cas alarmants de femmes dans le besoin, explique Marion Wood. Sans statistiques, il nous est difficile de déterminer s’ils constituent des exceptions ou la pointe de l’iceberg. Il est sans doute à l’avantage des artisans et des promoteurs des réformes que les chiffres qui indiquent l’existence de problèmes ne soient pas mis en circulation », ironise-t-elle.

Santé : des effets désastreux

La directrice du YWCA de Wellington voit quotidiennement les effets désastreux qu’ont eus sur les femmes les réformes qui visaient à réduire les coûts de la santé et à accroître l’efficacité des établissements hospitaliers. « Les mères ont maintenant un fardeau plus lourd à porter. En raison des nombreuses fermetures d’hôpitaux, elles doivent parcourir de plus grandes distances pour avoir accès à des soins de santé pour elles et leurs enfants. Incapables de payer les frais exigés, plusieurs femmes consultent aussi moins souvent. »

D’ailleurs, le nouveau gouvernement de coalition de centre-droite, National-New Zealand First, formé en , a implicitement avoué l’échec des réformes en s’engageant à réinvestir les surplus budgétaires des deux prochaines années dans les secteurs de la santé et de l’éducation.

Des milieux de vie désorganisés

Dans ce pays d’agriculture et d’élevage, les réformes ont particulièrement bouleversé la vie de milliers de fermières. Lorsque le gouvernement a éliminé les subventions aux agriculteurs en , plusieurs familles sont devenues incapables de produire aux coûts du marché. Déjà endettées, elles ont été nombreuses à devoir se départir de leurs terres dont la valeur avait dramatiquement chuté.

Pour éviter de tout perdre, certaines agricultrices ont dû se chercher un autre emploi. Selon Marcia Russell, auteure du livre Revolution : From Fortress to Free Market (), les femmes ont subi plus de pressions pour quitter les fermes puisque, généralement plus scolarisées que leur mari, elles avaient plus de chances de décrocher du travail.

Phénomène qui n’a pas été sans conséquences sur la vie communautaire. Plus occupées que jamais à travailler, plusieurs femmes n’ont pu continuer de faire du bénévolat au sein d’organismes communautaires. « Bien des groupes ont manqué de bénévoles à cette époque. Cela ne s’était jamais vu dans les communautés rurales de la Nouvelle-Zélande », souligne Caroline Lamp, citée dans Revolution : From Fortress to Free Market. Mouvement encore accentué par la réduction du soutien financier de l’État, selon Jane Kelsey, professeure de droit à l’Université d’Auckland et auteure de nombreux ouvrages sur les conséquences des réformes. « Les organismes communautaires ont vu leur financement fondre avec les années. Leurs subventions sont désormais conditionnelles à une panoplie d’engagements. Ils ne peuvent plus offrir tous les services qu’ils offraient autrefois et ce sont les femmes qui doivent maintenant prendre soin des personnes âgées et des personnes handicapées dont l’État n’assume plus la charge. »

Espoirs envolés

Le redressement des finances publiques était peut-être nécessaire, mais plusieurs féministes contestent la façon dont il a été réalisé. « Avec l’invasion de notre pays par le libre marché, notre système repose maintenant entièrement sur la notion de rentabilité. Les réformes qui ont permis aux entreprises de croître et au gouvernement d’épargner ont aussi eu un effet dévastateur sur des milliers de familles », déplore Marion Wood.

Jane Kelsey va encore plus loin. « Douze ans de changements radicaux en Nouvelle-Zélande ont créé une société qui encourage la cupidité et l’individualisme au détriment de l’intérêt collectif et de la justice sociale. Les mieux nantis s’en sortent très bien. Toutefois, ceux qui n’ont pas le même accès aux ressources et au pouvoir sont blâmés parce qu’ils sont pauvres, n’ont pas d’emploi et dépendent de l’État pour vivre », s’indigne-t-elle.

Depuis les premières réformes, le paysage politique a beaucoup changé en Nouvelle-Zélande. Après son flirt avec l’idéologie néolibérale dans les années 80, le Parti travailliste s’est replacé sur la gauche de l’échiquier. Les groupes féministes et sociaux sont revenus militer dans ses rangs. Mais le Labour Party, dirigé par Helen Clark, a eu beau promettre de reconstruire une partie de l’État-providence, il a tout de même mordu la poussière à l’occasion des élections de l’automne , défavorisé par un nouveau mode de scrutin.

D’ici les prochaines élections, les féministes continueront bien sûr de se battre pour arracher des concessions, mais ce ne sera pas sans peine avec l’actuelle coalition conservatrice.

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